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samedi 30 mai 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. ALVÉOLES OUEST DE FLORENCE JOU.

CLIQUER POUR DÉCOUVRIR LE CAHIER

Véritable petit objet interactif* notre troisième Cahier d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, consacré au livre de Florence Jou, entraînera certes ses lecteurs dans l’important travail de lien et de résidence qu’elle a accompli au Centre d’Art Contemporain, le Grand Café de Saint-Nazaire en proposant d’écouter soit l’intégrale de la performance qu’elle y a réalisée à partir de son texte, soit simplement le teaser, comme on dit, qu’en propose aussi Vimeo. Mais il ouvrira d’autres portes à la curiosité. Une œuvre se doit bien sûr toujours d’être intéressante en elle-même. Cela ne signifie jamais qu’elle doive se replier sur elle. Bien au contraire. L’œuvre est un nœud, un carrefour de sensibilité, de connaissance et de réflexion. Elle a pour source la vie, toute la vie et pour finalité toujours aussi la vie, mais la vie avivée, augmentée, fortifiée, redoublée… nourrie.

Ainsi le lecteur qui ouvrira notre cahier découvrira ce qu’est un Centre d’Art Contemporain, y verra le type d’œuvres qu’on y collectionne ou qu’on y expose et pourra s’interroger sur les différences qui fondent aujourd’hui les 3 paradigmes principaux de l’art que sont le classique, le moderne et le contemporain que trop souvent notre ignorance amène à opposer non pour les mieux comprendre mais pour se conforter dans ses malheureux préjugés.

La démarche de Florence Jou ayant une portée indiscutablement sociale et politique, et ne cachant en rien sa dimension d’engagement, nous avons aussi cru bon de renvoyer à l’esprit dit de Mai 68 à travers le rappel en illustration de certaines affiches mais surtout en proposant un lien vers un important travail sur l’esprit de révolution qu’on trouvera sur le site Gallica.

Et puis comme nous aimons les images élaborées par les artistes et la visite des musées auxquels nous consacrons finalement aussi bien du temps, nous avons attiré l’attention sur la grande figure, moderne, de Fernand Léger et le sympathique petit musée qui lui est consacré à Biot dans les Alpes maritimes, en proposant une découverte plus précise de son grand tableau intitulé Les Constructeurs. Pourquoi d’ailleurs ne pas profiter alors de l’occasion pour établir un parallèle avec les fresques réalisées aux usines Ford de Détroit, par le grand peintre mexicain Diego Rivera que nous avons évoqué dans notre cahier précédent consacré aux Autobiographies de la faim de Sylvie Durbec.

L’espace nous a manqué pour renvoyer au bien intéressant livre qu’Antoine Volodine a publié sous le patronyme de Maria Soudaïeva, Slogans, qu’on peut facilement utiliser pour motiver et orienter des ateliers d’écriture. Les curieux que nous n’aurons pas encore épuisés iront voir.

Note : dans ce Cahier, comme dans tous les autres, passer la souris sur le texte ou l'image pour voir apparaître les liens.

lundi 25 mai 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. FAUT BIEN MANGER D’EMANUEL CAMPO.


Suite à la publication de notre sélection pour le Prix des Découvreurs 2021, nous avons aujourd’hui le plaisir de mettre en ligne le tout premier document d’accompagnement consacré au livre d’Emanuel Campo, Faut bien manger paru à La boucherie littéraire.

Ces documents doivent permettre de découvrir dans un premier temps l’ensemble des ouvrages sélectionnés à travers un choix attractif d’extraits. Les illustrations nombreuses qui les accompagnent ne sont pas destinées à faire joli mais à fournir outre des éléments supplémentaires de compréhension, quelques pistes pouvant donner lieu en classe à des parcours d’Education Culturelle et Artistique (les fameux EAC).

Le Prix des Découvreurs comme son nom l’indique a effectivement pour vocation de permettre à ceux qui y participent la plus large ouverture possible aux univers poétiques mais aussi artistiques contemporains. Ainsi le dossier de 6 pages que nous consacrons à Emanuel Campo propose une réflexion sur la figure de l’artiste contemporain et l’esprit d’autodérision dont il fait souvent preuve.

Enfin nous rappelons que notre association se propose de mettre en relation les élèves avec les auteurs qu’elle sélectionne. Ces derniers peuvent pour la plupart se rendre dans les classes, voire si cela n’est pas possible pour des raisons financières, échanger par les moyens virtuels que chacun a pu apprendre à apprivoiser au cours de ces derniers mois.

L’ensemble des dossiers devrait être disponible début juillet.

mercredi 20 mai 2020

METTRE EN PLACE DES PROJETS AUTOUR DU LIVRE, DE L’ECRITURE ET DE LA LECTURE DANS LE CADRE DE L’EAC.

CLIQUER POUR ACCEDER AU DOSSIER


L'Agence régionale du Livre et de la Lecture Hauts-de-France vient de diffuser un important et très complet dossier qui devrait aider bien des professeurs de lettres et des professeurs documentalistes à monter à la rentrée prochaine dans leur établissement des projets autour du livre et de la lecture et pourquoi pas plus spécifiquement autour de la poésie.
Il n'est pas impossible que les circonstances sanitaires obligent les établissements à limiter leurs sorties culturelles et artistiques. Des actions autour du livre couplées avec des rencontres d'auteurs et d'artistes, dont certaines peuvent d'ailleurs s'effectuer à distance grâce à l'emploi de ces outils numériques que chacun a plus ou moins appris sous la pression des événements à apprivoiser, vont retrouver, je pense, une nouvelle attractivité.
Avec le Prix des Découvreurs à venir nous nous y préparons.

Points abordés 

EAC, place au livre !

+ Politiques publiques
+ Témoignages d’auteurs
+ Comment monter un projet ?
+ Des actions EAC en région

dimanche 26 avril 2020

HOMMAGE : PIERRE GARNIER: UNE LIBERTÉ EN MOUVEMENT


Si Pierre Garnier nous a quittés, il y a maintenant plus de 6 ans, l'oeuvre qu'il laisse mérite toujours d'être interrogée, méditée. Comme celles de tous ces vrais poètes qui se sont employés non pas à se fabriquer une image, mais à resserrer  toujours davantage le lien qui  rattache la parole à la vie et la vie à la parole. C'est pourquoi nous reproduisons ici l'article que nous avons consacré à l'un de ses touts derniers livres sélectionné à l'époque pour le prix des Découvreurs.

