jeudi 9 août 2018

CONTES, TEXTILES ET POÉSIE AU MUSÉE DU COSTUME DE SCÈNE À MOULINS DANS L’ALLIER.


« Circé l'enchanteresse estoit vestue d'une robe d'or, de deux couleurs, estoffée partout de petites houppes d'or et de soye, et voylée de grands crespes d'argent et de soye : ses garnitures de teste, col et bras, estans merveilleusement enrichies de pierreries et perles d'inestimable valeur : en sa main, elle portoit une verge d'or de cinq pieds, tout ainsi que l'ancienne Circé en usoit, lorsque, par l'attouchement de cette verge, elle convertissoit les hommes en bestes et en choses inanimées. »

Les historiens du spectacle s’accordent généralement pour voir dans le Balet comyque de la Royne (1), présenté le dimanche 15 octobre 1581 dans la salle du Petit-Bourbon, face au Palais du Louvre, la première ébauche significative de ce qui allait devenir l’Opéra. On voit par la description qu’en donne ici le principal organisateur, l’italien Balthasarini qui prit pour l’occasion le nom de Balthasar de Beaujoyeulx et se fit attribuer le titre de Valet de Chambre du Roy & de la Reyne sa mère, qu’on ne lésinait guère à l’époque sur les costumes et que si ces derniers ne se souciaient que fort peu de naturel ou de vraisemblance, tout semblait bien être fait pour qu’ils concourent avec les autres éléments du spectacle à émerveiller le spectateur et mettre surtout en valeur la magnificence des personnalités qui l’avaient commandité (2).

Je sais finalement assez peu de choses sur l’histoire du costume de scène : ma formation m’ayant malheureusement fait me tourner davantage vers la matière verbale des textes que vers ces matières et ces formes textiles dont j’ai à l’occasion pu me rendre compte qu’elles jouent dans certaines productions un rôle remarquable. C’est pourquoi passant dernièrement à proximité de Moulins, je n’hésitais pas à faire un léger détour.

Moulins, Moulins sur Allier, est une ville disparate. J’y logeai dans une grosse bâtisse sans grâce après un bien délicieux repas au Bistrot de Guillaume et m’être démultiplié à l’infini entre les glaces du superbe Grand Café de style 1900 qui se trouve à deux pas sur la place. En chemin j’avais eu la surprise d’une sorte de grosse villa touquettoise prise entre la tour-donjon médiévale, dite la Malcoiffée dont je possède dans mon bureau une jolie gravure réalisée au XIX par Queyroy, et les ailes d’un beau pavillon présenté comme le premier bâtiment de style renaissance construit en France vers 1500 pour cette Anne de Beaujeu dont je comptais bien découvrir le portrait sur le volet droit du célèbre triptyque de la Vierge de l’Apocalypse que cache la chapelle des Evêques parcimonieusement ouverte dans la cathédrale proche.

Mais c’est à l’ancienne et noble caserne de cavalerie qui borde la rive sud de l’Allier et abrite aujourd’hui le Centre national du costume de scène et de la scénographie, première structure au monde à être entièrement consacrée au patrimoine du spectacle vivant (théâtre, opéra, danse…) que j’entendais consacrer l’essentiel de mon attention. On y arrive assez vite par ce pont réalisé dans la seconde moitié du XIX par un certain Régemortes mais que d’aucuns dans la ville, continuent d’attribuer au plus célèbre  Hardouin, le fameux architecte de Louis XIV qui en construisit une première version à trois arches vite emportée par les crues sauvages de la forte rivière qu’elle s’imaginait souverainement dompter.

Il faisait un soleil de plomb, royal, dans la vaste et belle cour de caserne édifiée sous Louis XV et rien ne pouvait d’abord me convenir mieux que cet impératif obligeant de ne pas soumettre les fragiles costumes à des lumières trop vives ainsi qu’à des températures caniculaires. Je passais assez vite sur l’espace dédié depuis la naissance du musée à Noureïev pour réserver les faibles capacités de concentration que me laisse la fatigue des voyages, à l’exposition en cours consacrée au monde enchanté des contes de fées.

Naturellement en ce cœur des vacances d’été, les salles parmi lesquelles étaient distribuées les différents aspects du passionnant parcours qui m’attendait étaient plus qu’animées par tout un brouhaha diabolique d’enfants que leurs pauvres parents tentaient avec plus ou moins de patience et de savoir-faire d’entraîner à la rédaction du carnet de visite ou du livret-jeu que la plupart des établissements d’aujourd’hui se sentent tenus de proposer pour en motiver et guider la visite. Pas facile de ce fait d’entendre et de regarder tranquillement les extraits de spectacle judicieusement placés au pied des vastes vitrines où se trouvaient exposés une partie des quelques 150 costumes issus des diverses représentations de contes évoqués en ces lieux.   Et j’avoue que je regrettais bien alors de n’avoir pas à disposition la baguette de Circé qui m’aurait aisément permis de mettre un terme à toute cette agitation.

