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dimanche 17 décembre 2017

HERBES ET MURS. OÙ CONDUISENT LES ÉVIDENCES ?



Est-ce le pré que nous voyons, ou bien voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? Cette interrogation que s'adresse le héros d'Italo Calvino, Palomar, comment ne pas voir qu'elle est une des plus urgentes que nous devrions nous poser tous, aujourd'hui que, du fait des emballements et des simplifications médiatiques souvent irresponsables, risquent de fleurir les plus coupables amalgames, les plus stupides généralisations et les fureurs collectives aveugles et débilitantes. C'est la force et la noblesse de toute l'éducation artistique et littéraire que de dresser, face à tous les processus d'enfermement mimétique, la puissance civilisatrice d'une pensée attentive, appliquée au réel, certes, mais demeurée profondément inquiète aussi de ses supports d'organes, de sens et de langage.


Ce que nous appelons voir le pré, poursuit Calvino, est-ce simplement un effet de nos sens approximatifs et grossiers; un ensemble existe seulement en tant qu’il est formé d’éléments distincts. Ce n’est pas la peine de les compter, le nombre importe peu; ce qui importe, c’est de saisir en un seul coup d’œil une à une les petites plantes, individuellement, dans leurs particularités et leurs différences. Et non seulement de les voir: de les penser. Au lieu de penser pré, penser cette tige avec deux feuilles de trèfle, cette feuille lancéolée un peu voûtée, ce corymbe si mince … 


Oui. Répétons-le: la pratique ouverte de la littérature et principalement de la poésie possède cette capacité majeure de nous révéler qu'il n'existe que des réalités inépuisables que l'intelligence ne parviendra jamais à contenir toutes, un infini chatoiement de nuances là où la plupart du temps l'esprit, à lui-même abandonné, nous conduit à grands traits, avec son lot de simplifications et d'approximations, utiles certes pour accompagner notre chemin routinier d'existence mais redoutables dès qu'elles cristallisent en jugements définitifs. En vérités qui voudraient tout recouvrir. En dogmes que des illuminés mais aussi des pouvoirs, plus ou moins ouvertement tyranniques, prétendent imposer à tous.


Aujourd'hui que je me penche à ma fenêtre, je regarde la neige. À mes yeux trop rapides, ses flocons paraissent si semblables ! De fait, à ceux du grand mathématicien Kepler qui le démontra dans un petit livre qu'il remit le premier janvier 1610 à son ami Matthäus Wacker von Wackenfels chacun des milliards de milliards de flocons que nous voyons chaque hiver s'amasser sur nos toits présente la même structure interne, sexangulaire. Un bon demi-siècle plus tôt, pourtant, le bon évêque d'Upsala, Olaf Magnus, qui savait sans doute aussi de quoi il parlait, avait élaboré une typologie permettant de distinguer entre vingt formes différentes de ces mêmes flocons. C'est que si leur structure est la même, correspondant d'ailleurs à l'une des figures élémentaires de la matière, la diversité de ces cristaux qui nous tombent du ciel et voltigent dans l'air est proprement inconcevable.


Aussi ne conclura-t-on pas des révélations de Kepler qu'un flocon est un flocon, est un flocon… Car derrière les grands universaux et les catégories qui lient heureusement entre eux les phénomènes, il y a la vie, la vie dansante, mouvante et émouvante qui n'est que particularités, prolifération irréductible et inventive de formes en constante évolution.


Non. Il n'y a pas de Vérité Unique. Et Révélée. Comme nous l'a bien en son temps expliqué Humboldt, les langues dont nous nous servons, pour ne rien dire des systèmes qu'à partir d'elles nous inventons, ne sont que des filets qui ne retiennent entre leurs mailles qu'une partie des poissons qui peuplent tout l'océan du réel. Et, en matière de modalités d'existence, tout ce qui nous paraît évidence s'effrite dès lors qu'on suit la leçon de Montaigne et qu'on
se met, par les livres en particulier, à fréquenter le monde. Voir plus loin que le bout de son nez. Ainsi, un plan de ville, comme le raconte avec humour un beau livre de Pierre Vinclair, très significativement intitulé le Japon imaginaire - y en aurait-il d'autres pour l'esprit? - ne se comprend-il pas du tout de la même façon à Londres qu'à Tokyo. Et le vélo japonais qui ressemble pourtant à la bicyclette européenne pour femme, avec panier, béquille et cadenas intégré, ne se pratique en rien selon les habitudes que nous trouvons chez nous si naturelles !