Peut-être qu'on ne voit pas assez comment tout le génie de la culture consiste aussi à emprisonner les choses dans les mots, les mots dans les idées. Les idées dans les systèmes. Le tout s'abâtardissant finalement dans le prêt à penser aujourd'hui de l'industrie politico-culturelle qui permet à chacun ce luxe de pouvoir affirmer librement et hautement des opinions fabriquées en dehors de lui.

C'est ce qui fait à nos yeux tout l'intérêt de la démarche que mène avec constance depuis plus d'un demi-siècle maintenant le poète Pierre Garnier dont les éditions de L'herbe qui tremble viennent de sortir (louanges) un livre où ceux qui suivent le travail de Garnier comme ceux qui ne le connaissaient pas trouveront matière à s'émerveiller d'une poésie qui sur la base des moyens les plus simples, parvient à renouer à chaque instant le fil toujours fuyant des mots avec les choses. Dans une rencontre où, chacun, le mot comme la chose, se trouve comme excité, ranimé, revitalisé, par leur mise en contact réciproque.

Certes, à bien y réfléchir, c'est moins de la chose qu'il s'agit que de ce que les savants linguistes de notre adolescence appellent le signifié. C'est à dire la représentation mentale, en fait imaginaire, de la chose. Mais ne négligeons pas toutefois que c'est par le signifié, par tout ce qui s'accroche à lui d'attention, de résonance profonde aussi en nous, que nous penchons vers les choses. Que nous appelons le monde. Quand ce dernier, de son côté, nous bousculant à son tour, ne cherche pas en nous, les réclamant, les mots dont il a besoin, lui aussi, pour se dire.

Bien entendu encore, notre esprit est complexe. Et le monde, si l'on en croit les journaux mais aussi l'innombrable littérature, n'est pas non plus tout simple. Et c'est pourquoi les touts derniers poèmes de Pierre Garnier qu'on trouvera dans (louanges) ont ceci pour nous d'irremplaçables: ils manifestent à quel point la poésie n'a pas besoin d'être laborieuse, intellectualisée à l'extrême, pour exister. Qu'elle est capable de parler au vieillard aussi bien qu'à l'enfant. A celui qui dispose d'un réservoir de quelques milliers de mots comme à celui qui n'en maîtrise encore que quelques petites centaines. Nous ne voulons pas faire ici l'éloge de l'ignorance. Et de la facilité. Ni de l'antiélitisme primaire. Nous savons à quel point la connaissance élève. Mais à la condition qu'elle soit accompagnée d'une véritable sensibilité. Qu'elle conserve son inquiétude. Sa capacité aussi à toujours s'interroger. S'émerveiller. Dans le souci d'atteindre une plus grande liberté.

Cette sensibilité, cette capacité d'émerveillement qui rend proche de l'enfance, on la retrouve en effet de manière évidente dans la poésie de Pierre Garnier. A travers cette obsession dont témoignent ses poèmes spatiaux de libérer l'inépuisable énergie de notre imaginaire en affirmant par la multiplication des légendes, la capacité d'irradiation quasi infinie des formes les plus simples. Dans les poèmes de Garnier, du bout de ses brindilles, chaque arbre refait incessamment le monde. Rien n'est jamais immobile. Même le modeste petit fleuve, la Somme, se lève de son lit, pour survoler les terres. Question ici de regard. Rien, de fait, emprisonne. Et c'est la magie de la barque, même la plus étroite, qu'elle élargit les rives.

Ainsi, face aux verrous multiples qui nous ferment les portes incertaines du monde, la poésie de Pierre Garnier accomplit le voeu de Michaux qui enjoignait à chacun d'éparpiller ses effluves. D'écrire "non comme on copie mais comme on pilote" pour être fidèle à son transitoire. Ce besoin de libérer la pensée, le geste, va chez Pierre Garnier, semble-t-il, chaque jour, plus loin, comme en témoigne le passage, dans certains de ses poèmes spatiaux, du texte dactylographié à l'écriture manuscrite. L'imprimerie n'est-elle pas aussi comme l'affirmait l'inventeur des logogrammes, le poète Christian Dotremont , une autre forme de dictature ? Ne tue-t-elle pas la moitié de l'écrivain en tuant son écriture ? Précisant qu' "imprimée, ma phrase est comme le plan d’une ville; les buissons, les arbres, les objets, moi-même nous avons disparu. Déjà lorsque je la recopie, et me fais ainsi contrefacteur de mon écriture naturelle, elle a perdu son éclat touffu; ma main est devenue quelque chose comme le bras d’un pick-up."

On n'en finit jamais d'avancer sur le chemin des libertés .


mercredi 1 avril 2020

EMPÊCHER L'ESPRIT DE TOUJOURS PLUS S'INFIRMISER AVEC ARMAND LE POÊTE.


