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mardi 12 mai 2020

REMONTER AUX SOURCES DU VIVANT. SÉLECTION 2020 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

Cela aurait pu être pour nous une très belle semaine. Avec d’abord aujourd’hui la remise officielle à Boulogne du Prix des Découvreurs 2020 et la découverte toujours très attendue des travaux effectués autour du Prix par diverses classes de collège et de lycée de la ville, en présence de nos amis de la Municipalité qui depuis près d’un quart de siècle s’est indéfectiblement tenue à nos côtés, des représentants du Rectorat de Lille qui lui aussi ne nous a jamais fait défaut et la présence exceptionnelle cette année de Philippe Le Guillou, Inspecteur Général de lettres mais aussi écrivain venu pour parler de la vie littéraire et du roman, car il n’y a pas bien sûr que la poésie, au monde. Puis nous nous serions rendus jeudi à Calais pour animer en collaboration cette fois avec nos amis du Marché de la Poésie de Paris, Yves Boudier et Vincent Gimeno, notre traditionnelle journée de découvertes où sur la Scène nationale du Channel, notre lauréat 2020 ainsi que la poète et traductrice Séverine Daucourt-Fridriksson, auraient mêlé leur voix experte à celles de dizaines et de dizaines de jeunes gens venus à côté de leurs professeurs, célébrer eux aussi leur intérêt voire leur amour, pour la poésie.

Comme on sait l’épidémie que nous traversons nous a obligés, non sans tristesse, à renoncer à ces moments privilégiés. Que nous espérons bien voir revenir bientôt. Comme nous le répétons sans relâche, la poésie n’est pas ce petit supplément d’âme ou cette joliesse d’expression qui vous décore à l’occasion un petit pan de l’existence. C’est une relation fondamentale, originelle, qui depuis toujours, noue et renoue la vie à la parole et la parole à la vie. C’est pourquoi nous pensons qu’en ces moments où la vie sous la pression des urgences qui ne sont pas que sanitaires mais écologiques, économiques, sociales, politiques, va devoir se réinventer il est plus que jamais important de remonter aux sources du vivant informant, instruisant, la parole dans ce qu’elle a de plus sensible et de plus rayonnant.

Dans notre nouvelle sélection nous avons donc tenté de rassembler des ouvrages dans lesquels ce lien profond entre la parole et la vie, la vie bien sûr sous ses diverses formes, dans ses divers niveaux d’appréhension, nous a paru évident. Tout en restant autant que possible accessibles à ces jeunes dont on sait bien qu’ils sont désormais, dans nos sociétés marchandisées à l’extrême, nourris, si l’on peut dire, d’attentes et de représentations, le plus souvent grossières. Des ouvrages que nous avons aimés et qui auraient aussi très bien pu figurer dans notre sélection n’ont pas été retenus et nous le regrettons. Mais chacun sait bien que l’exercice est difficile et comprendra qu’il était aussi nécessaire pour nous de proposer une certaine variété de formes, d’écritures, de thèmes, pour rendre aussi un peu compte de l’extrême ouverture du paysage poétique contemporain. D’autres critères sont intervenus comme la disponibilité des auteurs par rapport aux propositions d’interventions qui j’espère continueront de nous être faites. Trop d’auteurs cette année se sont dit indisponibles. Raison pour laquelle nous avons proposé à Jérôme Leroy de revenir dans la sélection et d’être ici le huitième homme. Nous avions avec lui un programme de rencontres auquel il s’est sans problème plié mais que le Covid a brutalement interrompu un vendredi de mars alors que nous étions du côté de la Villa Yourcenar. Il était aussi parmi les deux ou trois auteurs dont les élèves semblaient le plus apprécier l’œuvre. Redonner à son livre une nouvelle chance ne nous a pas paru injuste.

Le Prix des Découvreurs 2020-2021 est donc aujourd’hui lancé. Puisse-t-il contribuer comme il le voudrait tant à redonner à la poésie autre chose qu’un éclat de surface. Une image débarrassée de tout caractère passéiste, élitaire et bourgeois. Lui apporter, comme elle en a tant besoin, de jeunes et nouveaux lecteurs qu’elle accompagnera dans leur parole. Tout au long de leur temps.

Télécharger la sélection.

lundi 4 mai 2020

BONNES FEUILLES. POUR NE PAS CONFINER IDIOTS !

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Allez ! Parce qu’il n’y a pas que les petits vers et les petits shows personnels pour survivre au confinement. Ce serait bien si chacun pouvait aussi en profiter pour s’outiller intellectuellement davantage afin de préparer les jours d’après et comprendre mieux dans son détail les raisons qui nous amènent à craindre pour bien autre chose que la popularité de notre simple image ou notre futur trek dans la Cordillère des Andes. Dans un livre récent Jean-Baptiste Fressoz écrit que «l’histoire de l’Anthropocène n’est pas celle d’un modernisme frénétique transformant le monde en ignorant la nature, mais celle de la production scientifique et politique d’une inconscience modernisatrice.» Il explique reprenant les données d’ailleurs rassemblées dans un livre précédent, l’Apocalypse joyeuse, comment les philosophies et les sciences se sont au cours des deux ou trois derniers siècles ingéniées à nous construire intellectuellement un monde laissant progressivement le champ à une expansion de plus en plus folle de  cet homo oeconomicus déconnecté des réelles richesses dont nous savons maintenant l’énorme responsabilité qu’il a dans la destruction des conditions propres à assurer, sur la Terre, notre survie.

Le livre de Thierry Paquot consacré à l’urbanisation elle aussi désastreuse, et qui va s’intensifiant, de la totalité de notre planète, est de ces livres qui pour commencer alerteront ceux qui jusqu’ici n’avaient pas trop réfléchi au problème et donneront aux autres de quoi étayer davantage encore leurs critiques. J’espère surtout, la volonté de chacun de ne plus se laisser imposer des modèles de sociabilité aussi vides et mortifères.

dimanche 26 avril 2020

HOMMAGE : PIERRE GARNIER: UNE LIBERTÉ EN MOUVEMENT


Si Pierre Garnier nous a quittés, il y a maintenant plus de 6 ans, l'oeuvre qu'il laisse mérite toujours d'être interrogée, méditée. Comme celles de tous ces vrais poètes qui se sont employés non pas à se fabriquer une image, mais à resserrer  toujours davantage le lien qui  rattache la parole à la vie et la vie à la parole. C'est pourquoi nous reproduisons ici l'article que nous avons consacré à l'un de ses touts derniers livres sélectionné à l'époque pour le prix des Découvreurs.

Peut-être qu'on ne voit pas assez comment tout le génie de la culture consiste aussi à emprisonner les choses dans les mots, les mots dans les idées. Les idées dans les systèmes. Le tout s'abâtardissant finalement dans le prêt à penser aujourd'hui de l'industrie politico-culturelle qui permet à chacun ce luxe de pouvoir affirmer librement et hautement des opinions fabriquées en dehors de lui.