On l’ignore généralement mais Charles Perrault était petit-fils de brodeur tout comme Jean-Baptiste Poquelin était fils de drapier. Et c’est vrai qu’on ne compte pas parmi les personnages des contes qui toujours nous fascinent ces petites ou larges mains qui travaillent le cuir ou la toile : fileuses, tailleurs, dentelliers et brodeurs, savetiers, cordonniers, nous rappellent à quel point les métiers du costume tenaient une place de choix dans l’univers d’autrefois. Et c’est à juste titre que l’intéressant Dossier (3) réalisé par l’équipe pédagogique du musée  rappelle que « parmi les nombreux ingrédients qui assurent le bon déroulement de ces intrigues sur scène, les costumes dont certains sont devenus de véritables symboles comme le manteau du Petit Chaperon rouge, la peau d’âne de la princesse, la pantoufle de vair de Cendrillon, les bottes du Chat botté et du Petit Poucet, la redingote du Petit Prince, les atours maléfiques de la fée Carabosse... figurent au tout premier plan » et précise que  « toujours réinterprétés aujourd’hui, les contes, en particulier ceux de Charles Perrault, offrent aux costumiers un terrain fertile à l’expression de leur imagination » constatant « qu’ ils y déclinent un vocabulaire vestimentaire, où les styles et les époques, historiques ou contemporaines, réalistes, fantaisistes ou futuristes, se côtoient avec magie. »

Costume de Jorge Gallardo pour la Belle et la Bête
Et c’est bien là le grand mérite de cette intelligente et agréable exposition : que de mettre clairement en lumière l’inventivité et la créativité de ces costumiers qui, partant d’un même texte, l’habillent suivant des esthétiques singulières. Car, si un certain nombre de compagnies de ballet ou d’opéra, voire de marionnettistes ont tendance à propos des œuvres les plus connues de ce répertoire des contes, à ne pas trop s’éloigner des représentations traditionnelles, ou à se contenter de quelques signes pauvres et allusifs, les meilleures n’hésitent pas à faire œuvre de plus d’imagination et à faire se produire leurs personnages sous des dehors beaucoup plus surprenants en créant pour eux de véritables costumes relevant d’une esthétique plus ambitieuse et plus contemporaine. Ce qui suppose des costumiers qui soient aussi des artistes. En témoignaient ici pour moi à Moulins, ces somptueux costumes d’inspiration japonaise de Tomio Mohri, réalisés pour le Coq d’or de Rimski-Korsakov à l’intention du metteur en scène issu de la tradition kabuki, Ennosuke Ichikawa. Ou les créations aux antipodes l’une de l’autre de Philippe Guillotel et de Jorge Gallardo pour la Belle et la Bête confrontées dans la salle 12 de l’exposition.

Ceux qui suivent un peu régulièrement ce blog savent qu’il m’arrive de pester contre l’emploi de plus en plus fréquent comme de plus en plus vague de l’adjectif « poétique ». Cet adjectif ne servant souvent qu’à conférer une sorte de plus-value factice à toutes sortes de réalités n’ayant rien à voir avec ce genre appelé « poésie » qui par ailleurs peine à survivre dans notre époque où l’industrie culturelle est presque totalement parvenue à étouffer les productions d’art ne se réclamant que d’une authentique exigence de création personnelle. Pourtant, je n’hésiterai pas ici à écrire que cette exposition du musée du costume de scène de Moulins a quelque chose de poétique si l’on veut bien entendre par « poétique » non ce trop fameux « je ne scay quoy » dont Furetière disait qu’on l’employait pour désigner les « choses dont on ne peut trouver la vraye expression » mais ce qui déporte l’imagination vers de nouveaux espaces, stimule notre sensibilité à de nouvelles matières et identifie finalement de nouveaux domaines de création conscients de leurs logiques propres.

Et tant mieux pour les enfants s’ils se sont amusés !

NOTES
1.
On trouvera tout ce qu’il faut savoir sur le Ballet comique de la reine et jusqu’à la somme qu’en tira Pierre De Ronsard en cliquant sur le lien suivant :

2.
Adolphe Julien à qui l’on doit une des premières histoires du costume de théâtre (parue chez Charpentier en 1880)  rapporte qu’ « à l'occasion, les comédiens ne rougissaient d’ailleurs pas de stimuler pour leur costume la générosité des grands et que lorsque Quinault fit jouer, en 1665, à l'Hôtel de Bourgogne, sa comédie de la Mère coquette ou les Amants brouillés, Raymond Poisson, le Crispin sans rival, le chef de cette célèbre famille de comédiens, se trouva fort embarrassé pour se procurer le costume d'une extrême élégance qui convenait à son rôle de marquis ridicule. Le spirituel acteur s'en tira par l'épître suivante :

A MONSEIGNEUR LE DUC DE CREQUY

Les Amants brouillés, de Quinault,
Vont dans peu de jours faire rage ;
J'y joue un marquis, et je gage
D'y faire rire comme il faut ;
C'est un marquis de conséquence,
Obligé de faire dépense
Pour soutenir sa qualité ;
Mais, s'il manque un peu d'industrie,
Il faudra, de nécessité,
Que j'aille, malgré sa fierté,
L'habiller à la friperie.
Vous, des ducs le plus magnifique,
Et le plus généreux aussi,
Je voudrais bien pouvoir ici
Faire votre panégyrique :
Je n'irai point citer vos illustres aïeux
Qu'on place dans l'histoire au rang des demi-dieux ;
Je trouve assez en vous de quoi me satisfaire;
Toutes vos actions passent sans contredit.

