vendredi 2 août 2019

DES FORMES ET DES FORCES. RETENIR OU DÉMESURER SA PAROLE. LIRE NOÉ DE JEAN GIONO !

POUSSIN LE DELUGE
NICOLAS POUSSIN L'HIVER OU LE DELUGE

Je lis, avec toujours le même intérêt, dans la dernière livraison du Flotoir de Florence Trocmé, sa mise en cause de la malheureuse tendance de l’époque à ce qu’elle appelle la saturation : une certaine propension des beaux esprits encombrant aujourd’hui les media, à nous accabler de mots. À ensevelir l’esprit sous les images. Rigidifier à tel point les consciences qu’elles en deviennent incapables de déployer leur imaginaire propre.

"words, words, words !"


mardi 9 juillet 2019

PREUVE QUE LA POÉSIE EST TOUJOURS BIEN VIVANTE. BRAVO LA REVUE VA ! DE LA MAISON DE LA POÉSIE DE TINQUEUX !


Avant de délaisser pour quelques semaines le vaste bureau où trop de livres peut-être se sont entassés que je n’aurais finalement jamais le temps vraiment de lire malgré le désir qui m’aura, impatient, fait un jour les accueillir, je ne voudrais pas oublier de dire ici les mérites  de cette merveilleuse petite revue annuelle de poésie que sa directrice, Mateja Bizjak m’a fait découvrir lors du dernier Marché de la poésie. La Revue VA / Poésie est un petit bijou qui, sous une apparence modeste, offre au lecteur mille et une réjouissances d’œil et d’esprit, et par la qualité de ses contenus et par l’excellence encore de leur mise en forme typographique. Étroitement lié au Centre de Créations pour l’enfance que se veut la Maison de la poésie de Tinqueux, près de Reims, ce travail réussit le tour de force de faire d’une vingtaine de feuilles simplement pliées puis agrafées, au format d’un A4 légèrement massicoté, un petit chef d’œuvre de mise en page, acrobatique, alerte et entraînant qui rend parfaitement justice à l’enthousiasme et à la belle vitalité d’une équipe qui s’est donné comme objectif d’amener les enfants à explorer, en compagnie de poètes, les multiples possibilités que se met à offrir le langage dès lors qu’il se voit animé, réanimé devrai-je dire, par un imaginaire créatif.
C’est aux belles et impressionnantes réalisations effectuées par les enfants dans le cadre de résidences en milieu scolaire qu’est consacrée la partie centrale de la revue qui s’accompagne de réflexions, de propositions et bien sûr de commentaires sur les problématiques particulières et souvent complexes des ateliers d’écriture. S’y ajoute un court choix de textes de poètes invités ainsi que des jeux singuliers qui soulignent d’intelligente façon l’originalité typographique de chaque numéro, manière de bien souligner auprès du lecteur qu’il soit enfant bien sûr ou adulte, l’importance du corps matériel de la lettre – forme, ligne, couleur.
Bulletin de commande de la revue Va !
Je ne saurais donc trop recommander à tous ceux qui ne se résolvent pas à voir la poésie ne circuler qu’en milieu fermé et n’apparaître auprès des jeunes, en milieu scolaire, que sous ses formes les plus figées, de s’abonner à cette petite grande et réjouissante revue. Qui fait la preuve que la poésie est toujours bien vivante. Et qu’en dépit des esprits chagrins qui affectent périodiquement de s’en désoler ce n’est pas elle, loin de là, non, qui à mon humble avis, se meurt.


Note :
Si la Directrice de publication de cette revue tirée à 1500 exemplaires est la Directrice de la Maison de la poésie de Tinqueux, Mateja Bizjak-Petit, la rédactrice en chef en est Fabienne Swiatly tandis que la création graphique, les jeux & illustrations sont l’œuvre de Nicole Perignon. Bravo à toutes les trois. Sans oublier bien sûr tous les poètes invités.  

ÉLOGE DES PASSEURS. À PROPOS DE Kaléidoscope / Kalejdoskop, UNE ANTHOLOGIE DE POÉSIE FRANÇAISE TRADUITE POUR LE PUBLIC SLOVÈNE.


