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vendredi 11 janvier 2019

D’ÂME & DE CHAIR. EXERCICE DE L’ADIEU DE JEAN-PIERRE VIDAL.

LE TINTORET SUZANNE ET LES VIEILLARDS VIENNE
Il est des livres dans lesquels j’ai plus de difficulté à entrer que d’autres. Ainsi les ouvrages à caractère moral reposant sur des successions d’aphorismes. Je crois que l’évolution de ma propre pensée m’a progressivement éloigné de tout ce qui, formule générale, concept ou autre, tend à emprisonner la réalité dans l’obscure abstraction des structures closes.

Le livre de Jean-Pierre Vidal, Exercice de l’adieu, n’est donc pas, a priori, fait pour moi. Lui qui dans la lignée de poètes-penseurs ou de penseurs-poètes comme Joubert, par exemple, auquel il se réfère dans une partie importante de son ouvrage, se présente à première vue comme un composé de notes visant à traduire son expérience vécue en réflexions générales sur l’amour, la beauté, le désir ou la perte, sans compter l’âme, le corps, le temps ou la présence… 

On ne jouit toutefois que par contraste. Cet aphorisme que je répète à l’envi depuis des siècles au point de ne plus même savoir à qui je l’ai emprunté, s’est une nouvelle fois vérifié à la découverte de ce beau livre que j’ai lu tout en pratiquant de ces lectures auxquelles je suis mieux habitué. Et, outre bien entendu, la parfaite maîtrise de la langue qui est celle de Jean-Pierre Vidal, j’ai pris plaisir, non à tenter de réfléchir à certaines des pures formulations qu’on y trouve, mais à suivre une sensibilité confrontée au caractère poignant d’une vie dont on s’aperçoit qu’elle n’a plus totalement, physiquement, prise. Ni sur le temps, qui jeune, ne semblait pas être compté. Ni sur les corps qui, pas encore, pour elle, se dérobaient.

Exercice, le mot employé par Jean-Pierre Vidal, ne doit pas être pris dans son acception scolaire. C’est dans sa dimension spirituelle qu’il doit être entendu.  Car il s’agit ici non d’un effort de style, mais d’un effort d’âme. Qui, animé par les ressources propres de l’intelligence tout à la fois inquiète et lucide s’appuie sur de puissants intercesseurs telles les œuvres diverses de Rimbaud, André Dhôtel, Joseph Joubert ou de Simone Weil. Pour se porter à la hauteur de ce qu’impose le passage des temps. Savoir : habiter l’adieu. L’adieu comme présence. Ce qui me semble devoir être l’une des sagesses, parmi les plus profondes, de l’âge comme aussi de la poésie. 

Marie Alloy dans un éclairant texte de présentation parle mieux que je ne saurais le faire, du livre de Jean-Pierre Vidal qu’elle a édité dans sa belle collection du Silence qui roule. J’y renvoie. Ajoutant toutefois avant de terminer, que m’aura aussi particulièrement retenu dans cet ouvrage, la discrète façon dont à travers l’effort de réflexion de son auteur, la tension qui le porte vers une conscience vivante et réactualisée de la somme de ses diverses expériences, se dit tout de même l’intime, toute la présence en creux, d’une vie sensible, charnelle et singulière. Ainsi de cette relation à la jeune beauté plus admirée qu’aimée dont on sent bien quelle blessure secrète – à moins que ce ne soit chez moi qu’effet pur de lecture – elle laisse. Et c’est cela peut-être qui fait que Jean-Pierre Vidal est poète. Profondément. Ses livres ne lui servent pas simplement par les mots à mesurer puis combler la distance. Ils savent prolonger jusqu’à nous, leurs murmurants silences.

mercredi 9 janvier 2019

ACTUALITÉ DU SONNET ? SANS ADRESSE : LE CHANT D’EXIL DE PIERRE VINCLAIR.