Ferons-nous grincer quelques dents en proposant aux élèves des collèges et des lycées d'entrer dans la poésie contemporaine à partir d'un ouvrage dont l'auteur annonce lui-même sur la page d'accueil de son site qu'il est dangereux pour les enfants et déconseillé par l'Education Nationale, a (sic) cause de l'orthographe ?
Composé de courts poèmes d'amour maladroitement calligraphiés, accompagnés de dessins tout aussi maladroits et naïfs, d'annotations désabusées, sans compter de nombreuses ratures, Amours toujours, le livre d'Armand Le Poête (avec un circonflexe) possède en apparence tout d'un brouillon de collégien loin d'être le premier de sa classe et risque de passer aux yeux de ceux qui se contenteront de le feuilleter, pour une provocation, une façon de tourner en ridicule les Poêtes eux-mêmes, du moins ceux qui en sont restés à ne voir dans la poésie que le moyen d'y exprimer les sentiments les plus convenus, voire un divertissement, une pochade un peu débile.
Il est de fait symptomatique que très peu de poètes qui publient régulièrement sur leurs confrères dans les revues de poésie qui leur sont pourtant assez généreusement ouvertes se sont attachés à rendre compte de façon un peu poussée des ouvrages d'Armand dont on dévoilera quand même pour ceux qui ne le connaissent pas qu'il est en fait la créature d'un autre poète très différent de lui et lui aussi sélectionné pour le Prix des Découvreurs 2015, le lyonnais Patrick Dubost.
Passionné de scène, amateur de performance, esprit remarquablement créatif, par ailleurs prof de math, Patrick Dubost est parfaitement à l'aise avec les techniques de communication et d'expression les plus actuelles. Il faut donc prendre les livres d'Armand qu'il publie avec constance depuis une vingtaine d'années avec, sinon tout le sérieux, du moins toute l'attention qu'ils méritent.
Il n'est pas nouveau que les poètes qui sont avant tout des artistes c'est-à-dire des inventeurs de formes, des expérimentateurs d'être, s'inventent des hétéronymes leur permettant, à travers la conception d'écritures et de dispositifs pour eux inédits, de donner corps à des aspirations différentes de leur personnalité. Tout le monde aujourd'hui reconnaît l'importance à côté du nom de Pessoa de ceux d'Alvaro de Campos, de Ricardo Reis ou d'Alberto Caiero pour ne citer que trois des quelques 70 hétéronymes jusqu'ici recensés du grand poète portugais. Sans passer par de tels pseudos - on dirait peut-être aujourd'hui avatars - il faut aussi bien admettre que l'éclatement puis la libération au cours du XX siècle de la figure et des potentialités de l'homme, préparés par la célèbre formule de Rimbaud: " Je est un autre", rendent de moins en moins acceptable pour un auteur conscient des multiples dispositions de son être et des non moins multiples propositions que lui adresse la vie, de s'enfermer dans un style. De se réduire comme disait Michaux parlant de son adolescence à sa boule hermétique et suffisanteMoi n’est jamais que provisoire. On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité écrit ainsi l'auteur de Plume dans une postface de 1938. Avant de s'intimer, dans Poteaux d'angle, avec toute l'énergie dont il était capable et en réponse aux préceptes d'Epictète qui recommandait à l'homme qu'il se fixe une fois pour toute en société un style et un modèle, de tâcher au contraire de sortir de son style. Et d'aller suffisamment loin en lui pour que ce dernier ne puisse plus suivre.
Il faut donc bien admettre au cœur de l'inventive personnalité du très sérieux et très contemporain Patrick Dubost, le droit à l'existence d'un petit personnage né bien avant lui - ce serait en 1911 - qui, parce qu'il se livre follement, sans tabous, seulement soucieux du plaisir de dire et de la découverte, n'a pas tout perdu de son enfance, du temps où les bêtes allaient encore de compagnie avec les cœurs, où l'amour pouvait encore physiquement venir éclairer, transfigurer le monde, un monde à la rencontre duquel on ne craignait pas, calme orphelin d'aller, riche de ses seuls yeux tranquilles quitte à ce qu'il ne vous trouve pas malin.
Bien entendu Patrick Dubost n'a rien de l'absolue naïveté du Gaspard Hauser de Verlaine et dans le monde très intellectualisé de la poésie française actuelle, l'ingénuité retorse qu'il prête à l'œuvre d'Armand le Poête ne trompe et ne cherche à tromper personne. Jouant subtilement et plaisamment sur les attentes, les codes, il fait que la délicate et même parfois fraîche émotion dont ses livres sont assurément porteurs reste largement recouverte - il suffit d' entendre les réactions réjouies de son public - par une bonne couche d'humour drôle ou blagueur. Évacuant peut-être un peu vite la belle question de l'innocence et celles plus dures de l'absence, du ratage, de la fêlure et surtout de la mort. Formes par excellence du manque qui marquent en creux bien des propos de son personnage.
N'empêche, qu'en ces moments où l'on voudrait nous ramener à ces fondamentaux que sont, pour les disciplines littéraires, la maîtrise de la langue et de la pensée claire, et pour l'économie, pour ne parler que d'elle, la rigueur et la discipline, il est salubre de voir combien des poètes comme Patrick Dubost se rient de nos asséchantes gravités, nous démontrant comment, avec les moyens les plus simples mais aussi les plus fous, on peut par l'esprit d'invention, la manipulation décomplexée des mots, des images et des identités, interpeller les imaginaires qui leur sont reliés, pour empêcher l'esprit de toujours plus s'uniformiser, s'infirmiser. Jusqu'à manifester, au passage, ce que montrent bien ici les ratures, combien toute pensée d'abord bredouille, se cherche, s'élabore dans le manque et trouve, dans l'appel, l'ouverture, sa véritable respiration. Qui est par nature d'enfance.
Sans oublier de souligner que si la vie est une équation avec plein d'inconnues, il est bien normal de s'inventer plusieurs vies pour pouvoir les aimées toutes (sic). En toute liberté.


mardi 31 mars 2020

POUR UNE CONNAISSANCE ÉMOTIVE DE LA VIE. QUATUOR D’EMMANUEL MOSES AU BRUIT DU TEMPS.




Ne nous laissons pas abuser par l’arlequinade finale. Le livre d’Emmanuel Moses Quatuor, récemment paru au Bruit du temps, est un livre grave. Qui nous apprend « qu’être c’est mourir » et « qu’il faut mourir d’être ».

Suscité par l’irrépressible besoin de donner sens à une expérience vécue tout à la fois dans l’exaltation et dans la douleur, le poème de Moses se fait puissamment réflexif en appelant constamment à l’interrogation philosophique pour creuser toujours davantage en profondeur le sentiment particulier de la vie dont depuis ses touts premiers livres, il tente de communiquer à son lecteur la couleur ou la note.

Rassemblant allusions éparses à l’histoire personnelle, références puisées aux sources multiples de sa large culture, nous entraînant de la sphère intime, personnelle, aux territoires les plus larges de notre histoire et de notre culture collectives, variant constamment les focales d’espace et de temps, nous amenant à déambuler dans la Jérusalem fantastique de son enfance comme dans le Paris d’aujourd’hui couvert toujours pour lui des signes terribles d’un passé qui ne veut pas s’éteindre, Emmanuel Moses fait s’imbriquer dans son poème les multiples strates d’une mémoire qui n’a jamais cessé d’alimenter son présent. De lui servir comme il l’écrit, de « combustible ».

S’ensuit un poème en quatre mouvements qui pour être pensif vise essentiellement, pour reprendre le mot de Pessoa, à une « connaissance émotive de la vie » et plus précisément, me semble-t-il, du mystère déchirant de l’amour, l’amour seul, aux dires de Moses, infusant la totalité.