Je m’en voudrais aussi, après avoir vanté les mérites de la revue éditée par la Maison de la poésie de Tinqueux, de passer sous silence une autre de ses réalisations :  la publication dans sa collection déplacementS d’une anthologie bilingue qui propose en particulier au public slovène, la découverte d’une petite quinzaine de poètes contemporains de langue française, parmi lesquels trois de nos Prix des Découvreurs, Albane Gellé, Laurence Vielle et Maram al-Masri sans compter ceux avec lesquels nous avons déjà eu le plaisir de travailler.
Dirigé par la jeune et talentueuse poète slovène Nina Medved, ce recueil intitulé Kaléidoscope / Kalejdoskop, témoigne de l’effort réalisé par un certain nombre d’acteurs, institutionnels ou pas, de la vie littéraire, pour faire rayonner autant que possible notre scène poétique française, à travers des échanges et des mises en réseau. La poésie ne se réduit pas aux textes que nous écrivons sur nos pages de carnets ou les écrans de nos ordinateurs. Si elle existe dans ce monde qui en a tant besoin c’est dans la mesure où il se trouve des éditeurs courageux qui prennent le risque de la diffuser, des libraires qui ont la curiosité et l’intelligence de la proposer à leur clientèle, quelques journalistes qui résistent à la tentation de ne s’intéresser qu’à ce que l’industrie littéraire leur impose comme produits, des responsables culturels qui font vraiment leur métier et ne cherchent pas avant tout à répondre aux attentes formatées de ce qu’on appelle public, des enseignants qui ont vraiment le désir d’éveiller chez leurs élèves toute la gamme des intelligences et des sensibilités. Le poème bien sûr possède sa vie propre. Existe par lui-même. Dans un acte souvent puissamment solitaire. Mais nous n’aurions pas l’Illiade sans ses innombrables passeurs. Et parmi eux les traducteurs. Sans l’inlassable effort de transmission et de communication qui à toute époque fait que des textes survivent, ressuscitent ou meurent. Trouvant à chaque fois des lecteurs inattendus. Tendus. Inespérés.

Voila pourquoi, au seuil pour moi de cet été, je tiens à remercier, pour le caractère exemplaire et généreux de leur entreprise, tous ceux qui ont œuvré pour que les textes d’Albane Gellé, de Laurence Vielle ou de Maram al-Masri, comme des autres bien sûr, soient aujourd’hui mis à la portée de nos amis slovènes.

samedi 6 juillet 2019

DOSSIER PRIX DES DECOUVREURS 2020. PIERRE VINCLAIR.

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ACTUALITÉ DU SONNET ? SANS ADRESSE : LE CHANT D’EXIL DE PIERRE VINCLAIR.

Le Fuxing Park Shanghai, Source Wikipedia
Tenter de rendre compte dans son détail et ses mille et une subtilités de l’ouvrage de Pierre Vinclair que les éditions LURLURE, viennent de m’envoyer en compagnie d’un autre bien intéressant ouvrage d’Ivar Ch'Vavar que je compte avoir le temps de lire plus attentivement dans les semaines qui viennent, est une tâche à laquelle je préfère ne pas me risquer, conscient de ne pouvoir rivaliser avec l’acuité du regard critique et l’ampleur réflexive de l’auteur de Terre inculte, ouvrage consacré par Vinclair à donner tout en la commentant pas à pas, sa propre traduction du Waste land de T.S. Eliot.

mercredi 3 juillet 2019

DOSSIER PRIX DES DECOUVREURS 2020. LOUISE D'ISABELLE ALENTOUR.

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UN CONTE POUR SAUVER LES FILLES ET LES MÈRES ? LOUISE D’ISABELLE ALENTOUR CHEZ LANSKINE !

Non, Louise, cet ouvrage de poésie qui raconte l’histoire d’une femme violée de façon répétée au cours de son adolescence, par un beau-père, n’est pas un livre tragique. Terrible si l’on veut, comme l’est à coup sûr, l’histoire de ces femmes syriennes évoquées dans cet autre beau livre d’Isabelle Alentour composé d’après le documentaire réalisé par Manon Loizeau1 sur la façon dont le régime de Bachar Al Assad utilise le viol comme instrument de répression. Mais de même qu’Ainsi ne tombe pas la nuit loin de se terminer sur le constat de l’anéantissement de ces femmes doublement martyres, du régime inhumain du Boucher de Damas et du caractère impitoyable de la coutume, montre au final toute la beauté de leur dignité puissamment réaffirmée, Louise témoigne d’une forme de reconquête de soi-même et se conclut sur l’espérance revenue de « la belle clarté [et de] la belle sérénité du matin. »