C'est pourquoi les livres qui nous font voyager, dans l'espace d'abord mais surtout dans la langue, questionnant nos représentations communes, non de manière à en détruire à jamais la légitimité (elles nous sont très utiles), mais à nous en faire reconnaitre la relativité, sont aujourd'hui tellement nécessaires. Principalement pour notre jeunesse que guettent trop d'idées courtes. Et d'idéaux préfabriqués. Car il est essentiel de comprendre que ces prétendues vérités qui en chacun se sont condensées dans des mots, des idées et des formes ne sont jamais que des brouillons. Ou plus poétiquement, ne sont que des nuages au ciel de la pensée. Que d'autres vents, un autre climat mental, auraient formé différemment. Comme il est sûr aussi qu'insensiblement et à travers chacune de nos expériences profondes tout ce paysage immatériel de nuées lentement se transforme. Viendra se colorer autrement. Pas de façon moins belle. A l'approche du soir.


Pour poursuivre le voyage, songeant à la toute récente actualité autour du déplacement de l’ambassade américaine, en Israël, je conclurai,  en invitant le lecteur à découvrir s'il ne l'a fait déjà le livre, paru en 2011, chez Delcourt, du dessinateur canadien Guy Delisle, intitulé Chroniques de Jérusalem. On y verra, et sans prêchi-prêcha et juste à hauteur d'homme aux prises simplement avec la vie courante, comment l'enfermement de certaines communautés dans des identités de plus en plus exclusives et hostiles les unes aux autres a fait de cette ville si riche d'histoire et de promesses un espace quasi kafkaïen dans lequel l'affirmation identitaire semble n'avoir pour effet principal que de pourrir au mieux la vie de tout le monde.


Alors, si au lieu d'édifier des murs, nous regardions mieux pousser les herbes ? Et nous rendions enfin la vie plus légère ? Et supportable pour tous ! Car s’il importe de ne jamais perdre de vue l’infinie diversité du monde, ce serait une grande erreur, et là-dessus il nous faudra toujours revenir, que de s’appuyer là-dessus pour nous dissimuler l’oppression dont, partout dans le monde et sous toutes les formes, la foule immense des faibles continue de faire l’objet de la part des plus forts.

samedi 9 décembre 2017

RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.



Comment le dire : insignifiants de plus en plus m’apparaissent ces petits poèmes qu’on peut lire aujourd’hui publiés un peu partout, sans le secours du livre. Non du livre imprimé, de l’objet d’encre et de papier qu’on désigne le plus souvent par ce terme. Mais de cet opérateur de pensée, de ce dispositif supérieur de signification et d’intelligence sensible qui organise les perspectives, relie en profondeur et me paraît seul propre à mériter le nom d’œuvre.


Non, bien entendu, que tel petit poème ne puisse charmer par tel ou tel bonheur d’expression, la justesse par laquelle il s’empare d’un moment ou d’un fragment de réalité et parvient ainsi à s’imprimer dans la mémoire. Et nous disposons tous – et moi pas moins qu’un autre - de ce trésor de morceaux qu’à l’occasion nous nous récitons à nous-mêmes et dans lequel, même si c’est devenu un cliché de le dire, certains, dans les conditions les plus dramatiques puisent pour donner sens à leur souffrance et trouver le courage ou la volonté d’y survivre. 


Mais la littérature me semble aujourd’hui avoir bien changé. Nous ne sommes plus au temps des recueils. Difficile de plus en plus d’isoler radicalement la page de l’ensemble  dans lequel elle a place. C’est en terme de livre qu’aujourd’hui paraissent les œuvres les plus intéressantes. Pas sous forme de morceaux choisis. Ce qui rend aussi du coup la critique plus difficile. Aux regards habitués, comme le veut notre époque, aux feuilletages. Au papillonnage. Aux gros titres. À la pénétration illusoire et rapide.