S’achevant sur un vibrant carpe diem qui comme tout carpe diem ne prend sens qu’à la lumière du memento mori qui l’accompagne, Quatuor s’organise autour de ces quatre grands motifs qui structurent toute véritable relation amoureuse, celui d’abord de la rencontre, celui de la relation fondamentale entre différence et indifférence, celui du passage du temps, celui enfin de la souffrance et de la disparition qui, par effet de boucle, ramène par l’évocation d’un paysage de Beauce à la scène de deuil évoquée dans la toute première partie.

Rendre compte ici d’une telle richesse n’est pas moins impossible que pour l’auteur lui-même d’atteindre avec les mots l’insondable réalité qu’il poursuit dans ses vers. Partout, « Entre l’idée/ Et la réalité » […] « Entre l’émotion/ Et la réponse » le disait bien T.S. Eliot, l’auteur des Quatre Quatuors, « Tombe l’ombre ». Mais c’est en cela que réside le pouvoir particulier de la parole poétique qui dans l’incertaine relation qu’elle entretient entre sentir, dire et vivre, trouve chez les meilleurs, à charrier du vivant dans le mouvement singulier de ses phrases, parvient quand même à s’incorporer quelque chose de l’intensité de notre existence, par les images et la musique qu’elles déploient. Y trouvant à la fois le reflet où la vie se contemple. Et le gouffre où elle se noie.

Et puis c’est au lecteur aussi d’aller à la rencontre. Car la rencontre qu’elle soit amoureuse ou simplement « littéraire » comme on dit, est « une formidable création à deux », par quoi la vie se fait plus lyrique et s’emplit d’énergie. Alors peut se comprendre l’énigme de tout feu. Qui comme celui qui embrase la plaine de Beauce au-dessus de Pécreuse, au moment des adieux,  ne resplendit que de ce qu’il dévore et laisse d’autant plus de cendres que le bois dont il se sera nourri aura été plus généreux et plus tendre.

« Consume-toi en moi/ Afin que nous devenions une unique poignée de cendre à répandre dans le vent » implore Emmanuel Moses dans le dernier mouvement de son poème. « Soyons intimement lointains » ajoute-t-il peu après dans la pleine conscience de cette lèpre que constitue pour l’existence les désirs d’identité ou de similitude. C’est pour cela que l’ombre finale de la mort nous est si nécessaire. Pour cela aussi sans doute que la porte de la maison mortuaire s’ouvre pour finir sur une place vénitienne où se poursuivent Colombine, Arlequin mais aussi Pantalon. Car avant de prendre « éternellement congé de nous/ Sur les vertes collines des adieux », et de ne laisser au monde à la semblance des antiques portraits du Fayoum, qu’une image peinte à l’encaustique sur une tablette de bois, « il est nécessaire de demeurer debout/ De rire jusqu’au bout de l’amour fou/ De faire des cabrioles/ Et de trinquer au nez et à la (fausse) barbe du diable, s’il existe/ En s’éjouissant de vivre comme de devenir un jour une ombre bienheureuse/ Parmi les ombres bienheureuses. »

mercredi 18 mars 2020

MIEL, LITTÉRATURE ET MODE D'EMPLOI DES MACHINES Á LAVER !

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J'aurai bientôt l'occasion, j'espère, de présenter et commenter un peu le livre de réflexion de Pierre Vinclair qui accompagne chez Corti la publication de La Sauvagerie qu'il définit comme une "épopée totale concernant l'enjeu le plus brûlant de notre époque, la crise écologique et la destruction massive des écosystème".
En attendant je propose au lecteur de se pencher sur quelques pages de cet ouvrage qui ne devrait pas laisser indifférent.

vendredi 13 mars 2020

JEUX DE PISTES. LIRE SANDRA MOUSSEMPÈS AUX ÉDITIONS DE L’ATTENTE.


Dira-t-on du livre de Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, sous-titré Boucles de voix off pour film fantôme, qu’il défie tout commentaire : la complexe élaboration que son auteur fait subir aux confidences qu’elle y adresse à ses lecteurs, les laissant finalement comme face à une « porte sans serrure dont nul ne possèderait » comme elle l’écrit, le code secret, « code intérieur bien sûr, aucune combinaison chiffrée ne pouvant être efficace ». 

C’est vrai que le livre de Sandra Moussempès n’est pas de ceux qu’on peut lire d’un œil distrait et qui se comprennent avant même d’être lus. Si la maîtrise de la langue, contrairement à ce que vers quoi s’oriente de plus en plus la logique du temps, y est absolument parfaite, donnant des phrases d’une précision et d’une évidence syntaxiques remarquables, l’univers référentiel, comme on dit, vers lequel ces phrases font signes, interroge par son apparente opacité. Et la diversité des pistes – j’emploie le mot ici dans le sens que lui donnent les actuelles techniques d’enregistrement audio-visuelles – la façon dont elles sont combinées, superposées, ont de quoi dérouter.

Qu’est-ce toutefois que dire sa propre vie, sinon entrer tout entier en relations. Au sein d’un espace-temps formel où la matérialité des choses dont on fait multiplement l’expérience, apparaît toute tissée d’affects mobiles qui s’accumulent en nous pour s’exprimer en pensées, se voir traduire en voix, à travers des opérations d’organes et d’intelligence qui nous demeurent en grande partie obscures.

C’est bien consciente de tout cela que Sandra Moussempès se met ici en scène. Avec cela qu’elle nous fait, si je peux dire, tout un cinéma. Non pour épater le bourgeois. Mais pour se libérer de certaines angoisses. Et continuer à se construire. Par une compréhension plus affinée sinon des opacités, du moins de ces divers brouillages, occultations ou effets parasites imposés à toute volonté d’expression.

Dédié à un certain R., présenté comme « l’amoureux errant de ce dédale », Cinéma de l’affect, doit être d’abord lu comme une chronique amoureuse. Une relation apparemment bousculée, difficile dans laquelle la complicité première des corps, des voix et des projets, les attachements, le « conte de fée psychique sans dialogue » qu’ils génèrent, finalement se désagrègent, laissant l’esprit s’interroger sur la nature réelle de ce qui a eu lieu : « escroquerie ou flamme jumelle, connard ou amour vrai, la reconstitution des faits se trouve dans une sacoche vide jamais retrouvée ».