C'est ce qui fait à nos yeux tout l'intérêt de la démarche que mène avec constance depuis plus d'un demi-siècle maintenant le poète Pierre Garnier dont les éditions de L'herbe qui tremble viennent de sortir (louanges) un livre où ceux qui suivent le travail de Garnier comme ceux qui ne le connaissaient pas trouveront matière à s'émerveiller d'une poésie qui sur la base des moyens les plus simples, parvient à renouer à chaque instant le fil toujours fuyant des mots avec les choses. Dans une rencontre où, chacun, le mot comme la chose, se trouve comme excité, ranimé, revitalisé, par leur mise en contact réciproque.

Certes, à bien y réfléchir, c'est moins de la chose qu'il s'agit que de ce que les savants linguistes de notre adolescence appellent le signifié. C'est à dire la représentation mentale, en fait imaginaire, de la chose. Mais ne négligeons pas toutefois que c'est par le signifié, par tout ce qui s'accroche à lui d'attention, de résonance profonde aussi en nous, que nous penchons vers les choses. Que nous appelons le monde. Quand ce dernier, de son côté, nous bousculant à son tour, ne cherche pas en nous, les réclamant, les mots dont il a besoin, lui aussi, pour se dire.

Bien entendu encore, notre esprit est complexe. Et le monde, si l'on en croit les journaux mais aussi l'innombrable littérature, n'est pas non plus tout simple. Et c'est pourquoi les touts derniers poèmes de Pierre Garnier qu'on trouvera dans (louanges) ont ceci pour nous d'irremplaçables: ils manifestent à quel point la poésie n'a pas besoin d'être laborieuse, intellectualisée à l'extrême, pour exister. Qu'elle est capable de parler au vieillard aussi bien qu'à l'enfant. A celui qui dispose d'un réservoir de quelques milliers de mots comme à celui qui n'en maîtrise encore que quelques petites centaines. Nous ne voulons pas faire ici l'éloge de l'ignorance. Et de la facilité. Ni de l'antiélitisme primaire. Nous savons à quel point la connaissance élève. Mais à la condition qu'elle soit accompagnée d'une véritable sensibilité. Qu'elle conserve son inquiétude. Sa capacité aussi à toujours s'interroger. S'émerveiller. Dans le souci d'atteindre une plus grande liberté.

Cette sensibilité, cette capacité d'émerveillement qui rend proche de l'enfance, on la retrouve en effet de manière évidente dans la poésie de Pierre Garnier. A travers cette obsession dont témoignent ses poèmes spatiaux de libérer l'inépuisable énergie de notre imaginaire en affirmant par la multiplication des légendes, la capacité d'irradiation quasi infinie des formes les plus simples. Dans les poèmes de Garnier, du bout de ses brindilles, chaque arbre refait incessamment le monde. Rien n'est jamais immobile. Même le modeste petit fleuve, la Somme, se lève de son lit, pour survoler les terres. Question ici de regard. Rien, de fait, emprisonne. Et c'est la magie de la barque, même la plus étroite, qu'elle élargit les rives.

Ainsi, face aux verrous multiples qui nous ferment les portes incertaines du monde, la poésie de Pierre Garnier accomplit le voeu de Michaux qui enjoignait à chacun d'éparpiller ses effluves. D'écrire "non comme on copie mais comme on pilote" pour être fidèle à son transitoire. Ce besoin de libérer la pensée, le geste, va chez Pierre Garnier, semble-t-il, chaque jour, plus loin, comme en témoigne le passage, dans certains de ses poèmes spatiaux, du texte dactylographié à l'écriture manuscrite. L'imprimerie n'est-elle pas aussi comme l'affirmait l'inventeur des logogrammes, le poète Christian Dotremont , une autre forme de dictature ? Ne tue-t-elle pas la moitié de l'écrivain en tuant son écriture ? Précisant qu' "imprimée, ma phrase est comme le plan d’une ville; les buissons, les arbres, les objets, moi-même nous avons disparu. Déjà lorsque je la recopie, et me fais ainsi contrefacteur de mon écriture naturelle, elle a perdu son éclat touffu; ma main est devenue quelque chose comme le bras d’un pick-up."

On n'en finit jamais d'avancer sur le chemin des libertés .


mardi 14 avril 2020

NOUVELLES DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

Notre dernière sortie : avec les lycéens de Calais, découverte, rue Férou, à Paris, du Bateau ivre de Rimbaud.

Difficile, au moment où, du fait de la fermeture des établissements scolaires, nous voici contraints de renoncer à attribuer le Prix des Découvreurs 2020, de nous remettre à préparer l’édition à venir. Un quart de siècle déjà que nous nous sommes lancés, parmi les touts premiers, dans cette aventure de faire lire la poésie qui s’écrit de leur temps, aux jeunes des écoles, avec la perspective de leur faire découvrir la nécessité profonde, pour les humains que nous sommes, de relancer toujours, par toutes les ressources de notre savoir, de notre sensibilité et de notre imagination, la relation fondamentale que nous entretenons, par la parole, avec la vie.

La façon dont nous voyons aujourd’hui que notre action est un peu partout reprise nous inciterait presque à mettre désormais un terme à l'entreprise, n’était le désir de ne pas laisser ainsi le dernier mot aux puissances mortifères que nous avons toujours tenté, dans notre domaine propre, avec les moyens qui nous ont été donnés et les ressources personnelles que nous avons pu mobiliser, de repousser. Notre objectif, ne nous le cachons pas est profondément politique et non pas culturel. Ne visant à rien moins qu’à faire habiter le plus tôt et le plus largement possible, par chacun, notre maison commune de parole. Mais de parole vraie. Ouverte. Et si possible réflexive.

Nous donnons donc rendez-vous dans les semaines qui vont suivre à nos amis enseignants dont nous avons la certitude qu’ils auront, plus encore qu’hier, à s’interroger sur les contenus, le sens et les modalités de ce qu’il leur appartient de transmettre aux jeunes qu’ils ont pour mission de construire et d’éveiller. Il y aura de plus en plus pour eux à inventer. Á trouver. Dans de nombreux domaines, bien entendu. Mais surtout, croyons-nous, dans celui essentiel, de la parole. Dont nous savons à quel point elle oriente toujours l’action, bonne ou mauvaise, des hommes.

Nous espérons qu’ils trouveront alors, dans nos propositions comme dans la riche documentation que nous continuerons à leur fournir, dans notre blog, toujours plus de richesse et de bonne énergie à puiser.

lundi 13 avril 2020

ENJEUX DE LA POÉSIE. UN RETOUR SUR JE SUIS DEBOUT DE LUCIEN SUEL.