Le Fuxing Park Shanghai, Source Wikipedia
Tenter de rendre compte dans son détail et ses mille et une subtilités de l’ouvrage de Pierre Vinclair que les éditions LURLURE, viennent de m’envoyer en compagnie d’un autre bien intéressant ouvrage d’Ivar Ch'Vavar que je compte avoir le temps de lire plus attentivement dans les semaines qui viennent, est une tâche à laquelle je préfère ne pas me risquer, conscient de ne pouvoir rivaliser avec l’acuité du regard critique et l’ampleur réflexive de l’auteur de Terre inculte, ouvrage consacré par Vinclair à donner tout en la commentant pas à pas, sa propre traduction du Waste land de T.S. Eliot.

 Bien qu’il se veuille écrit « avec les mots si clairs d’une langue si propre »,  un livre comme Sans adresse, exige des lecteurs compétents, bien au fait des problématiques nombreuses auxquelles il entreprend en partie de répondre car ce livre n’est pas simplement « ce recueil de doutes et de joies, de peines, d’ennuis, mais aussi d’illuminations, d’idées loufoques, d’interrogations politiques ou esthétiques » que nous présente son éditeur, recueil qui serait un peu parent, de par le sentiment d’exil éprouvé par l’auteur parti depuis plus de sept ans dans les terres lointaines d’Asie, des magnifiques Regrets de Du Bellay, assurément l’un de nos touts premiers poètes.

Sans adresse dont le titre, joue ici sur les mots, est un livre adressé. En reprenant la formule caractéristique des Regrets où Du Bellay interpelle les divers destinataires de ses sonnets, Pierre Vinclair lui donne figure de confidence, quitte parfois comme l’exprime très clairement le poème placé en quatrième de couverture à placer son lecteur inconnu, celui précisément du livre, dans l’inconfortable situation de se sentir sinon repoussé, du moins peut-être parfois, de trop.

Écrivant à l’aimée, au parent, on ne fait
Pas de « l’art », mais un don – son regard. Adressé,
Le poème peut être ainsi qu’un masque, encore :

Avec deux trous, pour que tu y mettes tes yeux.
Tu peux tout voir – sauf le motif à la surface :
Une grimace horrible au lecteur inconnu »

C’est vrai que le livre de Vinclair ne cache rien des mille et une trivialités de l’existence, un peu lasse qui est la sienne dans ce Shanghai où rien d’autre que l’attachement à son épouse qui y travaille ne semble le retenir. À un ami qui suit un régime sans gluten il avoue être flexitarien, composant avec cette matière l’incipit d’un sonnet qu’on pourrait croire parodique si ce n’était le sérieux que l’auteur met dans sa démarche. Une démarche qu’il explique d’ailleurs longuement à travers un échange qu’il reproduit entre lui et le poète Laurent Albarracin.

On sait que le sonnet, cette forme d’origine italienne, dont Du Bellay fut, chez nous, avec l’Olive l’un des premiers introducteurs, travaillant ainsi à établir le modèle d’une forme qui allait devenir dominante dans notre poésie, n’a jamais disparu de notre champ artistique : les poètes les plus modernes n’hésitant pas à la reprendre à leur compte avec les plus diverses intentions. Roubaud, Réda, Cliff comptent parmi les plus notables auxquels on ne manquera pas d’ajouter le trop méconnu Robert Marteau qui en fit, avec ses différents journaux, l’instrument d’une aventure poétique absolument merveilleuse, unique je crois en son genre.

En ce sens Pierre Vinclair n’innove pas. Ce qui ne signifie pas qu’il ne s’essaie pas ici, à quelque chose de singulier. Il n’est bien sûr pas question pour lui de concourir au prix des Rosati et d’ignorer tout ce que l’histoire de la poésie a pu entraîner sur le plan tant du renouvellement des formes que sur celui de la relation entre celles-ci et le sens. Mais, contrairement à certains qui n’ont recours au sonnet que pour jouer du décalage entre la forme terriblement classique et prétendument dépassée qu’ils y voient et les jeux de tonalités les plus ouvertement modernes ou contemporains qu’ils y fourrent, cherchant par-là à produire un certain effet plus ou moins subtil d’humour ou de comique, Vinclair insiste dans l’échange susmentionné avec Laurent Albarracin sur le fait qu’il n’utilise cette forme que comme un génial instrument de pensée, l’obligeant à tenir ensemble deux rythmes : le métrique d’abord, donné par les césures et le mélodique ensuite, déterminé par les unités de sens et la construction de la phrase. L’idée qu’il semble poursuivre, à savoir qu’il serait possible aujourd’hui d’inventer un usage déshistorisé du sonnet qui permettrait toujours de dire et de chanter le monde, sur tous les plans, sur tous les tons et en faisant appel à tous les niveaux de langues ne me paraît toutefois pas être une idée si nouvelle, comme le montre par exemple un texte comme le Sonnet poubelle d’Hervé Le Tellier auquel je me réfère régulièrement dans mes interventions. Ce qui n’empêchera bien sûr pas le lecteur d’apprécier, comme je l’ai fait, tout l’effort de ce livre-journal pour parvenir à tracer, sous « le corset des mots », les signes vrais et justes d’une vie qui veut se montrer sans posture, « se regarder sans poser » dans sa mobile, critique et interrogative quotidienneté