Mais comme l’esprit – pourquoi ne pas d’ailleurs dire ici l’âme ? -  a besoin de sens, d’insérer chaque séquence de son propre vécu dans une sphère d’existence et de compréhension plus large, la rumination à laquelle Sandra Moussempès se livre dans cet ouvrage, passe par l’interrogation des principaux domaines d’expérience qui lui sont chers et façonnent depuis longtemps son imaginaire. Ainsi de sa relation singulière à la voix. Comme à ce que nous avons en nous de plus intime. Et qu’on aurait bien tort de ne considérer que comme un simple organe de parole. Du son. Du bruit. A la fois appareil et produit de langage. La voix c’est ce qui porte. Et nous porte vers l’autre. De la chair et de l’être. Pris dans une même tension. Et dans un même appel.

Ainsi Cinéma de l’affect interroge t-il la voix. Celle de son auteur d’abord. Dans son rapport au chant. Et par suite dans son rapport au père. Puis à l’ensemble de sa « lignée ». Insistant plus particulièrement sur cette Angelica Pandolfini, cette arrière-grand-tante qui au début du XXème fut une cantatrice célèbre et dont Sandra Moussempès dit avoir hérité de son timbre. La découverte sur YouTube d’un enregistrement de la voix de sa lointaine parente l’amenant à ce constat, renforcé par une certaine confiance accordée aux expériences spirites, que « les voix ne se dispersent jamais tout à fait » même si « on ne sait pas où elles vont et si elles montent au ciel avec les défunts ».

Alors, que se conserve-t-il ou s’invente-t-il de nous, dans la voix ? Celle que par exemple on aura laissée s’enregistrer sur le répondeur de l’amant. Celle qu’on aura conservé de lui sur tel ou tel appareil. Rejoindront-elles un jour toutes celles qui aujourd’hui remisées dans « un hangar désaffecté au département des rubans sonores démagnétisés », conservent dans le fouillis des appareils devenus obsolètes – vieux magnétos à bandes, K7 audio, répondeurs téléphoniques ou Walkmans sans leur casque -  « les messages des années 80, 90, des voix de défunts ou d’enfants à présent adultes ».

De fait, toutes ces voix, chacune avec son timbre propre, qui auront tenté de se trouver passage, de s’éterniser sur la cire d’un microsillon, dans la chambre numérique d’un appareil enregistreur, et se seront posées comme autant de voix off sur les images saccadées du film étrange de leur vie, ne sont-elles pas figures de cette condition qui fait de nous, fondamentalement, fantômes ? Egarés parmi d’autres fantômes, esprits, revenants, simulacres, phantasmes, ectoplasmes… , toutes formes que nous désirons pour les aimer ou les avoir aimées, saisir ou ressaisir, sans que bien sûr cela nous soit possible. Même avec les meilleurs appareils – le cœur en est-il un ? – du monde.

Reste l’art. L’écriture conçue comme un art, venant tresser ses filets de mots, ses emboitements de formes, imposer ses miroirs déformants. L’art qui, comme dans un vieil épisode de Colombo, n’en finit pas de tourner autour de ses sujets, jusqu’à ce que l’approximation devant laquelle il nous laisse, nous lasse. Nous réduisant pour conclure à la sommaire définition de ce que nous sommes. Défilant sur l’écran à la façon rapide d’un générique. Ici : « une Emily Brontë parisienne, d’origine basque et sicilienne, sub-londonienne d’adoption, devenue quasi Normande. »

lundi 2 mars 2020

NOUS INVENTER DE NOUVEAUX COMMUNS.


En matière de livre de résidence le pire côtoie parfois le meilleur. Nous connaissons tous de ces minces plaquettes où sous couvert de rendre hommage au territoire qui l’a quelque temps hébergé tel estimé confrère s’en fait comme il peut le rhapsode, bricolant quelques rapides pièces de circonstances dans l’espoir d’ainsi s’acquitter de l’engagement prévu dans son contrat.

Il n’est pas toujours simple d’écrire sur commande. Ou d’en trouver le sens.

Florence Jou n’est apparemment pas de ceux que rebutent ce type d’exercice. Invitée par Le Grand café, un dynamique Centre d’Art Contemporain installé depuis plus d’une vingtaine d’années sur l’estuaire de la Loire, à Saint-Nazaire, la jeune poète-performeuse a bien assimilé l’esprit de cette structure dont une des raisons d’être est d’associer autant que possible les publics diversifiés auxquels elle se trouve rattachée, au processus de création mis en place à leur contact par des artistes que la production d’une œuvre achevée retient moins que l’invention collective d’un chemin enrichissant ou renouvelant les pratiques de chacun.*

Certes dans ses Alvéoles Ouest, Florence Jou ne se libère pas totalement des poncifs qui accompagnent ces productions sensées réveiller pour se la réapproprier la mémoire d’un territoire. Reprenant ici celle des travailleurs des bureaux d’étude des gigantesques chantiers de Saint-Nazaire, elle joue à mon avis un peu trop facilement de la nostalgie d’un monde d’avant le numérique où les tracés effectués sur les plans par des employés devant à l’expérience plutôt qu’à leur diplôme, contrôlant l’ensemble de leurs outils, n’étaient pas encore désolidarisés des corps, « pas encore coincés dans les modélisations »  d’un programme élaboré sans eux. Par les machines. 

On lui en tiendrait rigueur si l’ensemble du livre se contentait d’une critique de convention des systèmes oppressifs nous enfermant aujourd’hui de plus en plus dans le cercle malheureux de nos passions tristes.

Mais, dans un esprit et une certaine invention de formulation qui m’a parfois rappellé le travail d’Alain Damasio dont j’étais d’ailleurs en train de relire la postface qu’il vient d’écrire au livre indispensable de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Florence Jou, contre ce qu’elle nous invite à voir comme une terrible entreprise de broyage des aspirations légitimes de l’individu, nous entraîne à tout un travail de résistance et de réaffirmation créatrice, inventive, de nos libertés profondes. Face ainsi à ce qu’elle nous donne à penser comme une entreprise de « pestonnage massif » par laquelle l’individu se fait piler, dépiler « comme du basilic, comme de l’ail, comme des pignons », elle revendique pour chacun l’art du bartitsu, cette méthode de défense personnelle née en Angleterre à la fin du XIX, reposant « sur le sens de l’équilibre, l’art de la ruse et une économie de coups ».