Désireux d'évoquer aujourd'hui ''Je suis debout'', un livre de Lucien Suel paru à la Table ronde, je ne me hasarderai pas à tenter de définir la personnalité de cet auteur qui étonne ici par la grande diversité à la fois de ses thèmes et des formes d'écriture qu'il fait momentanément siennes. Sommes-nous ce que nous écrivons? Sommes-nous ce que nous retenons, filtrons dans nos écrits, du monde ? Pas sûr qu'une telle question trouve un jour de réponse certaine.
En fait, nous ne lisons pas vraiment pour, comme on dit, découvrir un auteur. Mais pour, à travers lui, nous découvrir nous-mêmes. Voire, nous inventer de nouvelles dispositions d'être. Nous imaginer d'autres occasions d'être au monde. D'autres possibles aussi de la parole. Comme l'écrit Marielle Macé, dans son livre majeur, Façons de lire, manières d'être, "les formes que les livres recèlent ne sont pas inertes, ce ne sont pas des tableaux placés sous les yeux des lecteurs mais des possibilités d'existence orientées. L'activité de la lecture nous fait éprouver à l'intérieur de nous ces formes comme des forces, comme des directions possibles de notre vie mentale, morale ou pratique, qu'elle nous invite à nous réapproprier, à imiter, ou à défaire."

Bien qu'appartenant à la même région, à la même génération que lui, je suis loin a priori de partager l'univers de référence de Lucien Suel que je connais pourtant depuis longtemps et ai découvert au début des années 90 dans la petite galerie de notre aujourd'hui défunt ami lillois Alain Buyse. Je n'ai guère de passion pour la génération beat, le rock, l'underground de façon générale, l'art du détournement, les jeux littéraires façon Papous dans la tête … tout au plus - mais c'est loin d'être peu de choses - partagé-je avec lui un goût prononcé des jardins, du vélo, une certaine nostalgie des décors populaires de nos années d'enfance, une infinie prévention contre la société de décervelage mise en place par nos institutions libérales: le règne du tout argent, de l'objet-roi et de la fabrication de masse des désirs prétendument singuliers. Et surtout la même exigence face à tout cela de demeurer et de m'éprouver vivant.

Ce qui me retient du coup dans le livre de Lucien Suel ne sont donc pas nécessairement les divers hommages qu'il peut adresser à des auteurs tels Bukowski qui me laisseraient plutôt froids ou dont je ne sais finalement pas grand-chose, ou de réaliser que tel texte est formé d'une longue suite d'alineas comptant chacun le même nombre de mots à savoir 23 (!) mais bien cette façon qu'il a, libre, inventive et toujours généreuse, d'articuler les divers pans de son imaginaire, de faire territoire de chacun des nombreux espaces qu'il a pu traverser, ce que ce livre par lui-même, fait de l'assemblage de textes plus ou moins commandés, révèle plus que d'autres par son caractère composite.
Il y a du polygraphe chez Lucien Suel que son statut de poète reconnu et fréquemment sollicité conduit à devoir écrire assez régulièrement à la demande. Mais si la réussite des textes ainsi produits est par nature inégale, je ne peux m'empêcher d'y reconnaître un même fond de jouissance conjuratoire à travailler cette large et épaisse matière de mots pour en faire lever comme d'une pâte le sentiment que nous sommes au monde. Que ce monde vraiment existe. Qu'il est fait de réalités concrètes - ô combien - dont bien entendu nous ne voyons pas tout. Et qu'il nous appartient par la grâce de notre parole et de notre imaginaire propres de lui donner les formes dont nous avons besoin. Pour le porter en nous. Le vivre poétiquement. L'accompagner en homme. C'est-à-dire: debout.
Et si comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanités," c'est à travers nos gestes que nous appréhendons le monde, parce que l'empathie nous conduit à décalquer nos gestes sur ceux d'autrui", les gestes de parole que multiplie Lucien Suel sont de nature à nous permettre un déconditionnement de tous ceux que quotidiennement nous empruntons aux machines qui nous gouvernent, nous incitant alors à cette permanente et nécessaire réinvention stylistique de notre mode particulier d'être par laquelle, nous, poètes, nous efforçons d'empêcher que le monde s'avilisse chaque jour davantage. En tentant d'activer des formes et des forces qui le rendent - il faut bien - plus humain. Avec le rêve aussi, comme l'écrivait Mallarmé dans ses Divagations, de nous percevoir simples infiniment et pourquoi pas, juste un peu vrais, vivaces, parmi les autres. Sur la terre.

Article publié, en 2014, sur l'ancien blog des Découvreurs.

vendredi 3 avril 2020

DIT LA FEMME DIT L’ENFANT. CHRISTIANE VESCHAMBRE À LA RENCONTRE DE SON MOI PERDU.

Rudolf WACKER, Deux visages

Rares finalement sont les livres qui bouleversent. Non de cette facile émotion qui nous traverse au spectacle ou à l’évocation de ces situations où la vie dont nous nous croyons proches se voit ravager, violenter, mutiler, contrarier, par l’ordre naturel ou politique des choses. Mais de ce saisissement intime, de cette consolante tristesse, que produit la lecture d’un texte dont le filet lancé de phrases parvient à ramener à la conscience quelque chose en nous de l’épaisseur frémissante et incommunicable de la vie.

Ceux de Christiane Veschambre sont de ceux-là. Dans ce tout dernier ouvrage que publient les belles éditions isabelle sauvage, deux paroles s’échangent de part et d’autre d’une frontière en principe impossible à traverser, qui est de temps. Qui est aussi celle qui sépare les vivants et les morts. L’enfant qu’elle a été se tient devant une femme parvenue au crépuscule de sa vie au seuil de la maison qu’elle habite, trouant par sa présence fantasmée l’univers d’habitude et la consistance plus ou moins assurée de sa vie.

S’ensuit un étrange dialogue opposant moins des écritures que des consciences. L’enfant bien sûr restant ignorant de ce qu’est devenue la femme qu’elle sera ; la femme n’ayant accès à la conscience de l’enfant qu’elle fut que par le prisme retravaillé de la mémoire. Visuellement la scène s’ouvre sur un intérieur moitié bureau, moitié salon, aux fenêtres donnant sur une large campagne, dont les tapis pour l’enfant figurent comme une mer qu’il lui faudrait franchir pour avancer dans la pièce. Et dont chacun des meubles lui fait comprendre à elle, restée l’enfant d’un couple de femme de ménage et d’ouvrier d’usine, habitant l’espace étroit des pauvres, qu’elle se retrouve ici face à un autre monde.  

