vendredi 3 mai 2019

NOUS CONTENTER DE CE DISCRET MIRACLE. PRÉSENTATION DE LA SÉLECTION 2019-20 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.


CLIQUER POUR DECOUVRIR LA SELECTION


On le sait. Si l’idée de poésie, le mot, jouissent toujours aujourd’hui d’un évident prestige, la chose, je veux dire les ouvrages qui s’en réclament et que continuent à tenter désespérément de publier ceux qui se disent ou se prétendent poètes, sont loin de faire comme on dit recette : tous les éditeurs vous le diront qui peinent à assurer aux ouvrages qu’ils font paraître des ventes dépassant non pas le millier mais la centaine, la petite centaine d’acheteurs véritables.



Quand on est comme nous persuadés que l’expérience humaine a besoin de parole non seulement pour se communiquer mais pour se donner forme, et par là s’augmenter, cette situation ne peut qu’interpeller. C’est la raison pour laquelle depuis près d’un quart de siècle nous travaillons à faire en sorte que la poésie, comme travail supérieur de parole, activité particulière du corps/esprit cherchant à se manifester à travers un langage, retrouve auprès des jeunes un attrait puis un sens dont les exercices scolaires trop souvent effectués sur la base de corpus désespérément figés, l’ont, nous semble-t-il, peu à peu dépouillée.



Faire lire aux jeunes, dont nous savons à quel point la tendre plasticité de leur être a besoin pour se construire d’autre chose de plus consistant et de plus résistant que les grossiers formatages qui lui sont actuellement proposés, des textes d’aujourd’hui amenant à s’interroger sur les nécessités et les possibilités multiples de la parole confrontée aux mille et une sollicitations d’un monde ouvert qui de partout faisant signe, déroute à la fois nos affects et nos curiosités, c’est ce que nous recherchons.



Diversité pour cela est le premier mot. Il importe en effet que l’œuvre soit offerte en exemple et non pas en modèle. Qu’elle incite à la pensée. Sans chercher à soumettre. C’est pourquoi nos sélections offrent aux jeunes qui les découvrent des textes dont les évidentes différences de forme et de contenu sont pour eux l’occasion de cette élémentaire désaliénation du regard susceptible de les conduire à reconnaître voire à revendiquer plus clairement encore, leur propre singularité.



Stimulation. Réflexion. Les ouvrages que nous choisissons doivent aussi permettre d’interroger tout autant la parole que certaines des réalités dont elle fait, dans son fil, état.



Il y aura par exemple profit cette année à s’interroger avec nous sur la façon dont les romanciers, que sont fondamentalement Jérôme Leroy et Cécile Coulon, abordent l’écriture poétique pour livrer leur sentiment du monde comme sur la façon beaucoup plus elliptique dont Isabelle Alentour, évoque quant à elle dans Louise, une adolescence doublement victime et de viol et d’inceste.



Avec Sans adresse, de Pierre Vinclair, qui nous transporte en partie dans le Shangaï d’aujourd’hui, il y aura sûrement à revenir sur l’aptitude des formes anciennes à continuer de dire notre présent compliqué. Mais selon quelles nouvelles modalités ? Tandis qu’avec l’ouvrage déroutant de Flora Bonfanti on cherchera à comprendre comment la libération de la pensée imaginative peut conduire à reconsidérer de fond en comble toute réalité.



La poésie personne n’en lit, affirme Marc Guimo dans le petit livre de la Boucherie littéraire que nous avons aussi sélectionné. Faut-il alors comme il le suggère ironiquement en augmenter outrageusement le prix et la promouvoir par toutes les stratégies du marketing publicitaire pour lui redonner artificiellement ces foules de consommateurs avides qui n’en soupçonnent même plus aujourd’hui l’existence ? Sûrement que non. Mais tenter d’y intéresser vraiment, librement et obstinément comme nous tentons de le faire avec nos amis professeurs, un certain nombre de jeunes ouverts et sensibles que cette découverte continuera d’habiter longtemps, c’est de ce discret miracle, pour reprendre le terme du poète irakien Fadhil AL Azzawi que nous sommes heureux d’accueillir dans notre sélection pour la sagesse toute empreinte d’humour et d’intelligence avec laquelle il regarde les dures réalités qui ont marqué son existence d’exilé, c’est de ce miracle, modeste oui, mais essentiel, que nous nous contenterons.



N.B.

Précisons une nouvelle fois que notre sélection au contraire de diverses autres n’a pas la prétention de retenir les meilleurs ouvrages parus dans l’année. Elle n’est pas non plus établie pour faire plaisir aux ami(e)s ou entrer dans ces jeux de stratégie de réseaux qui décrédibilisent en partie les espaces artistiques contemporains.

Notre sélection est élaborée avec le souci primordial de respecter, comme nous le disons plus haut, une certaine diversité de voix, capable d’offrir aux jeunes dont le bagage culturel est naturellement encore très limité, des textes dont l’éventail de lisibilité n’apparaît pas trop large par rapport aux possibilités. 

Autant que possible nous avons cherché à ce que la somme d’expériences singulières qui s’y voient abordées puisse trouver en eux une certaine résonance dans des domaines aussi variés que l’état actuel du monde ou les secrets les plus difficilement avouables de l’intimité.

Que ces thématiques puissent aussi être raccrochées à une réflexion sur l’art et le langage nous paraît non seulement utile mais primordial. Aussi trouvera t’on à travers nombre de ces textes à s’interroger sur l’acte même d’écrire et plus largement sur la question essentielle de sa relation à ce qu’on appelle la réalité.

Il fallait aussi, de notre point de vue que nous attirions l’attention sur le travail essentiel de l’édition des textes poétiques et que nous aidions à découvrir ces petits éditeurs que nous ne saurions trop encourager dans leur difficile engagement.

Enfin il nous fallait nous entendre avec les poètes de notre sélection pour savoir jusqu’à quel point la plupart d’entre eux pouvait accompagner notre opération au cœur même des classes qui auraient le désir de les rencontrer. Beaucoup de choses passent par ces rencontres qui peuvent en effet relancer autrement et plus efficacement la lecture. La présence physique, la vie, venant ici soutenir la parole et les paroles alors, se mettant à prendre vie.

À nos amis professeurs, de lettres ou documentalistes, de trouver maintenant les voies, comme ils le font chaque année avec intelligence et inventivité, pour tirer avec leurs élèves le meilleur parti de notre proposition.