Le livre de Laure Gauthier, kaspar de pierre, paru à La Lettre volée, est précisément de ceux dont le dispositif et la cohérence d’ensemble importent plus que le détail particulier. Ou pour le dire autrement est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. Non d’ailleurs que tout à la fin nous y paraisse d’une clarté parfaite. S’attachant à y évoquer non la figure mais l’expérience intérieure de ce Kaspar Hauser que nous ne connaissons le plus souvent qu’à travers l’image de « calme orphelin » rejeté par la vie, qu’en a donnée Verlaine, Laure Gauthier, à la différence de ceux qui se sont ingéniés à résoudre le bloc d’énigmes que fut l’existence et la destinée de cet étrange personnage, ramènerait plutôt ce dernier à sa radicale opacité, son essentielle différence qui n’est peut-être d’ailleurs à bien y penser que celle, moins visible et moins exacerbée par les circonstances certes, de chacun d’entre nous. 

samedi 2 décembre 2017

REPLACER LA PAROLE AU CŒUR. À PROPOS DE L’APPEL POUR LA CRÉATION D’UNE MAISON DE L’ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE.



CLIQUER POUR LIRE LE CONTENU DE LA TRIBUNE

Il vient de paraître dans le Journal Libération du 27 novembre 2017, une Tribune signée par un collectif de personnalités civiles et politiques, appelant à inventer « un lieu où se croiseraient écrivains, artistes, enseignants, élèves et étudiants : une maison pour réfléchir ensemble et pour transmettre la culture à tous ». Si j’aurais personnellement préféré à la place du verbe « transmettre » un terme plus ouvert permettant de comprendre que la culture ne procède pas d’un capital figé qu’il s’agit d’abord de recevoir, mais d’un effort permanent d’éveil et de co-naissance qui permet à chacun de trouver en tout, matière à s’inventer soi-même et à comprendre davantage et les autres et le monde, je ne peux, avec les Découvreurs, que regarder cette initiative avec la plus grande sympathie. 


Et c’est pour contribuer à cette réflexion que je crois aujourd’hui bon de reprendre en partie le texte d’un billet publié en janvier 2014 pour protester contre la façon dont, dans les programmes dits d’éducation artistique, sont trop souvent oubliés, poètes et écrivains, au profit des artistes du corps et de  l’image.



Réduite à la simple vision, l'image ne se partage pas. C'est pourquoi nous nous inquiétons de voir tant de plans généreux, tendant de plus en plus à faire intervenir, en direction des territoires, des artistes de tous ordres, continuer à faire l'impasse sur ces formes essentielles d'art que sont la poésie et la littérature.


Les responsables culturels ignorent très largement les artistes de l'écrit


Nous étant récemment intéressé à la question des relations entre artistes et territoires nous avons pu réaliser à quel point l'artiste était aujourd'hui sinon "instrumentalisé" du moins fortement incité, par les diverses politiques actives dans ce champ, à tenter de résoudre, par des moyens d'ailleurs de moins en moins propres à son art, une partie des grandes questions se posant à nos sociétés : la question par exemple de l'abandon ou du délaissement de certains territoires, celle de l'absence, à une échelle plus large, de maillage entre les différentes parties qui les constituent, pour finir par la grande et difficile affaire qui parfois en découle, de la violence urbaine. Nous reviendrons peut-être un jour sur le détail de ces questions.


Imaginer demander à l'artiste de participer à ce que Jean-Christophe Bailly dans la Phrase urbaine, définit comme "un travail de reprise" n'est pas en soi une aberration. L'artiste par sa sensibilité, son intelligence ouverte capable de coupler dans des démarches souvent plus intuitives que rationnellement organisées, l'esprit d'invention qui découvre et la capacité de création qui impose, peut aider à faire surgir des réels nouveaux. A redonner du sens. Participer à de nouveaux modes de réconciliation entre les êtres. Entre les choses. Entre les unes et les autres, aussi.

Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de remarquer que les appels d'offre proposés ainsi aux artistes, soit dans le cadre des politiques d'éducation artistique et culturelle, soit dans celui des politiques d'animation et de reconstruction des territoires qui souvent d'ailleurs se recoupent, ignorent assez largement les artistes de l'écrit. Au profit des artistes du spectacle. De ceux dont l'art n'est pas au premier chef fondé sur la parole. Agit d'abord en affectant les corps. Et les organes. Par le visible.

mercredi 1 novembre 2017

LE PIRE POÈTE DE L’HISTOIRE ! À PROPOS DE LA HAINE DE LA POÉSIE DE BEN LERNER


Je dois à La Haine de la poésie, ce petit livre du poète et romancier américain Ben Lerner, qu’ont récemment publié les éditions Allia, la découverte de ce que Wikipedia présente comme le pire poète de l’histoire. Rassurons-nous : ce dernier n’est ni notre contemporain, ni de culture française. C’est un tisserand écossais du XIXe siècle répondant au nom de William Topaz McGonagall dont la fameuse encyclopédie en ligne, qui lui consacre un intéressant article, nous apprend qu’en dépit de l’hilarité que suscitait dans le public la plupart de ses lectures, il n’hésita pas, après la mort de Tennyson à faire à pied et sous les plus violents orages, les cent kilomètres de route montagneuse séparant Dundee du château de Balmoral pour solliciter auprès de la reine Victoria, qui naturellement ne le reçut pas, le privilège de se voir attribuer le poste de Poète lauréat ! 