Si bien entendu, dans sa recherche du moi perdu, le dispositif imaginé par Christiane Veschambre lui offre toute latitude pour revenir, comme elle a l’habitude de le faire, sur ses origines familiales, de raviver bien des atmosphères, comme bien des détails précis de son existence passée, comme de faire le point aussi sur ce qu’elle est devenue, notamment par ce que lui auront apporté sa curiosité artistique, sa pratique personnelle de l’écriture, sans oublier la présence à ses côtés d’un compagnon aimé, les choses comme toujours chez Christiane Veschambre vont plus loin. Plus loin que les pittoresques évocations sur lesquelles elle s’appuie, plus loin que les considérations sociales même majeures qui ne sont jamais absentes de ses réflexions, plus loin au fond que le simple contenu de matière signifiante, que chacun trouvera à l’envie, dans ses livres.

Enfant docile et verbalement appliquée à collaborer avec le monde dans sa prétention générale à « habiller la vérité », « la blanchir », l’enfant porteur de monde qui se tient sur le seuil de la porte, « se tient dans le réel ». Mais c’est un réel sans mot. Alors que pour « la dame » devant elle, « il n’y a que les mots », son réel quant à lui  reculant au plus loin, « comme un animal s’engouffrant au profond du terrier ». De cette étrangeté réciproque, cette irréductibilité première, Christiane Veschambre ne sort qu’en substituant à « la langue berceuse », infantile et impuissante de l’enfant une langue d’enfance retravaillée par sa propre langue inquiète d’écrivain, aspirant à ce qu’elle a pu nommer dans l’un de ses précédents livres, essentiel,  la « basse langue » . Celle qui, au-delà de tout procédé, de toute rhétorique, creuse au fond même de l’incommunicable. Et finira par les unir, et la femme et l’enfant, à l’intérieur des mêmes phrases. Dans leur intime éloignement.

Alors pour reprendre l’intitulé d’un de ses précédents livres de poèmes, quelque chose approche, qui relève cette fois de la commune, vacillante et terriblement émouvante présence d’un temps qui ne tiendrait plus seulement à celui des montres et des horloges. Mais à cette disposition subjective qui fait ici le noyau secret d’une écriture qui rassemble. Et comme dans la chaleur fragile peut-être et hasardeuse d’un vieux poêle au matin, ramène autour d’elle son petit peuple de fantômes, d’êtres chers, d’aspirations, de curiosités et d’appétits illimités de vivre. Reprenant corps ou plutôt mouvement, battements silencieux de signes, sur les parois de ce livre-grotte, dont son auteur aura fini par faire le seul, unique, monde. Qui leur soit quelque peu commun.

mardi 31 mars 2020

POUR UNE CONNAISSANCE ÉMOTIVE DE LA VIE. QUATUOR D’EMMANUEL MOSES AU BRUIT DU TEMPS.




Ne nous laissons pas abuser par l’arlequinade finale. Le livre d’Emmanuel Moses Quatuor, récemment paru au Bruit du temps, est un livre grave. Qui nous apprend « qu’être c’est mourir » et « qu’il faut mourir d’être ».

Suscité par l’irrépressible besoin de donner sens à une expérience vécue tout à la fois dans l’exaltation et dans la douleur, le poème de Moses se fait puissamment réflexif en appelant constamment à l’interrogation philosophique pour creuser toujours davantage en profondeur le sentiment particulier de la vie dont depuis ses touts premiers livres, il tente de communiquer à son lecteur la couleur ou la note.

Rassemblant allusions éparses à l’histoire personnelle, références puisées aux sources multiples de sa large culture, nous entraînant de la sphère intime, personnelle, aux territoires les plus larges de notre histoire et de notre culture collectives, variant constamment les focales d’espace et de temps, nous amenant à déambuler dans la Jérusalem fantastique de son enfance comme dans le Paris d’aujourd’hui couvert toujours pour lui des signes terribles d’un passé qui ne veut pas s’éteindre, Emmanuel Moses fait s’imbriquer dans son poème les multiples strates d’une mémoire qui n’a jamais cessé d’alimenter son présent. De lui servir comme il l’écrit, de « combustible ».

S’ensuit un poème en quatre mouvements qui pour être pensif vise essentiellement, pour reprendre le mot de Pessoa, à une « connaissance émotive de la vie » et plus précisément, me semble-t-il, du mystère déchirant de l’amour, l’amour seul, aux dires de Moses, infusant la totalité.

S’achevant sur un vibrant carpe diem qui comme tout carpe diem ne prend sens qu’à la lumière du memento mori qui l’accompagne, Quatuor s’organise autour de ces quatre grands motifs qui structurent toute véritable relation amoureuse, celui d’abord de la rencontre, celui de la relation fondamentale entre différence et indifférence, celui du passage du temps, celui enfin de la souffrance et de la disparition qui, par effet de boucle, ramène par l’évocation d’un paysage de Beauce à la scène de deuil évoquée dans la toute première partie.

Rendre compte ici d’une telle richesse n’est pas moins impossible que pour l’auteur lui-même d’atteindre avec les mots l’insondable réalité qu’il poursuit dans ses vers. Partout, « Entre l’idée/ Et la réalité » […] « Entre l’émotion/ Et la réponse » le disait bien T.S. Eliot, l’auteur des Quatre Quatuors, « Tombe l’ombre ». Mais c’est en cela que réside le pouvoir particulier de la parole poétique qui dans l’incertaine relation qu’elle entretient entre sentir, dire et vivre, trouve chez les meilleurs, à charrier du vivant dans le mouvement singulier de ses phrases, parvient quand même à s’incorporer quelque chose de l’intensité de notre existence, par les images et la musique qu’elles déploient. Y trouvant à la fois le reflet où la vie se contemple. Et le gouffre où elle se noie.

Et puis c’est au lecteur aussi d’aller à la rencontre. Car la rencontre qu’elle soit amoureuse ou simplement « littéraire » comme on dit, est « une formidable création à deux », par quoi la vie se fait plus lyrique et s’emplit d’énergie. Alors peut se comprendre l’énigme de tout feu. Qui comme celui qui embrase la plaine de Beauce au-dessus de Pécreuse, au moment des adieux,  ne resplendit que de ce qu’il dévore et laisse d’autant plus de cendres que le bois dont il se sera nourri aura été plus généreux et plus tendre.

« Consume-toi en moi/ Afin que nous devenions une unique poignée de cendre à répandre dans le vent » implore Emmanuel Moses dans le dernier mouvement de son poème. « Soyons intimement lointains » ajoute-t-il peu après dans la pleine conscience de cette lèpre que constitue pour l’existence les désirs d’identité ou de similitude. C’est pour cela que l’ombre finale de la mort nous est si nécessaire. Pour cela aussi sans doute que la porte de la maison mortuaire s’ouvre pour finir sur une place vénitienne où se poursuivent Colombine, Arlequin mais aussi Pantalon. Car avant de prendre « éternellement congé de nous/ Sur les vertes collines des adieux », et de ne laisser au monde à la semblance des antiques portraits du Fayoum, qu’une image peinte à l’encaustique sur une tablette de bois, « il est nécessaire de demeurer debout/ De rire jusqu’au bout de l’amour fou/ De faire des cabrioles/ Et de trinquer au nez et à la (fausse) barbe du diable, s’il existe/ En s’éjouissant de vivre comme de devenir un jour une ombre bienheureuse/ Parmi les ombres bienheureuses. »

mercredi 18 mars 2020

MIEL, LITTÉRATURE ET MODE D'EMPLOI DES MACHINES Á LAVER !