Ma foi! Je ne sais comment faire
Pour vous demander un habit. »

3.

samedi 4 août 2018

L’ÉTÉ NE FERME PAS LES YEUX.


Fernand Léger, Le Campeur, vers 1954, Biot



L’été. Nous avons la chance de pouvoir profiter de la franchise du moment non pour pratiquer le saut à l’élastique ou le jet ski mais pour nous adonner aux plaisirs de la marche, aux joies de la baignade sur des plages peu fréquentées ou des cours d’eau encaissés cherchant leur voie parmi les roches et glissant sur des pierres où nous n’avons jamais mis le pied… Et nous aimons l’été l’idée d’une autre vie ailleurs. Dans les couleurs et les odeurs d’un pays qui n’est pas le nôtre. D’une campagne différente. Soumise à des régimes de vents et de chaleurs, de découpes des ombres, d’affirmations parfois brutales de lumière qui réveillent nos sens d’ordinaire peu enclins à se trouver brusqués.


vendredi 6 juillet 2018

CAHIER 7 : EXTRAITS PRIX DES DECOUVREURS 2018-19 : LA TERRE TOURNE PLUS VITE DE CAMILLE LOIVIER.

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Dernier de ces Cahier d'extraits que nous mettons sur ce blog à disposition non seulement des classes qui participeront cette année encore au Prix des Découvreurs mais de tous ceux qui auront la bonne idée de s'en servir pour élargir un peu la connaissance tellement limitée qu'on donne dans les écoles de la poésie actuelle.

Rappelons que l'iconographie et les liens que nous proposons dans chacun de ces Cahiers ne sont pas là pour faire jolis et distraire les jeunes des textes que nous désirons leur faire découvrir mais pour les entraîner à comprendre à quel point la sensibilité artistique est faite de mises en relation, d'ouverture à toutes sortes de formes et de moyens d'expression. A chacun de tisser alors ses propres réseaux de signification. Et de s'inventer parmi eux ses parcours.  

jeudi 5 juillet 2018

mercredi 4 juillet 2018

CAHIER 5 : EXTRAITS PRIX DES DECOUVREURS 2018-19 : L’OGRE DU VATERLAND DE PAUL DE BRANCION.

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Comme je l’ai écrit il y a quelque temps dans ce blog : avec L’Ogre du Vaterland, publié en 2017, soit un peu plus de cinq ans après la mort de son père, l’auteur/narrateur décrivant ce qu’il appelle « les effroyables travers de Léon Jacques » dont il se reconnaît lui-même « porteur contaminé mais conscient », ne fait pas que tenter de s’amputer de cette « gangrène » psychologique et morale qu’est le prolongement en lui de la monstruosité paternelle. Il brosse pour nous le tableau effrayant des dessous d’une famille de la grande bourgeoisie de la seconde moitié du XXème n’hésitant pas à dénoncer ce qui se cache de petitesse sordide derrière certaines carrières qu’une société soumise au prestige du nom et de l’argent continue cyniquement à ériger en modèles.

À l’intention naturellement des classes et toujours avec ce même souci de permettre à nos amis professeurs de mettre chaque jour davantage la poésie au cœur des arts auxquels on leur demande d’ouvrir la sensibilité des jeunes, nous proposons à partir de ces extraits d’effectuer une plongée dans le monde de « l’illustration » à travers le travail de Gustave Doré autour de la figure de l’Ogre.

mardi 3 juillet 2018

CAHIER 4 EXTRAITS DÉCOUVREURS 2018-19 : KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER.


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Comme j’ai eu l’occasion de le montrer dans l’article que je lui ai consacré, le livre de Laure Gauthier, Kaspar de pierre est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. J’espère donc que la découverte ici des extraits, comme d’ailleurs pour tous les autres ouvrages en compétition, mènera le lecteur à prendre connaissance de l’ensemble. Sans se laisser dissuader par ce que l’écriture de Laure Gauthier peut avoir de déroutant pour quiconque n’est pas encore trop familier des libertés contemporaines. 

vendredi 29 juin 2018

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2018-19 : CARNET SANS BORD DE LILI FRIKH.


https://drive.google.com/open?id=1q63wzQS4p1n-zaQ-PCL18mOp5rSRwWnA
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J’ai déjà pu rendre compte dans ce blog de l’intérêt que le livre de Lili Frikh a suscité chez moi. Je suis persuadé que cet ouvrage qui attire particulièrement l’attention sur la relation fondamentale qui existe entre la vie et la parole, bien au-delà du simple fait d’écrire et de trouver, comme on dit, ses mots, est de nature à faire découvrir aux jeunes à quelles nécessités peut répondre aujourd’hui, comme toujours, la poésie. Même si, comme ici, elle est prose. Et apparaît sans oripeaux.