C’est que l’heure n’est plus à la plainte voire à la résignation. Mais à l’invention de nouveaux espaces et de formes nouvelles de résistances. Dans la création de nouvelles solidarités. Si possible joyeuses. Allègres. Mobiles. Et pourquoi pas flottantes.

Dans ce domaine l’art doit bien tenir sa place. C’est pourquoi dans la dernière partie de son texte Florence Jou rejoue la scène inaugurale de la création du centre d’art qui l’accueille, réinventant l’argumentaire de Sophie Legrandjacques qui allait devenir sa toute première directrice. Insistant sur la nécessité de « casser les stéréotypes de l’art identitaire » pour proposer à ces Messieurs de la municipalité une aventure susceptible de créer sur leur territoire de nouvelles relations. De faire émerger chez ses habitants une autre et plus fertile intelligence et du monde et d’eux-mêmes.**

Une alvéole est une cavité dans laquelle comme une dent, comme une plante, quelque chose de l’ordre de la vie, de la création, est susceptible de prendre un jour racine. Les Alvéoles de Florence Jou sont à prendre comme la reconnaissance par l’artiste qu’elle est de la puissance d’un lieu où cette vie s’invente, anglant comme elle dit « vers de nouveaux communs », plongeant « dans des ouvertures et des passages », débordant pour finir « d’un réseau inextricable de nouvelles affinités ».


NOTES

* C’est ainsi que ce livre a été conçu pour servir de support à une performance réalisée au Grand Café dans un dispositif sonore imaginé par l’artiste Dominique Leroy. Dans ce dispositif cinq performeurs amateurs dont la directrice du Grand Café ont pu prendre leur part.


mercredi 12 février 2020

NAGER VERS LA NORVÈGE HIER AU LYCÉE BRANLY DE BOULOGNE-SUR-MER.


Comme toujours grand plaisir d’avoir hier pu accompagner un nouvel auteur de la Sélection du Prix des Découvreurs au lycée Branly de Boulogne-sur-Mer. Et d’avoir ainsi pu découvrir moi-même la personnalité de Jérôme Leroy, un poète à la fois filial - par la reconnaissance qu’il voue à la riche tradition poétique qui l’a précédé - et singulier - par la façon qu’il a de savoir faire résonner à partir d’elle la relation intime et engagée qu’il entretient avec le monde contemporain.

Merci et bravo à l’importante équipe des professeurs de lettres et des professeurs documentalistes d’avoir pu maintenir en dépit des difficultés, la plus grande partie des 7 rencontres initialement prévues.


mercredi 22 janvier 2020

ÉCRIRE POUR DÉPLOYER LA VIE: Les amours suivants de Stéphane Bouquet

F. Bacon, In memory of George Dyer, panneau central

Transformation d'une forme de vie en une forme de langage et transformation d'une forme de langage en une forme de vie, comme l'affirmait du poème le regretté Henri Meschonnic, c'est ce qu'exemplairement le lecteur pourra voir s'accomplir dans l’ouvrage de Stéphane Bouquet, Les amours suivants. Car c'est avant tout l'incessant mouvement le portant de sa vie à la parole et de sa parole à la vie qui anime et génère le fond d'invention constamment émouvant des livres de ce poète.

De la vie, Les amours suivants tentent, au moyen de formes à la fois variées et supérieurement désinvoltes, de retenir le calendrier disparate et d'une certaine façon pittoresque d'un quotidien principalement urbain fait en grande partie de déplacements dans divers lieux plus ou moins éloignés du monde, avec leurs spectacles très actuels de rues, de métros, de passants dont la "fugitive beauté", comme aurait dit Baudelaire, constitue à l'occasion "un dangereux débarquement d'espérance". Et parce que ce livre se place, de par son titre ainsi que par le choix dans sa première section du sonnet, certes très librement modernisé, sous le signe de notre bonne vieille lyrique amoureuse, c'est cette existence là, l'amoureuse, cette intensité là, cette bouleversante présence/absence là, que l'auteur, à sa manière, plurielle, affranchie de toute convention, cherche aussi à saisir.

Dans un entretien avec Frank Smith, Stéphane Bouquet affirme que poésie et désir sont pour lui exactement la même chose. Que la poésie, "c’est l’espérance que le monde est là et qu’il va nous laisser entrer, venir. Ou qu’il va venir en nous, entrer". "Une activité de dé-solitude". C'est ainsi que la suite nombreuse des amours composites évoqués tout au long des pages dans leur crudité parfois de notations les plus charnelles, ne doit être compris que comme la forme métonymique, intimement vécue certes, d'un appétit de relation plus large, débordant, avec le présent toujours renouvelé du monde. Dont la façon de se donner comme de se dérober, d'excéder notre capacité à tout retenir provoque chez le poète aussi bien l'élégie, le thrène, l'hymne... Encore que chez Bouquet qui répugne à l'éloquence, ces formes ne s'expriment que sous le couvert d'une parole qui pour être toujours inventive et parfois déconcertante reste fondamentalement triviale, communicante, au sens où elle ne cherche à aucun moment à s'affirmer pour elle même. Mettre en avant le ça aux dépends maladroits de l'être.

Que l'on soit à Taipei, Brooklyn, Berlin ou simplement à Paris, en compagnie d'un amant turc, cubain ou taïwanais..., gentiment repoussé par un autre devant un film de Michael Winterbottom, branché sur Facebook ou Youtube ou se parlant à soi-même à la seconde personne du féminin dans les salles désertes du château de Sans-souci, c'est toujours "la mort éparpilleuse" qui finalement tire dans l'ombre les ficelles de notre mutable et mal pérenne condition. Elle qui bloque sur 18, 13, 15, 19 ... le nombre d'années vécues par ces adolescents gays suicidés que l'auteur énumère dans l'une des plus belles suites du livre. Alors s'il faut qu'on meure, et vite, faut-il vraiment toujours, comme le réalise Madame de Mortsauf, que Bouquet cite sans doute à partir d'un texte de Pierre Michon tiré du Roi vient quand il veut consacré aux Vies minuscules, mourir en ayant trop peu vécu ? Sans être "jamais allé chercher quelqu'un sur la lande" ?