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J'aurai bientôt l'occasion, j'espère, de présenter et commenter un peu le livre de réflexion de Pierre Vinclair qui accompagne chez Corti la publication de La Sauvagerie qu'il définit comme une "épopée totale concernant l'enjeu le plus brûlant de notre époque, la crise écologique et la destruction massive des écosystème".
En attendant je propose au lecteur de se pencher sur quelques pages de cet ouvrage qui ne devrait pas laisser indifférent.

mardi 10 mars 2020

LA NUIT DES ROIS À LA COMÉDIE FRANÇAISE. VIVE LE VRAI SPECTACLE VIVANT !



La Nuit des rois de Shakespeare est une pièce farcesque. Une vraie pièce de carnaval. C’est en ce sens d’ailleurs que le célèbre metteur en scène allemand Thomas Ostermeier l’a monté en 2018 à la Comédie française. Et c’est un pur régal que de voir en mars 2020 cette pièce continuer sous sa direction à vivre en intégrant pour les tourner en dérision quantité d’éléments qui font la tristesse sinon le malheur de notre sombre actualité, du recours insupportable au 49.3 à la propagation angoissante de la peur du coronavirus.

Il est loin le temps où l’on se rendait en habits à la Comédie Française pour y voir jouer des pièces à costume. Aujourd’hui pour reprendre le slogan d’une marque de fast food on y va comme on est. Et les acteurs jouent en slip. Quand ils ne le baissent pas pour montrer quelque plus intime partie de leur anatomie. Et si je ne pousse pas la naïveté au point d’ignorer, dans ce changement d’esprit, la mise en place de nouvelles postures, j’aime voir par là le théâtre renouer vraiment avec l’une de ses fonctions principales qui est de parler au présent pour un public vivant.

Pour faire mieux réagir son public Thomas Ostermeier n’hésite jamais à bousculer les codes. Ainsi la part qu’il fait tout au long de sa mise en scène au mauvais goût tant des costumes que de certaines des plaisanteries qu’il donne à faire à ses très remarquables acteurs, va, comme le veut d’ailleurs tout l’esprit de la pièce, dans le sens d’une remise en question de tous les attendus, de toutes les pseudo-définitions par lesquelles sont encadrées d’ordinaire nos représentations et à travers elles, nos vies. À commencer par les identités que nous nous supposons. Que nous attribuons aussi à nos partenaires d’existence. Et jusqu’aux animaux avec lesquels nous partageons notre si déroutante et confondante habitation.

J’ai eu la chance, la veille de la représentation au Français, de pouvoir assister au théâtre de la Colline à la mise en scène du texte de Peter Handke, Les innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, par l’excellent Alain Françon. Force est de constater que la belle esthétique de Françon, l’incontestable talent de ses acteurs, l’intelligence aussi qu’on sent bien déployée partout sur la scène, n’empêchent pas le texte très fort mais quand même un peu bavard de l’auteur, de susciter à la longue un certain ennui que ne dissipe pas entièrement les fort beaux tableaux d’hiver et de nuit de la fin. Le côté couillu de la représentation donnée à la Comédie Française et l’implication que, par des effets d’ailleurs un peu faciles parfois, les acteurs réussissent à obtenir du spectateur, font à l’inverse que les presque trois heures de représentation passent là comme lettre à la poste et qu’on entend bien aux applaudissements de la salle que chacun serait bien encore resté des heures à prendre plaisir à ce vivant spectacle qui venait de lui être offert.

Bien sûr les deux pièces ne sont pas de même nature. Ni de même portée. Et si toutes deux engagent à la réflexion elles le font dans un esprit totalement différent. Qui témoigne quand une nouvelle fois qu’au théâtre, l’esprit de sérieux et la pertinence approfondie du verbe et de tous ses discours l’emportent rarement sur le langage irrévérencieux, tout débridé des corps et le sens actualisé de la raillerie et de la dérision.

lundi 3 février 2020

ALAIN DAMASIO. UN LIVRE BLEU POLYCHROME. OU LIRE POUR AFFIRMER LA VIE.


Il est réconfortant après avoir enduré les intarissables et nébuleux bla-bla de certains petits Narcisse institutionnels qui ne condescendent à aborder les questions qui les dépassent qu'avec l'ironique ou méprisant détachement qui fera d'eux toujours des goujats de la pensée, de pouvoir compter, chez soi, sur l'amitié de certains livres. Et de retrouver, auprès d'un auteur aimé, cet élan vital que le petit cirque culturel et ses insupportables simulacres semblent en partie conçus pour briser. Le recueil de nouvelles d'Alain Damasio, Aucun souvenir assez solide est de ces livres qui, en dépit du tableau des plus manifestement inquiétant qu'ils brossent de notre situation et de l'avenir que nous nous fabriquons, sont susceptibles de nous redonner cette force, cette impulsion si nécessaires pour ne pas renoncer à rester tout simplement vivants.

Il y aurait des pages et des pages à écrire pour rendre un peu compte du caractère inventif et stimulant de l'œuvre de Damasio. Qui mûrit ses livres sans être comme d'autres, obsédé par le rythme infernal des publications. Ce qui donne à chaque fois des ouvrages qui nous travaillent longtemps et dans les profondeurs. Je considère, pour sa puissance poétique, bien supérieure à celle de trop nombreux ouvrages réalisés par de purs poètes et pour la qualité des réflexions vers lesquelles il nous entraîne, sa Horde du contrevent comme un des romans majeurs de ces dix dernières années et attends avec impatience ses Furtifs qui devraient paraître sous peu.*

Ne disposant pas aujourd'hui du temps, ni peut-être du courage nécessaires pour revenir en détail sur toutes les impressions que m'a laissées une telle œuvre, j'aimerais cependant quand même partager ici un court passage d'une nouvelle dans laquelle la figure d'un scribe lancé tout entier dans l'écriture impossible du Livre, celui qui fera corps enfin avec la vie, rejoint pour moi idéalement la figure que je me fais depuis longtemps du véritable lecteur, un lecteur pour qui la dictée du texte et la soumission à laquelle ce dernier le contraint n'implique aucune perte de liberté, constituant en fait l'occasion d'un déploiement qui n'a de limites que celles qu'il se donne lui-même. Loin de tout fantasme de Vérité. D'identité. Délivré de la tentation d'étouffer le lexique entraînant, rayonnant, de la vie, sa brûlure, sous la cendre reposée des pensées d'inventaire.