DAUMIER LE POETE LAMARTINIEN
Le système prosodique anglais différant sensiblement du nôtre, il faut lire l’analyse stylistique et les considérations d’ordre métrique que consacre Ben Lerner à l’un des textes les plus déplorablement célèbres que ce McGonagall consacre à l’effondrement, lors de l’hiver 1879, du pont ferroviaire, construit, dans sa bonne ville de Dundee, sur la rivière Tay, pour prendre la mesure, dans le détail, du caractère doublement catastrophique du talent de notre malheureux écossais. La traduction qu’en donne Lerner et qui prend en compte les errements prosodiques du texte initial, fournira toutefois au lecteur une idée de la faiblesse de ses ressources littéraires.

Magnifiqu’ pont ferroviaire du Tay argenté
Hélas ! Je suis vraiment désolé d’annoncer
Que quatre-vingt-dix vies ont été emportées
Le dernier jour du sabbat en 1879
Dont nous nous souviendrons pour de très longues années.

L’objectif de Ben Lerner n’étant pas ici de se moquer à peu de frais de l’ineptie parfaitement reconnue de l’œuvre d’un poète qui ne se survit que par les moqueries dont il fait toujours l’objet de la part de nos amis d’Outre-Manche, je voudrais attirer l’attention sur le fait qu’il ne se penche sur ce lamentable fiasco que pour affirmer quelque chose de la nature même de la chose poétique qui reposerait selon lui sur l’impossibilité de ne jamais parvenir à l’idéal que par essence elle vise. L’échec de W.T. McGonagall à nous faire partager la portée de l’évènement tragique qu’il entreprend de nous exposer ne serait en somme qu’une illustration par l’un de ses cas limites, de ce qui arrive à tout poème concret. Ne se contentant pas, comme on l’observe assez souvent, de ses dimensions programmatiques.

mercredi 14 juin 2017

POUR PIERRE DROGI. FULGURATION DE LA VIE.


TIEPOLO Métamorphose de Daphné détail
Reconnaissons notre erreur. Lorsqu’il y a quelque temps je me suis vu adresser Le chansonnier de Pierre Drogi publié à la Lettre volée, j’avais un peu rapidement classé cet ouvrage parmi les productions  de ces auteurs dont j’ai de plus en plus de difficulté à tolérer le manque de simplicité et le caractère par trop ostensible de leur prétendue modernité. C’est vrai qu’à lire du bout des yeux et de l’esprit, comme on fait le plus souvent d’un livre qu’on n’a pas vraiment désiré et qu’on ne fait que feuilleter comme on feuillette certaines personnes de rencontre dont on se dit qu’on ne les croisera plus, bien des choses nous échappent. Et nous pourtant qui, dans notre poésie, nous défions terriblement de tout effort d’étiquettes, avouons que nous ne sommes pas toujours parmi les derniers à enfermer les autres dans la bêtise de nos apathiques et fâcheuses définitions.

Car Pierre Drogi est poète. Et poète vraiment. Comme vraiment je les aime. C’est-à-dire poète traversé mais aussi traversant et ce n’est pas parce que les figures que dessinent ses poèmes sur la page ont un petit caractère mallarméen et dans leur très subtile ponctuation jouent savamment de leur relation typographique au blanc, qu’ils ne sont pas par-dessus tout parole et parole activée pour libérer un peu de ce qu’offre partout, mais à nous si difficilement, le monde : l’expérience d’une relation dégagée, désencagée, décollée de ces pancartes, affiches, écriteaux par quoi la pensée puis sa langue se condamnent à la seule et triste gymnastique  des mots.