En fait, le fil directeur de ce récit-poème est moins l’histoire de ce viol subi par l’héroïne (j’emploie ici volontairement le mot) à l’âge de 14 ans que celle, beaucoup plus large et plus complexe, de sa relation déçue avec une mère apparemment dépressive, faible en tout cas, qui en dépit de son amour, aura fermé les yeux ou n’aura pas su protéger comme elle l’aurait dû, son enfant. C’est l’histoire d’une fille qui s’est sentie abandonnée que nous raconte Louise. Pas celle uniquement d’une adolescente violée.

Le livre d’ailleurs s’ouvre et se conclut de façon significative sur la mort de la mère. Prétexte au tout début à revoir au grenier, d’anciennes photographies et à s’interroger sur l’énigme d’une existence qui, elle aussi, aura comporté son lot singulier de douleur. Pour finalement dans les dernières pages saisir intuitivement le lien profond de souffrance et de déchirement qui les attache l’une à l’autre.  Et, par delà tous les reproches, et les appels non entendus, refaire corps avec la disparue, dans l’apaisement, le calme revenu de la mémoire.

Disons-le quand même aussi, Louise n’est pas un livre facile. On ne l’appréhendera pleinement qu’après l’avoir relu. Non seulement parce que l’écriture très élaborée d’Isabelle Alentour est infiniment et heureusement plus du côté de la suggestion et de l’ellipse que du compte-rendu détaillé et analytique,  mais parce que l’intelligent et subtil dispositif énonciatif qui le soutient ne livre pas à première lecture toutes ses clés. C’est là d’ailleurs que réside une certaine spécificité de la poésie qui plus qu’aucune autre forme de parole résiste à toute lecture impatiente et superficielle. Ainsi Louise, le personnage, s’exprime-t-elle au style direct, à la première personne, tantôt par l’intermédiaire d’un pronom « je », signe qu’elle est alors redevenue, en partie, sujet de sa propre parole, tantôt au moyen d’une forme plus étrange, clivée, un « j/e » qui marque formellement le moment de son existence où elle menace de basculer dans la folie et se voit accueillie en hôpital psychiatrique. Entre ces deux instances, c’est à travers la troisième personne qu’Isabelle Alentour évoque les moments impossibles à dire, qui auront suivi son viol, accompagnant toutefois son personnage de paroles adressées et attentives comme pour lui témoigner qu’elle ne reste pas seule et suivre le mouvement qui la conduit lentement à briser l’armure qu’elle s’est constituée, sortir de l’espèce de mutique et radicale altérité où la violence de ce qui lui a été infligé aura failli la maintenir.

Car si Louise est bien ici une pathétique et douloureuse victime, elle ne se réduit pas à ce triste statut. Chevalière à rebours qui affronte, contre sa volonté, les monstres, elle finit par trouver les mots puis les paroles puis la force qui, la délivrant progressivement de la carapace mortifère dans laquelle elle a dû, en l’absence d’autre protection, trouver refuge, lui permettront d’écrabouiller sur le drap la hideuse araignée, symbole de toutes les abominations qu’on lui aura infligées et laissées subir dans la solitude et le noir. Puis enfin libérée, rêver d’un livre plus lumineux, plus heureux que ceux qu’on fait lire aux enfants. Un conte enfin qui sauverait et les mères et les filles.

J’imagine bien volontiers que le livre d’Isabelle Alentour qui sans se laisser aller à une fiction autobiographique, sait d’expérience de quoi tout cela retourne, est fortement nourri de cette belle espérance. Lui qui sait dans une série de petits textes dispersés en italiques, faire revivre la somme des tendres et parfaits souvenirs d’enfance dont son héroïne (j’emploie toujours ici volontairement le mot) conserve au cœur la nostalgie, en acceptant que désormais, comme le visage toujours aimé malgré tout de sa mère, ils soient passés, sur l’autre rive.
 
Note :
1.       Il s’agit du documentaire, Syrie, le cri étouffé, qu’on peut visionner sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=djqLnSaAR6w