TEXTE d’ALAIN DAMASIO

Il faut comprendre qu'El Levir défendait une vision de la littérature (et plus encore du Livre, débat nodal) qui malgré la profondeur de ses travaux et l'ampleur de l'estime que la communauté des érudits lui accordait, non sans réticence, non sans crachat pour ses calligraphies de plein air, n'était plus partagée par personne.

Cette vision, indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, était que la littérature, comme tout art authentique, ne pouvait être que puissance de vie. Donc que le Livre, s'il existait, ne pouvait qu'incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu'incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d'un rouge d'encre longue, que rien ne pouvait faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. Rien, puisque le rythme capturé-relancé à chaque lecture, à chaque attaque de glotte placée au premier mot du premier vers, redéfroissait la totalité de la surface physique du son, lâchait au souffle toute la violence articulatoire des phonèmes briquetés et découplait, sur la page, la masse d'abord compacte des lettres aboutées, pour lui déplier à mesure, comme on offre à un enfant une plage, l'espace où s'architecture l'épars.

On avait toujours objecté, à cette vision, à cette audition, à ce cri, l'idée que le Livre ne pouvait, s'il était unique, contenir quelque chose d'aussi peu rigoureux que la vie, d'aussi multiplement déformable et fluant. Pour une lourde majorité d'érudits, le Livre ne pouvait dévoiler que la Vérité. La Vérité était une. Il n'y avait donc qu'un Livre. Marmoréen. Porteur d'une lumière implacable. Lire le Livre était donc accéder à la Vérité de l'Être, de la Nature ou du Monde (c'était selon la nature des digestions), autrement dit à Dieu.

L'originalité d'El Levir, à ce titre, n'était pas tant qu'il ne croyait à aucun dieu mais que n'y croyant pas, il n'eût pas renoncé à l'espoir du Livre, comme si la Vie, le soleil ivre tournoyant dans le texte suprême, pouvait jeter, du cœur de l'inscrit, en pleine âme, une couleur unique. À la vérité, ses plus proches collaborateurs, dont je fus, surent toujours qu'il n'en était pas exactement (pas du tout) ainsi. La théorie d'El Levir, par ses ennemis simplifiée à outrance, s'appuyait sur cette conviction : qu'un texte unique, même court, recelait une potentialité vertigineuse de sens; que les effets de rythme, dans le plan d'immanence sonore, pouvaient se démultiplier presque à l'infini, aussi bien par vibration moléculaire, de proche en proche, que par effet sonar, avec des sons pulsés dans le vide, sans écho audible, qui apportaient une respiration à même le bruissement; enfin que le jeu des lettres et des mots, la proximité des signifiants (par exemple, rappelait-il toujours, cette manière qu'a «nuit» d'être hantée par son propre verbe, ou « lourd » de vibrer avec lent et sourd), les anagrammes ou les palindromes (une passion dévorante du scribe) pouvaient, si l'on en tenait compte «comme de spectres circulant dans l'ombre blanche de la page», ouvrir au Livre la diversité du vivant. Un Livre unique, oui, d'une seule couleur, pourquoi pas ? – disons bleu – mais d’un bleu hurleur, changeant comme un ciel rougit, se violace puis vire soudain au noir. Un Livre bleu polychrome.

Aucun souvenir assez solide P. 236 - 238


* Ce billet a été publié pour la première fois le 14 avril 2014


mercredi 22 janvier 2020

ÉCRIRE POUR DÉPLOYER LA VIE: Les amours suivants de Stéphane Bouquet

F. Bacon, In memory of George Dyer, panneau central

Transformation d'une forme de vie en une forme de langage et transformation d'une forme de langage en une forme de vie, comme l'affirmait du poème le regretté Henri Meschonnic, c'est ce qu'exemplairement le lecteur pourra voir s'accomplir dans l’ouvrage de Stéphane Bouquet, Les amours suivants. Car c'est avant tout l'incessant mouvement le portant de sa vie à la parole et de sa parole à la vie qui anime et génère le fond d'invention constamment émouvant des livres de ce poète.

De la vie, Les amours suivants tentent, au moyen de formes à la fois variées et supérieurement désinvoltes, de retenir le calendrier disparate et d'une certaine façon pittoresque d'un quotidien principalement urbain fait en grande partie de déplacements dans divers lieux plus ou moins éloignés du monde, avec leurs spectacles très actuels de rues, de métros, de passants dont la "fugitive beauté", comme aurait dit Baudelaire, constitue à l'occasion "un dangereux débarquement d'espérance". Et parce que ce livre se place, de par son titre ainsi que par le choix dans sa première section du sonnet, certes très librement modernisé, sous le signe de notre bonne vieille lyrique amoureuse, c'est cette existence là, l'amoureuse, cette intensité là, cette bouleversante présence/absence là, que l'auteur, à sa manière, plurielle, affranchie de toute convention, cherche aussi à saisir.

Dans un entretien avec Frank Smith, Stéphane Bouquet affirme que poésie et désir sont pour lui exactement la même chose. Que la poésie, "c’est l’espérance que le monde est là et qu’il va nous laisser entrer, venir. Ou qu’il va venir en nous, entrer". "Une activité de dé-solitude". C'est ainsi que la suite nombreuse des amours composites évoqués tout au long des pages dans leur crudité parfois de notations les plus charnelles, ne doit être compris que comme la forme métonymique, intimement vécue certes, d'un appétit de relation plus large, débordant, avec le présent toujours renouvelé du monde. Dont la façon de se donner comme de se dérober, d'excéder notre capacité à tout retenir provoque chez le poète aussi bien l'élégie, le thrène, l'hymne... Encore que chez Bouquet qui répugne à l'éloquence, ces formes ne s'expriment que sous le couvert d'une parole qui pour être toujours inventive et parfois déconcertante reste fondamentalement triviale, communicante, au sens où elle ne cherche à aucun moment à s'affirmer pour elle même. Mettre en avant le ça aux dépends maladroits de l'être.

Que l'on soit à Taipei, Brooklyn, Berlin ou simplement à Paris, en compagnie d'un amant turc, cubain ou taïwanais..., gentiment repoussé par un autre devant un film de Michael Winterbottom, branché sur Facebook ou Youtube ou se parlant à soi-même à la seconde personne du féminin dans les salles désertes du château de Sans-souci, c'est toujours "la mort éparpilleuse" qui finalement tire dans l'ombre les ficelles de notre mutable et mal pérenne condition. Elle qui bloque sur 18, 13, 15, 19 ... le nombre d'années vécues par ces adolescents gays suicidés que l'auteur énumère dans l'une des plus belles suites du livre. Alors s'il faut qu'on meure, et vite, faut-il vraiment toujours, comme le réalise Madame de Mortsauf, que Bouquet cite sans doute à partir d'un texte de Pierre Michon tiré du Roi vient quand il veut consacré aux Vies minuscules, mourir en ayant trop peu vécu ? Sans être "jamais allé chercher quelqu'un sur la lande" ?