Mouvement en profondeur du cœur qui accueille et répond, la poésie de Pierre Drogi, bien que nourrie d’une rare culture, est un « fluide simple », une circulation d’énergies prises on peut dire à toutes choses qui de chaque recoin de la création viennent s’y mélanger, s’y échanger, jouir de leurs métamorphoses pour nous arracher aux fausses certitudes des identités arrêtées et relancer l’infini commerce que nous n’aurions jamais dû suspendre avec tout ce qui de partout renverse et déborde : la vie.

mercredi 7 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. POUR UNE INTELLIGENCE ÉLARGIE DU VIVANT. NÉ SANS UN CRI D’AMANDINE MAREMBERT.

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J’ai pu il y a quelque temps dire sur ce blog tout le bien que je pensais du livre d'Amandine Marembert que nous avons choisi pour figurer dans la nouvelle sélection du Prix des Découvreurs qui sera lancée dans les classes en septembre prochain. Et je reste intimement persuadé que cet ouvrage sera pour les jeunes à qui nous le proposons plus qu’une simple découverte d’écriture. Il sera sûrement l’occasion pour eux de réfléchir à la manière dont les vies, toutes les vies, sont prises dans des formes et à la nécessité qui est la nôtre de faire l’effort d’entrer le plus possible dans la grammaire parfois bien différente des autres si nous voulons parvenir à une intelligence élargie du vivant.


Je le répète : la beauté du livre d’Amandine Marembert n’est pas réductible à sa dimension anecdotique, psychologique ou médico-sociale. Elle est politique, philosophique et artistique. En un mot poétique dans la mesure où chaque page y est exemplairement vécue comme une tentative de rejoindre par la parole ce qui reste pour nous sans mots. Ce monde « hiéroglyphe » et singulièrement autre qui ne communique avec nous qu’à travers sa respiration. Ses gestes. Ou le profond remuement qu'il nous faut bien apaiser de son silence.

vendredi 12 mai 2017

NOTRE ENGAGEMENT VÉRITABLE. POUR UNE PÉDAGOGIE DU DÉSIR. NON DE LA CERTITUDE.

Moment de lecture animé par Justine Francioli
au Lycée Wallon de Valenciennes. Photos de Maxime Delporte.
« Il y a poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie. » C’est dans cette perspective dont j’emprunte ici la formulation au Manifeste de mon ancien professeur Henri Meschonnic, que les Découvreurs conçoivent l’essentiel de leurs interventions. Tant nous pensons que les jeunes ont besoin de parole. Non d’une parole qui impose, subjugue mais d’une parole qui relie. Nourrisse et émancipe.

Accablé de messages, subliminaux et autres, notre esprit n’a pas besoin qu’on cherche à l’embrigader davantage. Il a besoin d’oxygène et d’échange. Et qu’on lui montre de quoi il est, sans toujours le savoir, capable. Il lui faut pour cela l’impulsion qui l’amène à prendre conscience et plus encore à s’émerveiller de ce pouvoir que nous avons, non simplement de sentir, de nommer ou de décrire le monde mais de lui donner sens, de le constituer en représentation, de lui donner poétiquement figure, pour nous le rendre quand même un peu plus habitable.

Grâce aux libérateurs que sont, pour l’esprit et la sensibilité, devenus aujourd’hui les poètes, multiples sont les voies qui s’ouvrent à chacun pour inventer sa parole, opération qui comme le rappelle bien l’étymologie suppose qu’elle puise aussi bien en soi que hors de soi, dans le monde mais dans la langue aussi, les éléments qui lui sont nécessaires.

Mais essentiel est d’abord le désir capable d’entraîner à ne pas simplement reproduire. Pour dire à l’unisson. Avec la voix toujours un peu étouffante des autres. Et c’est ce désir avant tout d’une parole qui se cherche et doit apprendre à se trouver que les rencontres que nous proposons tentent de susciter.
Travaux d'élèves autour des Découvreurs
au  CDI de Bruay la Buissière avec Delphine Cuvellier

Nous ne cherchons pas justement dans les classes à repérer ces futurs Andromède de sous-préfecture dont  se moquait à juste titre le peu sympathique Claudel. En encourageant ce dévoiement sentimental qui fait les fausses lyriques, ces emportements indignés, ces compassions comme ces célébrations affectées qui passent encore trop souvent pour le propre de la sensibilité poétique, certains trahissent leur mission qui n’est pas de favoriser les comportements de connivence, les soumissions hypocrites à des valeurs de façade, mais d’apprendre à chacun à s’envisager dans sa propre distance. Il y a une morale de l’écriture. Qui est de soucieux nouages. Entre les mots et les choses. Entre les autres et nous-mêmes. Entre l’expérience directement vécue et celle qui ne passe que par l’imaginaire. Entre ce que je voudrais dire et ce que je suis capable de dire. Entre ce que je croyais dire et ce que je dis vraiment. Entre mensonge et sincérité, honnêteté et imposture, c’est à dire entre tous les degrés de l’adhésion ou de la complicité à soi-même dont nous sommes capables ...