Et c'est bien parce que tout ne doit pas finir déjà dans la mort, qu'il est de plus en plus apparemment nécessaire pour Bouquet de multiplier en lui, autour de lui, les preuves d'existence. En fabriquant par exemple à partir du toucher amoureux "l'utopie provisoire qu'il y a dans la société des gestes " En faisant que la poésie très simplement vienne pour nous, "voler les choses à l'absence ". Nous conduise dans le bruit de notre "enfance intérieure/ qui crépite toujours plus fort […] vers les demains défatigués ". Car amour, poésie ne relèvent ici que d'une seule morale : "fais ce que déploie la vie". Une double éjaculation. Qui ne répugne à aucun bavardage. Aucune trivialité. Quitte à choquer les lecteurs. Et pas nécessairement les plus prudes. Car "nul/ son n'est dissonant qui nous parle de vivre ".

Certes, l'amour, la poésie, ne sont au fond que de petits miracles. Précaires. Imparfaits. Le langage ne marche pas pour de vrai. L'autre qu'on aura aimé finira sans doute par "devenir anonyme dans le t/ apostrophe de l'expression je t'aime " : les pronoms ne conservant pas la forme des visages. Et pas certain que le poète qu'on est parvienne, à la différence de celui qu'on rêve, d'atteindre à "la grande écriture lisible par les arbres/ aussi et par la société des bêtes ".

N'empêche que les bulletins de survie que constituent les poèmes, équipés qu'ils sont "pour saisir le moindre frisson", avec leur "cliquetis de mots jeté/ parmi la poussière noire", leurs merveilleux néologismes, constituent autant de propositions n'attendant qu'à se nouer à l'imaginaire propre du lecteur. Un lecteur "électro-compétent" qui serait, comment dire, capable de se brancher sur la même source d'intensité, musicalisée, résonnante, que le poème. Attendant la même chose du monde. Comme un surcroît dans le soir de lumière. Un luxe un peu moins désuni ou mieux relié d'être.

Une façon, à la fin, de se sentir, peut-être et malgré tout - c'est le tout dernier mot du livre - ensembleSuffisamment ensemble.

N.B. : Ce billet a été publié pour la première fois le jeudi 7 novembre 2013


mercredi 6 novembre 2019

INDIFFÉRENCES CANNIBALES !


Si je n'ai toujours rien dit du livre d'Eric Pessan, Ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué, que les éditions LansKine m'ont adressé il y a quelques mois déjà, ce n'est pas par indifférence. Ou parce que je trouverais que "ce livre n'est pas de la poésie [et qu'il] manque de spiritualité et de travail de la langue". Ceux qui comme moi reçoivent beaucoup des éditeurs et des auteurs qui, comme c'est bien normal, tentent d'assurer à leurs livres ce minimum de présence sociale qui légitime, dans le contexte déprimant qu'on sait, les efforts nécessités par leur publication, me comprendront. Impossible de répondre à tout. Impossible de se montrer à la hauteur de tout. Impossible. Même en acceptant de faire fi de tout ce qui ne paraît pas nécessaire. Sans compter bien sûr, le factice ou le dérisoire.

mardi 5 novembre 2019

BEAU LIVRE. OURSON LES NEIGES D’ANTAN ? DE LUCIEN SUEL & WILLIAM BROWN. AUX EDITIONS PIERRE MAINARD.

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Un bien beau livre du toujours intéressant Lucien Suel qui bénéficie ici des pittoresques images issues des oeuvres graphiques diverses de l’artiste canadien William Brown, récemment disparu et à qui est dédié cet ouvrage.

En vers pour la plupart justifiés - sa marque de fabrique - Lucien Suel nous accueille à nouveau dans l’univers richement matériel et intérieurement habité qui est le sien. Où j’ai plaisir à retrouver ce rude, rêche et vigoureux monde du Nord que comme lui je hante avec, comme dans ces scènes de marché de nos anciens maîtres flamands, Aertsen ou Joachim Beuckelaer, abondance de victuailles. Riches et pauvres. Aux présences puissantes : porcs cuits, boudin noir, andouilles ... sans oublier le kipper et le pain perdu  de nos communes enfances.

À cela s’ajoutent les brises et les braises, les vents et les saisons qui ravivent, secouent les paysages de blé en herbe, de perches dans les houblonnières ; tout un bestiaire aussi où le chat de Guarbecque - le village de Lucien - fait ménage avec le castor,  l’orignal  et le macareux des terres cousines du Canada.

On trouvera aussi dans les quatre langues française, anglaise, galloise et pour finir dans une version d’Ivar Ch’Vavar, en picard, une évocation des quatre évangélistes. 

On aurait tort de se priver des plaisirs et des célébrations d’un tel livre !

lundi 4 novembre 2019

POÉSIE PRISE DE TÊTE. COMPRENDRE POURQUOI IL FAUT ACCEPTER QUE CERTAINES FORMES DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE SOIENT PAR NATURE ILLISIBLES !

Prise de vers que les éditions la rumeur libre viennent de publier est un livre qui intéressera principalement les poètes. Du moins ceux qui, comme je le pense depuis longtemps moi-même,  considèrent que le poème, reconfigurant par ses rythmes, ses modulations, ses figures, notre "pays de langue", remet à sa place centrale le lecteur, l'obligeant à l'investir en "paysage", c'est-à-dire en Sujet.

Nulle ambition ici de rendre compte de la totalité de ce livre sérieux, documenté, fruit nous dit l'éditeur "d'une dizaine d'années de pratique du poème et de réflexion sur la poésie depuis Mallarmé". Le projet de Vinclair est ambitieux mais clair. Il s'agit d'interroger et de comprendre l'illisibilité de toute une partie de notre poésie contemporaine qui fait qu'elle s'est coupée de la quasi-totalité de ses lecteurs potentiels et ne survit plus, globalement, qu'au sein d'une sorte de secte ou de confrérie, celle des "poètes s'entrelisant". Et encore !