« La poésie hélas n’enivre/ que l’original qui s’y livre », finit par reconnaître Pierre Vinclair en conclusion de l’un de ses touts derniers textes. Je ne le démentirai pas sur ce point, bien conscient comme je l’ai toujours dit, que l’effort de création qui porte l’entreprise poétique comporte en lui-même sa propre récompense : cette « joie puissante du poème où tout se tient » écrit Vinclair. Victoire personnelle provisoirement remportée sur le chaos ou l’exil. À l’intérieur d’une langue qui nous sépare en même temps qu’elle unit. Ce qui ne signifie nullement bien sûr qu’il ne sert à rien de lire de la poésie. Heureusement. Car par la lecture aussi, bien des originaux s’y livrent. Ne cherchant nulle vérité. Aucune insaisissable réalité. Simplement comme dit pour finir, Vinclair, la merveille. De se sentir relié.


vendredi 14 décembre 2018

LES BARRICADES MYSTÉRIEUSES DE FLORENT TONIELLO.


Florent Toniello, apparemment, est un homme riche. Riche de mots. De phrases. De rencontres. De culture. De territoires parcourus. Riche aussi de musique, à propos de laquelle il plaint ceux qui, dans cet univers anxiogène qui est bien vraiment le nôtre, « ne peuvent entendre dans leur tête, sans les béquilles d’un haut-parleur et d’un interprète, la LUMINEUSE CONSOLATION DES NOTES ». C’est dire que dans son rapport au monde, si tout passe d’abord par le sensible, c’est bien en dernier ressort à l’esprit, qu’il appartient de donner sens et voix à ce qui de partout nous déborde : ce réel dont un long poème extrait de Lorsque je serai chevalier, nous décrit l’invasif et sauvage surgissement.


jeudi 29 novembre 2018

MIROIR DE LA POÉSIE. LA GAUFRE VAGABONDE DE JACQUES DARRAS.


« Cuisiniers de l’image » c’est ainsi que Jacques Darras qualifie les poètes, dans le merveilleux petit ouvrage qu’il consacre aujourd’hui à la gaufre. La gaufre, comme il dit, vagabonde. Sa gaufre pourrait-on dire aussi, de paroles, si l’on ne craignait avec ce clin d’œil à la figue de Francis Ponge, cet ancien normand retiré sur les hauteurs du Bar-sur-Loup (Alpes maritimes), de  défigurer, courant d’emblée au Sud, à ses vins, ses huiles et ses à-plats solaires, le puissant imaginaire du blanc, du beurre, de la levure et de la bière, tout cet imaginaire convaincu d’Européen du Nord, qui depuis si longtemps anime notre auteur.  


mardi 20 novembre 2018

LIRE. EXISTER. TIGRES. LAPINS. CÉCILE COULON, MARLÈNE TISSOT ET HENRI MICHAUX.