Et c'est bien parce que tout ne doit pas finir déjà dans la mort, qu'il est de plus en plus apparemment nécessaire pour Bouquet de multiplier en lui, autour de lui, les preuves d'existence. En fabriquant par exemple à partir du toucher amoureux "l'utopie provisoire qu'il y a dans la société des gestes " En faisant que la poésie très simplement vienne pour nous, "voler les choses à l'absence ". Nous conduise dans le bruit de notre "enfance intérieure/ qui crépite toujours plus fort […] vers les demains défatigués ". Car amour, poésie ne relèvent ici que d'une seule morale : "fais ce que déploie la vie". Une double éjaculation. Qui ne répugne à aucun bavardage. Aucune trivialité. Quitte à choquer les lecteurs. Et pas nécessairement les plus prudes. Car "nul/ son n'est dissonant qui nous parle de vivre ".

Certes, l'amour, la poésie, ne sont au fond que de petits miracles. Précaires. Imparfaits. Le langage ne marche pas pour de vrai. L'autre qu'on aura aimé finira sans doute par "devenir anonyme dans le t/ apostrophe de l'expression je t'aime " : les pronoms ne conservant pas la forme des visages. Et pas certain que le poète qu'on est parvienne, à la différence de celui qu'on rêve, d'atteindre à "la grande écriture lisible par les arbres/ aussi et par la société des bêtes ".

N'empêche que les bulletins de survie que constituent les poèmes, équipés qu'ils sont "pour saisir le moindre frisson", avec leur "cliquetis de mots jeté/ parmi la poussière noire", leurs merveilleux néologismes, constituent autant de propositions n'attendant qu'à se nouer à l'imaginaire propre du lecteur. Un lecteur "électro-compétent" qui serait, comment dire, capable de se brancher sur la même source d'intensité, musicalisée, résonnante, que le poème. Attendant la même chose du monde. Comme un surcroît dans le soir de lumière. Un luxe un peu moins désuni ou mieux relié d'être.

Une façon, à la fin, de se sentir, peut-être et malgré tout - c'est le tout dernier mot du livre - ensembleSuffisamment ensemble.

N.B. : Ce billet a été publié pour la première fois le jeudi 7 novembre 2013


jeudi 12 septembre 2019

FAUVELLE, MICHON, COETZEE, LA VENUS HOTTENTOTE ET L’ÉCRITURE BONNE.

Pour Jean-Marie Perret

Gravure de Hans Burgkmair, vers 1508 représentant les khoekhoes
Sensible à certaines remarques qu’on aura pu me faire, je reviens, fidèle à ma manière à la fois concentrique, allusive et indirecte d’envisager, comme je peux, les choses, au livre de François-Xavier Fauvelle, A la recherche du sauvage idéal, qui m’a fourni le point de départ de ma récente réflexion sur quelques impostures courantes de notre poésie. Oui, on ne saurait trop insister sur l’originalité et l’intérêt de la démarche par laquelle cet ouvrage tente de rendre compte de la réalité d’un très ancien groupe humain que les aléas de l’histoire auront amené à disparaître non sans nous avoir laissés construire d’eux une image désolante qui en dit long sur les carences de notre propre équipement moral.

vendredi 8 mars 2019

BIENTÔT L’HEURE DES GRENOUILLES PENSANTES ? RENCONTRES EN MILIEU SCOLAIRE. LA MEL. LA RÉFORME DES LYCÉES...




« Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en réfrigération, — il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de fatalité. La vie consiste, pour nous, à transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clarté et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. »

C’est à ces magnifiques paroles de Nietzsche, extraites du Gai savoir, que je songe immanquablement avant chaque rencontre. Notamment en milieu scolaire. Que j’y intervienne comme poète, même un peu négligé par ses pairs, ou plus indirectement comme accompagnateur et organisateur. 


mardi 22 janvier 2019

PÉQUENOT DU COSMOS. PIERRE IVART. UN GRAND ARTISTE DE NOTRE TEMPS


« Je parlerai dans ce poème/ D’un monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa/ Dévastation. » Ce monde dont entreprend de nous parler Ivar Ch’Vavar, dans La vache d’entropie que viennent de publier les éditions Lurlure, s’il est bien celui d’abord de son enfance, ce petit territoire rural du Pas-de-Calais sis entre Montreuil-sur-Mer et Berk, est en réalité bien plus vaste. Plus vaste aussi sans doute que celui qu’il appelle sa Grande Picardie Mentale, à ne pas confondre avec ce qui se fait aujourd’hui frauduleusement appeler Hauts-de-France et qu’il ne peut s’empêcher d’appeler Hauts-de-Merde. Il me semble être tout simplement, le monde, notre monde à tous, non seulement celui que le grand troupeau des « politiciens, journalistes, communicants, et même "intellectuels", philosophes déclarés, psychanalystes pour le prime time des télés » passé aux ordres du capitalisme, a fini par imposer à chacun d’entre nous et que l’auteur figure, à sa manière, sous les traits de l’automobiliste pressé, « vague forme, en buste, massif et obtus, raidi derrière les vitres de sa bagnole sinistre» mais celui qui en profondeur se confond avec notre destinée d’être, jeté un jour dans la Grande Pâture des existences, pour s’en aller, plus ou moins droit, vers la mort.

jeudi 29 novembre 2018

MIROIR DE LA POÉSIE. LA GAUFRE VAGABONDE DE JACQUES DARRAS.


« Cuisiniers de l’image » c’est ainsi que Jacques Darras qualifie les poètes, dans le merveilleux petit ouvrage qu’il consacre aujourd’hui à la gaufre. La gaufre, comme il dit, vagabonde. Sa gaufre pourrait-on dire aussi, de paroles, si l’on ne craignait avec ce clin d’œil à la figue de Francis Ponge, cet ancien normand retiré sur les hauteurs du Bar-sur-Loup (Alpes maritimes), de  défigurer, courant d’emblée au Sud, à ses vins, ses huiles et ses à-plats solaires, le puissant imaginaire du blanc, du beurre, de la levure et de la bière, tout cet imaginaire convaincu d’Européen du Nord, qui depuis si longtemps anime notre auteur.  


samedi 24 novembre 2018

L’EXPÉRIENCE DE LA FORÊT.


À Marco Martella

Il est difficile d’éviter
les distinctions et les conclusions
si agréable d’entrer
dans un espace dégagé
des courants d’opinion
et du poids de l’existence personnelle
un espace où moins l’on parle
plus l’on dit

Kenneth WHITE
Tractatus cosmopoeticus, in Un monde ouvert.