Un groupe d'élèves de Jean-Bart Dunkerque avec Eric Davenne
Allez ! La tête encore toute prise des belles réalisations des uns et de la chaleureuse et audacieuse participation des autres, j’avais entrepris ce billet pour témoigner de ma reconnaissance envers l’accueil que m’auront accordé les élèves et leurs professeurs des lycées Wallon de Valenciennes, Carnot de Bruay la Buissière et Jean-Bart de Dunkerque où je viens de me rendre ces jours derniers en compagnie pour le premier nommé de Geneviève Peigné. Et voilà ce que fait finalement la parole. Elle entraîne. Détourne. S’échappe. Heureusement aussi elle revient. Alors oui revenons ! Que je puisse redire à quel point j’ai été heureux de partager avec tous ces jeunes et je le dis encore avec leurs bien valeureux professeurs, cette expérience de rencontres dont j’ai le bon espoir qu’elles soient parvenues à nous faire oublier l’accessoire et l’anecdotique pour nous maintenir bien au-dessus de toutes nos prétendues certitudes au niveau des plus vivifiantes et joyeuses curiosités.

mardi 9 mai 2017

SÉLECTION 2018 DU PRIX DES DÉCOUVREURS. MA MAÎTRESSE FORME DE SOPHIE LOIZEAU.

Moabi photo de Jake Bryant


Les habitués de mon blog, ceux aussi qui ont applaudi à la sélection que nous avons faîte en 2016 de l’extraordinaire livre de Laurent Grisel, Climats, se diront sûrement que c’est en raison de son appartenance revendiquée au genre aujourd’hui bien reconnu que l’on désigne sous l’appellation d’origine américaine de « naturewriting » que je m'intéresse ici au livre de Sophie Loizeau, Ma maîtresse forme.

Certes, la référence que fait l’auteure à ce type d’écrit qu’on dit issu du Walden de Thoreau mais dont les éditions José Corti nous ont montré qu’on pouvait en trouver la source dans des écrits bien antérieurs, ne serait-ce que ceux du naturaliste William Bartram dont j’ai pu évoquer jadis l’admirable figure, cette référence dis-je, a bien provoqué chez moi une attente particulière que le titre emprunté à une des formules les plus célèbres de Michel de Montaigne ne pouvait que renforcer.

Après lecture toutefois, je dois admettre que si l’esprit général de ces naturewritings imprègne bien la suite de poèmes qui compose le livre de la talentueuse Sophie Loizeau, ces derniers ne me procurent pas vraiment, faute sans doute d’ampleur et d’approfondissement, ce sentiment bouleversant d’unité cosmique qui fait qu’il m’arrive de me sentir traversé par les mêmes énergies que nous sentons à l’oeuvre dans chacun des éléments de ce que nous appelons la nature.
Car il ne suffit pas de se proclamer oiseau, châtaignier, hérisson ou baleine pour le devenir vraiment. Et il ne suffit pas d’anthropomorphiser le vivant, d’imaginer des floraisons de narcisses venant bander au printemps les chevilles des arbres pour que la nature dès lors enracinée en nous, vienne enfin nous parler sa douce langue natale.

mercredi 3 mai 2017

LIRE ALEXANDER DICKOW !

Cliquer dans l'image pour ouvrir le document
Pour prolonger l’éloge que j’ai récemment publié du livre de Dickow, j’invite le lecteur curieux à en lire un extrait accompagné d’un commentaire lumineux de François Huglo sur le sens des  « incorrections » dont l’auteur – qui est totalement bilingue -  joue de manière si singulière dans son texte. François Huglo se référant lui aussi dans son billet à l’oeuvre de François Jullien, j’en profite pour recommander ici  la lecture de Vivre de paysage ou l’impensé de la raison, paru chez Gallimard en 2014. Et en citer l’une des lumineuses approches qu’il fait de cette notion de paysage que pour ma part j’élargis depuis longtemps à la relation existant entre langue et poésie.