Lecteurs, vivants acteurs de la chaîne du livre bien qu’en principe anonymes destinataires de ce dernier, nous avons, comme très souvent je le répète, une responsabilité. Et comme aussi l’écrit Virginia Woolf, une grande importance. « Les critères que nous posons et les jugements que nous portons [précise-t-elle dans l’Art du Roman]  s’insinuent dans l’air et deviennent partie de l’atmosphère que respirent les écrivains en travaillant. Une influence est créée, qui les marque, même si elle ne trouve jamais son expression imprimée. Et cette influence, si elle est bien préparée, vigoureuse, personnelle, sincère, pourrait être de grande valeur aujourd’hui, quand la critique se trouve par la force des choses en suspens, quand les livres défilent comme une procession d’animaux dans une baraque de tir et que le critique n’a qu’une seconde pour charger, viser, tirer, bien pardonnable s’il prend un lapin pour un tigre, un aigle pour une volaille, ou manque son but et perd son coup contre quelque pacifique vache qui paît dans le champ voisin."

Des critiques qui prennent un lapin pour un tigre, nous n’en manquons point. Principalement aujourd’hui sur le net. Où une part importante de la poésie se troque. S’échange. Fait un peu parler d’elle du fait de l’espace que lui laisse la criante indifférence des medias naturellement préoccupés d’objets plus rentables. C’est que les dits-lapins sont à l’évidence plus nombreux que les tigres. Les volailles que les aigles.

mercredi 7 novembre 2018

LES ÉDITIONS LD RÉÉDITENT COMPRIS DANS LE PAYSAGE.


Paru en 2010 chez Potentille, un de ces éditeurs dont on ne dira jamais assez ce qu’on leur doit pour continuer, envers et contre tout, à faire un peu reconnaître dans l’espace de nos sociétés ces travaux singuliers de parole, appliqués non seulement à élargir comme à approfondir les possibilités de la langue commune mais à résister comme ils peuvent aux divers formatages dont notre existence fait aujourd’hui de plus en plus l’objet, Compris dans le paysage, ce long poème dont je dis volontiers que c’est avec lui que j’ai enfin compris ce qu’était pour moi la poésie, reparaît sous une autre forme et sans doute avec de nouvelles significations, aux éditions LD.


dimanche 7 octobre 2018

JE NE SAIS HABITER MON SEUL VISAGE. TOUCHER TERRE DE CÉCILE A. HOLDBAN.


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Merci à Cécile A. Holdban de m’avoir adressé Toucher terre, qui vient de paraître chez Arfuyen. On se trouvera je pense touché, par cette façon qu’a l’auteur d’y faire apparaître pour les réunir ses visages dispersés. Et pour elle qui aime à poser souriante, épanouie, devant des buissons de fleurs ou des paysages idylliques, de nous montrer tout en sachant conserver comme une forme de grâce et de préciosité parfois quasi préraphaélite, une sensibilité tout autant mordue par le doute et les mélancolies qui sourdent de la vie qu’exaltée par les enchantements que le généreux élan qui la pousse malgré tout vers l’amour et le monde, imprime dans son imagination.

mercredi 3 octobre 2018

UN AMBITIEUX POÈME DU MONDE. TERRE COURTE DE MARTIN WABLE.


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S’il est une aventure qui n’en finit pas d’interroger, plus ou plus sourdement, l’imaginaire de l’écrivain, c’est bien celle toujours à reprendre, recommen-cer, poursuivre, de la langue à la recherche de ce qui quelque part la fonde. L’anime. Ou la surprend. Entreprise indébrouil-lable tant sont multiples les sons et les images. Les mondes. Dans leurs commerces flamboyants. Et souterrains. Leurs crises. Leurs vraies ou fausses révélations… Les flux d’altérités, d’identités, qui de partout traversent. Chargent. Surchargent. Dévient après les routes vers leurs pentes. Broient les essieux. Faussent les roulements.


mercredi 5 septembre 2018

ON NE LIT PAS POUR LE PLAISIR !


Il est, en matière de lecture, des stéréotypes dont la répétition m’agace de plus en plus profondément. Celui en particulier de ces médiateurs de culture qui s’acharnent à vouloir convaincre que lire est un plaisir, un « délice », chose dont je ne conteste pas la possible réalité, bien entendu, mais le peu de pertinence qu’elle possède par rapport à la finalité qu’elle vise, à savoir : défendre, au profit des publics principalement les plus démunis - et ces derniers ne font apparemment que s’étendre - l’idée que la dite lecture est indispensable au développement d’une subjectivité ouverte capable de résister aux diverses puissances d’asservissement de l’esprit humain, que nos sociétés numériques ont considérablement renforcées.