Pour Pierre Vinclair, cette situation ne présente rien d'étonnant. Elle est constitutive de la nature même de l'expérience poétique qu'il décrit. Qui n'est pas celle de toute la poésie ou des poésies qui existent de nos jours et que nous connaissons. Mais celle de la poésie fondée sur des pratiques de langage qui la différencient totalement des œuvres qu'il appelle classiques et qu'il dit rassemblées, ordonnées, construites, autour d'un sens qui leur serait extérieur et préalable.  Emportant sans s'en laisser conter toutes les résistances que lui opposent les forces et formes propres des codes esthétiques, grammaticaux et sémantiques dans lesquels il lui faut se couler. La poésie dont nous parle Vinclair est en effet celle qui travaille la matière de la langue non pas à partir d'une pensée première dont elle opérerait pour se communiquer, la traduction, mais d'une pensée non encore vraiment pensée. À venir. Et dont le propre serait de n'être jamais close. Se montrant in fine toujours merveilleusement ou redoutablement, ouverte.

Si, je le confesse,  j'éprouve toujours un peu de mal avec l'idée de souffrance, de corps souffrant de la langue que Pierre Vinclair privilégie dans ses analyses, préférant, de façon moins christique, ne parler à propos de la dite langue que de son irréductible et féconde résistance, je partage largement l'idée que l'auteur de Sans adresse, se fait de la relation que le poème contemporain dont il parle, entretient avec son lecteur. "Publier un poème, écrit-il, […] ce n'est plus écrire à quelqu'un de particulier. […] Les destinataires du poème (publié) ne sont pas (ou ne sont plus) ses lecteurs empiriques. Bien plutôt, ils doivent se rendre dignes de ce corps qui ne leur était pas destiné : c'est-à-dire qu'ils doivent faire l'effort (non pas d'interpréter mais) de se hisser jusqu'au "vrai lieu" (pour reprendre un terme cher à Yves Bonnefoy) où se donne le corps de la langue. Bref, tenter de recevoir le poème, c'est d'abord le chercher, et tâcher de se hisser jusqu'à lui. De l'étreindre dans un corps à corps (plutôt que dans une lecture). Recevoir le poème revient donc à […] faire l'épreuve de sa propre puissance, en s'élevant peu à peu, à la dignité du corps de la langue."

C'est en cela, nous dit Vinclair, que le poème - du moins le poème qui n'aura pas renoncé à son intransitivité qu'elle soit radicale ou partielle, c'est-à-dire à son refus premier de s'abolir dans un  discours préalable - fabrique plus qu'aucune autre forme de parole, ce qu'il appelle un "cercle des égaux". Tout lecteur devant se montrer à son tour poète pour faire l'expérience de sa propre puissance herméneutique. Qui consiste non pas à force d'intelligence et d'observations précises à reconstituer le sens caché, premier du texte. Qui n'a jamais existé. Mais à tenter de traduire, pour lui, l'énergie, la forme particulière de vitalité que la nature particulière de de ses opérations de langage est venue exposer devant lui. En paysage. Qu'il lui appartient à son tour d'écrire.


Rien d'étonnant dès lors à ce que le plus grand nombre préfère, comme le dirait Bonnefoy, « la séduction des structures closes » dans laquelle notre société et la plus grande part de notre éducation malheureusement nous enferment, à cette prise de tête ; l'auteur qui aime les jeux de mots, renvoyant dans son titre à cette expression, en  référence bien sûr à la fameuse Crise de vers de Mallarmé qui par ailleurs lui fournit de solides bases théoriques.

On ajoutera qu'en conclusion Pierre Vinclair reconnaît et c'est une évidence que le champ poétique actuel se positionne de plus en plus aujourd'hui sur des conceptions bien différentes. Revendiquant de nouvelles formes de lisibilité donnant toutes leur chance aux discours théoriquement libérateurs. Qu'ils soient identitaires, centrés sur la question des minorités, ou écologiques. Toute une jeune poésie française, on le voit, largement inspirée par la lecture des américains, s'est engouffrée dans cette voie qui bien sûr reçoit un accueil bien plus favorable des publics comme des institutions culturelles préoccupées trop souvent de suivre la plupart des postures, ou des impostures, à la mode.

J'hésite, pensant à tous ceux qui aujourd'hui proclament à longueur de livres et d'articles que la poésie est la clé de notre survie, à reproduire pour finir les dernières paroles de ce livre stimulant : "On ne sauve pas le monde avec un livre de poèmes, et les ambitions du poète trop hautes, se fracasseront au contact de la dure réalité.
Mais dans ce fracas lui-même, réside la beauté."

vendredi 18 octobre 2019

RECOMMANDATION. HABITER. UN LIVRE DE SEREINE BERLOTTIER ET JÉRÉMY LIRON AUX ÉDITIONS LES INAPERÇUS.

Comme on aimerait pouvoir rassembler en une seule et belle phrase, voire en un seul et beau livre profond, brillant, définitif, cette indécidable part d’intime réalité autour de laquelle de textes en textes, de tableaux en tableaux, de tentatives en tentatives, nous tournons en fragments, en images. Dans la sourde mélancolie de ne jamais pouvoir pleinement l’habiter.

Habiter. Oui c’est cela : habiter. Mais que faut-il encore entendre par ce mot ? Tant nos formes et

mardi 8 octobre 2019

RECOMMANDATION. LA POÉSIE INTIME ET POLITIQUE DE CHRISTINE CHIA. SINGAPOUR.

Nous n’avons pas besoin de vérité, mais de parole. C’est, à mes yeux, la suprême raison de l’existence de la poésie. Répondre, à travers le système commun d’une langue que nous partageons avec l’ensemble de nos semblables, aux diverses pressions que nous éprouvons de la vie, est en soi, comme un moyen d’échapper à l’angoisse de notre condition séparée. Tout en affirmant, par le travail d’art plus ou moins important que cela suppose, sa propre singularité.



Du commun et du singulier, la jeune poète singapourienne de langue anglaise, Christine Chia, dont Le corridor bleu propose aujourd’hui, réunis dans le même volume, la traduction par l’excellent Pierre Vinclair, des deux premiers recueils, La Loi des remariages et Séparation : une histoire, s’en réclame quant à elle de bien intéressante manière. En faisant, dans ce livre, se correspondre, en miroir, sa douloureuse histoire familiale et celle de la République de Singapour en la personne principalement de son ancien leader, Lee Kuan Yew, l’homme qui aura présidé à son rattachement à la Malaisie en 1963, avant d’être contraint, en 1965, de s’en séparer.