« Il y a paysage non seulement quand s'efface la frontière du perceptif et de l'affectif ou que du perceptif se révèle en même temps, indissociablement, affectif: mais aussi quand s'abolit la coupure du tangible, physique et du spirituel et que du spirituel se dégage à partir du physique. Le propre du paysage, autrement dit, ce qui le promeut de pays en paysage, ce qui fait qu'il y a « paysage », est qu'il nous hisse — nous hausse — à cette transition et la fait apparaître. Il nous élève à du spirituel, mais dans la nature, au sein du monde et de sa perception : de ce monde de montagnes et d'eaux que j'habite et dans lequel je me promène, à travers ses alternances du massif et du fluide, du visible et de l'audible, de l'opaque et du transparent. Il y a paysage quand le monde, du fait de l'activité de ses corrélations, ouvre du dégagement en lui et nous le fait éprouver — «dégagement» sera le terme clé. Car il y a de nos jours (c'est là notre nouvelle tâche de pensée), non pas à renoncer à la transcendance (toute pensée qui s'enfonce dans son déni y meurt), mais à ne plus la concevoir comme une fuite (dans quelque autre monde) : à concevoir le « spirituel », non plus comme de l’« Être » (s'opposant à l'écoulement du devenir), mais comme du processuel. En quoi le paysage alors est révélation. »

mardi 25 avril 2017

REPRENDRE PIED DANS SA PAROLE. ZONE INONDABLE DE FRANÇOIS HEUSBOURG.

BILL VIOLA LE DELUGE


Oui nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique à la parole que de témoigner de cette nécessité profonde dont chaque jour, pour ma part, je m’émerveille. Ne sommes-nous pas dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Que la poésie soit une parole avant tout liée à la vie, à cette pression que sur nous elle exerce, j’en trouve encore aujourd’hui comme preuve le petit livre de François Heusbourg que les éditions AEncrages & Co viennent de faire paraître sous le titre de Zone inondable. Comme l’indique le site de l’éditeur, François Heusbourg y aborde « les inondations terribles qui ont eu lieu en octobre 2015 dans le Sud littoral », entraînant la mort de 21 personnes et provoquant dans plus d’une trentaine de communes des dégâts considérables.

C’est en victime lui-même de cette catastrophe que François Heusbourg élabore une parole s’efforçant de rendre compte de cette situation proprement irreprésentable dans laquelle il se trouve dans un premier temps plongé. Bouleversement des repères d’espace et de temps. Tout, le corps, la pensée, les cloisons d’habitudes et les définitions d’ordinaire bien convenues entre les choses, voilà que tout est devenu d’un seul coup différent. Perméable. Et c’est bien comme un moment de sidération que les mots du poème tentent de conjurer, réservant au blanc, le soin d’inonder l’espace de la page où ne surnagent que quelques notations factuelles, des impressions déboussolées, un sentiment particulier d’impuissance et de vulnérabilité de l’être qui finit par n’avoir d’autre issue, après avoir tenté quelques gestes dérisoires, que de se laisser emporter par le flot désarmé du sommeil.

lundi 24 avril 2017

UNE BIEN GOÛTEUSE CHAIR DE PAROLES. RHAPSODIE CURIEUSE D’ALEXANDER DICKOW.

MU-QI 6 kakis 
« On ne parle pas les choses mais autour ». Non cette phrase n’est pas tout-droit tirée de Montaigne. Elle vient du dernier livre du poète Alexander Dickow qui, sous le titre de Rhapsodie curieuse, semble consacré à l’éloge du kaki, ce fruit mal connu chez nous du plaqueminier dont nous disent les encyclopédistes il existerait dans le monde plus de 600 espèces, sous-espèces et variétés. 

Écrivons-le d’emblée. De tous les livres que j’ai reçus dernièrement, l’ouvrage de Dickow publié par les intéressantes et exigeantes éditions louise bottuest sans doute celui qui m’aura fait la plus forte impression. Procuré le plus de plaisir vrai. Et le plus convaincu de l’intérêt de ces oeuvres de parole, qui, conduites de l’intérieur, nourries d’une véritable curiosité et science des choses, savent profiter de toutes les libérations produites par plus d’un siècle de renouvellements et d’expérimentations littéraires, d’interrogations aussi sur le dire, pour ouvrir toujours davantage nos sensibilités et nous aider à comprendre, approcher, un peu différemment et pour en mieux jouir, l'obscure évidence ou l'évidente obscurité du monde...