La forêt se trouve peu présente dans ce que j’ai pu jusqu’ici écrire. Je n’en retrouve en tout cas que fort peu de mention dans des textes anciens.


Cela me semble d’autant plus étrange qu’avançant dans la reconnaissance d’un réel échappant à nos soucis de définitions et de contrôle, je vois bien que la forêt qui se refuse à se laisser appréhender partout comme paysage, qui excède toujours l’œil, déroute tout particulièrement l’ouïe et nous déborde de ses inattendus touchers, constitue sans doute le milieu qui permet le mieux d’éprouver physiquement, sensoriellement, cet impensable du monde que les logiques réductrices et tellement morcelantes de l’école et de l’intellectualisme dans lequel j’ai été éduqué mais qu’aujourd’hui je combats, m’ont si peu préparé à découvrir dans les choses.


Oui, l’expérience de la forêt qui oblige à l’écoute inquiète, à une permanente tension de l’esprit vers l’invisible, le hors-champ - tant ce que l’on perçoit à cet instant de présences, craquements, frôlements, chuchotis, chants d’oiseaux, bruits lointains corrigés, diffractés, par l’acoustique propre des bois, échappe aux prises ordinaires et ordonnatrices de la vision qui bute là sur l’opacité d’une végétation de premier plan qui enserre - aurait pu devenir pour moi comme elle le fut pour un certain nombre d’artistes dont le beau livre intitulé La Forêt sonore, récemment paru chez Champ Vallon explore un certain nombre de réalisations significatives, la voie par laquelle j’aurais pu me défaire de l’idéal de clarté et de soumission perspective par quoi passait toute représentation supérieure et significative de nos fuyantes et prétendues réalités.

mercredi 7 novembre 2018

LES ÉDITIONS LD RÉÉDITENT COMPRIS DANS LE PAYSAGE.


Paru en 2010 chez Potentille, un de ces éditeurs dont on ne dira jamais assez ce qu’on leur doit pour continuer, envers et contre tout, à faire un peu reconnaître dans l’espace de nos sociétés ces travaux singuliers de parole, appliqués non seulement à élargir comme à approfondir les possibilités de la langue commune mais à résister comme ils peuvent aux divers formatages dont notre existence fait aujourd’hui de plus en plus l’objet, Compris dans le paysage, ce long poème dont je dis volontiers que c’est avec lui que j’ai enfin compris ce qu’était pour moi la poésie, reparaît sous une autre forme et sans doute avec de nouvelles significations, aux éditions LD.


mardi 18 septembre 2018

REPRISE. HERBES ET MURS. OÙ CONDUISENT LES ÉVIDENCES ?



Est-ce le pré que nous voyons, ou bien voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? Cette interrogation que s'adresse le héros d'Italo Calvino, Palomar, comment ne pas voir qu'elle est une des plus urgentes que nous devrions nous poser tous, aujourd'hui que, du fait des emballements et des simplifications médiatiques souvent irresponsables, risquent de fleurir les plus coupables amalgames, les plus stupides généralisations et les fureurs collectives aveugles et débilitantes. C'est la force et la noblesse de toute l'éducation artistique et littéraire que de dresser, face à tous les processus d'enfermement mimétique, la puissance civilisatrice d'une pensée attentive, appliquée au réel, certes, mais demeurée profondément inquiète aussi de ses supports d'organes, de sens et de langage.

samedi 16 juin 2018

DITES MERCI AUX POÈTES PRÉTENDUMENT ILLISIBLES !



Oui « bien fou du cerveau » comme dirait La Fontaine qui prétendrait en quelques lignes, sinon quelques mots,  porter sur le véritable foisonnement des poésies actuelles en France, un jugement complet, impartial ou définitif. Nous sommes un certain nombre à lire sans esprit de chapelle, avec un appétit véritable, dans un esprit d’accueil et de découvertes, quantité d’ouvrages. Dont pour certains nous faisons l’effort tout aussi véritable, de rendre compte. Sans nous contenter de quelques mots hâtifs ou mensongers. Et pourtant qui d’entre nous peut se targuer de tout connaître. Partant de tout pouvoir juger. Personnellement je suis persuadé que si la poésie, les poésies d’aujourd’hui, ont quelque chose à apporter c’est précisément par l’exemple qu’elles donnent de ces multiples singularités qui chacune semble s’être autorisée à advenir comme Sujet, Sujet à part entière à l’intérieur d’une langue qui par ses multiples emplois, tend à l’inverse, de plus en plus, à travers ce qu’on appelle la communication, à nous assujettir aux discours intéressés de l’autre. Cette « fabrique » du Sujet, chacun en poésie la tente à sa manière. Plus ou moins juste. Plus ou moins aboutie. Dans son arbre généalogique. Je veux dire à partir de ce que les hasards de la vie et de ses propres lectures ainsi que les conditions générales de sa propre sensibilité, lui permettent d’atteindre. Il en résulte, considérablement accentué par l’explosion de toutes les libertés que la poésie depuis plus d’un siècle s’est attachée à conquérir, au point de ne pouvoir plus être formellement définie par personne, des œuvres ou du moins des ouvrages voire des prestations, d’une diversité, d’une hétérogénéité telle qu’il ne s’en vit jamais auparavant dans l’histoire. Et toutes loin de là ne sont pas illisibles. Et toutes ne sont pas le fait de vieux poètes rancis. Et toutes ne sont pas nombrilistes. Et toutes ne cherchent pas non plus la vaine gloire de se faire entendre en ouverture du Journal de TF1. Où elles retomberaient, je pense, nécessairement sous l’empire de ce qu’elles avaient au départ pour vocation de fuir.


jeudi 31 mai 2018

SI RIEN MAJUSCULE N’ÉCARTE. SUR LA RENCONTRE EN MILIEU SCOLAIRE.


                       Il  « ne nous a point donné des paroles mortes
Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes
 (Ou dans des grandes),
Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance
Comme les momies d’Égypte.
[Il], ne nous a point donné des conserves de paroles
A garder,
Mais il nous a donné des paroles vivantes
A nourrir.
[…]
Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,
Nourries vivantes,
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.
Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton. »

Charles Péguy
Le porche du mystère de la deuxième vertu


Bien souvent j’aurais, dans ce blog comme dans celui dont il a pris la relève, fait l’éloge de la rencontre. Celle que nous promouvons et encadrons. Avec des auteurs et des êtres vivants. Dans des écoles animées par un réel souci d’ouverture à l’art perçu comme un vecteur privilégié d’élargissement et d’approfondissement d’être. Et cela ne m’a jamais empêché d’en constater le caractère illusoire dès lors qu’il ne s’agissait, en matière de poésie contemporaine, que de rencontres ponctuelles. Sans précédent. Comme sans suites. Non portées. Non vécues.