Intitulée Rhapsodie le petit grand livre d’Alexander Dickow coud effectivement ensemble des formes et des registres dont le rapprochement peut sembler a priori curieux. Hymne à la diversité – celle des choses et des langues – éloge du goût et de la connaissance,  satire en creux des conformismes auxquels nous nous laissons paresseusement aller dans nos vies quotidiennes, réflexion philosophique sur les complexes relations existant entre le penser et le sentir, entre le corps et l’esprit, les choses et les mots sensés les définir ... sans oublier contes rapportés, inventés, fantaisistes, pastiches, et surtout maladresses syntaxiques voulues, comme d’un qui viendrait d’une autre langue, tout concourt à produire un livre totalement d’aujourd’hui, où le lecteur bien que confronté à tout un choix décalé et délicieusement imparfait de matières, étrangement, ne se perd pas. Se trouve à chaque page comblé. Assuré qu’il se trouve d’être en présence d’une oeuvre véritable. Visiblement pensée. Sentie. Portée. Riche en saveurs diverses. Multiples. Contrariées.

vendredi 10 mars 2017

MAIS CE DÉSIR JAMAIS REPU DE S’INVENTER POUR VIVRE... GÉRARD CARTIER. LES MÉTAMORPHOSES

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Gérard Cartier qui conclut son recueil par une « table » replaçant chacun de ses textes à l’intérieur d’un grand dîner aux services gourmands, appréciera sûrement que j’entame cet hommage en révélant que ses poèmes, tout comme ceux d’un poète comme Etienne Faure, dont je le sens personnellement proche, sont à chaque fois pour moi l’occasion d’une lente et attentive dégustation qui presqu’à chaque mot, chaque mouvement de pensée – mais de pensée sensible –  fait que je me sens parcouru de tout un tremblement d’ondes, qu’elles s’étendent sur toutes les surfaces de signification qu’enferme aujourd’hui mon dictionnaire intérieur, ou viennent émouvoir les multiples souvenirs d’une vie passée à lire, écrire et surtout habiter et apprendre à aimer le monde.

On sait qu’une telle poésie, intelligente, cultivée, nuancée et sensible n’est plus trop pour plaire à nos contemporains. Qui se fatiguent vite à suivre ces manœuvres de formes naviguant entre l’intelligible clarté de l’idée rassurante et la réalité toujours un peu fuyante du sentiment qui en constitue le tissu profond et tout baigné d’humeurs. Qu’importe. Nous n’écrivons pas pour les analphabètes. Qui au passage ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Et peuvent être parfois, plus que nous, cuirassés de diplômes.

Les Métamorphoses de Gérard Cartier ne sont pas de ces livres que nourrit une réalité bien précise. Qu’ils s’acharnent à épuiser. À circonscrire. C’est au contraire un livre d’expérience par lequel l’auteur se livrant au langage, à l’aventure de la parole, cherche en quelque sorte à illimiter ses possibles, libérer ce qui peut toujours et encore en lui et par lui se dire. La hantise d’être vivant. Et de se réjouir de voir. Savoir. Approcher et toucher.  Écouter et entendre. Goûter à. Tout ce qui, bien entendu, se trouve à portée, ou pas, dans le monde.

Le titre des principales parties du livre fournit en quelque sorte le programme de cette jouissive et dévorante entreprise : Épouser le monde (partie 1), Faire de soi sa discipline (partie 2), Cultiver ses vices (partie 3), Donner sens au chaos (partie 4), Hasarder tous les sentiments (partie 5), Multiplier les formes (Partie 6). 

Des verbes donc. Des verbes. Et des résolutions. Car il y a urgence encore à vivre. Surtout pour « qui passe / Sur un pied la frontière de l’âge et vacille / De son lourd vin d’aînesse ». Et se découvre «  si tardif à célébrer le monde et courir après le temps ».

Peut-être qu’on l’aura compris sans que j’en dise maintenant davantage. Le livre de Gérard Cartier est de ces livres éternellement jeunes que seuls écrivent ceux qui en arrivent au point d’avoir à compter sur leurs doigts les belles et courtes années qu’il leur reste à bien vivre.

Sans crainte d’avoir à quitter bientôt – c’est notre lot -  la salle du banquet dont ils auront sur le papier su recueillir les restes : Bénie la table et les longs amis....