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dimanche 25 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. LES OISEAUX FAVORABLES DE STÉPHANE BOUQUET.


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Paru en 2014 aux éditions Les Inaperçus, l’ouvrage que Stéphane Bouquet a intitulé Les oiseaux favorables semble avoir effectivement peu retenu l’attention du petit nombre de ceux qui continuent à vouloir rendre la poésie qui s’écrit aujourd’hui, non seulement un peu plus visible mais surtout plus intelligible. Et par là nécessaire.

Pourtant ce livre ou plutôt ce livret qui selon le principe des Inaperçus qui est de faire se rencontrer deux univers et de trouver l’alchimie entre une écriture poétique et une création plastique contemporaines, dialogue avec une quinzaine de photographies du journaliste, écrivain et photographe Amaury da Cunha, peut constituer pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore une excellente porte d’entrée sinon dans l’œuvre, assez diverse, de Stéphane Bouquet, du moins dans l’esprit qui pour une grande part l’anime.

Apparaissant sous la forme d’un monologue intérieur émanant d’une femme de 46 ans qui sent que pour elle « tout est peut-être fini, périmé, caduque, obsolète », et s’éprouve comme « une longue vibration de solitude qu’amplifient toutes les ondes de douleur environnantes », le texte de Stéphane Bouquet affirme l’existence d’une poésie capable aujourd’hui de s’émanciper des formes génériques dans lesquelles trop souvent encore on prétend la contenir et la possibilité surtout d’un lyrisme personnel affranchi lui aussi de cette exaltation narcissique du moi qui empêche de comprendre que l’acte d’écriture est par nature moins porté vers l’expression de soi que par cette ouverture créatrice à l’autre, tous les autres, à travers laquelle se construit souvent le meilleur de nous.

On s’en apercevra bien vite : loin de reposer sur la parfaite cohérence narrative que recherchent les fabricants d’histoire, le texte de Stéphane Bouquet emprunte aussi bien à l’identité fictive de son personnage qu’aux réalités culturelles et sociales qui caractérisent sa propre existence d’auteur, conférencier, nourri de connaissances cinématographiques, de recherches historiques et étymologiques, habitué des voyages et de toutes sortes de rencontres artistiques et occasionnellement mondaines. Si bien que c’est moins l’identité formelle de la voix qui s’élève à l’intérieur de ce texte qu’il s’agit pour nous d’identifier que le mouvement, le tremblement de son tracé, principalement affectif, qu’il importe de suivre.

Fondé philosophiquement sur la pensée bien connue d’Héraclite selon laquelle il n’existe pas d’essence des choses et sur la célèbre formule de Montaigne également citée : « Et nous et notre jugement et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse », le récit vagabond de Stéphane Bouquet entraîne dans son flux considérations savantes et rêves ingénus, histoires qu’on se raconte et résolutions qu’on prend, sans oublier ces mille et une petites choses qu’on fait ou se dit pour tromper ou pas son sentiment de solitude. Cela est très souvent poignant tant Stéphane Bouquet s’y entend pour mettre à jour au-delà des artifices de surface le dénuement de l’être qui ayant basculé de l’autre côté de la jeunesse se sent « promis à de moins en moins de visages » et ayant fait l’épreuve de l’impermanence des choses et des sentiments s’éprouve désormais dépourvu, conscient que son « stock d’aurores » est devenu ridicule.

Mais c’est comme poème que ce texte attend d’être lu. En en ressentant page après page tout ce qu’ici la parole parvient à signifier de notre pathétique condition d’être désirant, séparé. Se découvrant dans la matière très prosaïque des jours, toujours plus nu, rétréci, vulnérable. « Les arbres en bas dans la rue attendent toujours qu’on leur trouve un nom, ce que nous avons chaque petit-déjeuner remis au lendemain avec optimisme et maintenant la boîte de céréales en forme de lettres est vide, il ne reste que des miettes à peine bonnes pour des souris astreintes depuis trop longtemps à un terrible régime sans sel. C’est une des choses et aussi : il faudrait que le vent nettoie les rues et me débarrasse des souvenirs accrochés partout ».

Une telle lecture ne peut bien entendu être que personnelle. Toutefois il me semble nécessaire de bien préciser afin de corriger l’impression qu’en donneront sans doute les lignes qui précèdent, que le livre de Stéphane Bouquet, s’il ne cache rien de la perte et du sentiment de déréliction qui profondément l’accompagne, sait aussi multiplier le souvenir des petites épiphanies qui rythment notre vie quotidienne et s’ouvrir in fine les portes d’un bonheur accessible. Qui éclaire le titre. «  Bonheur veut dire bonne chance, de bon augure, et en fait, augure vient du latin avis, oiseau, donc : bon oiseau, oiseau favorable. Bonheur = elle vit dans les oiseaux favorables. »

Ce qui nous conduit aux toutes dernières lignes, si terriblement émouvantes, du livre, qui parleront peut-être moins, c’est vrai, aux jeunes-gens qui se reconnaissent plus facilement dans l’Antigone que dans le Créon d’Anouilh: « On nous dit, dès le départ, qu’on trouvera la personne qui nous manque ou le corps qu’il nous faut pour boucher le vide qui est en nous […] mais c’est un mensonge pour rendre toute la suite supportable. Elle a renoncé à chercher, elle a renoncé à prier, à espérer, à supplier, elle a presque renoncé à être prête. Et elle n’a pas assez d’argent pour se payer un bonheur fabriqué, une prothèse qui après tout doit marcher aussi bien que les genoux ou les hanches de métal. Mais elle entretient le brasier, pourtant. Malgré tout : la vie, des oiseaux improvistes, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

 NOTES :

Pour lire des extraits de la première partie du livre qui en compte 3 ainsi qu’un beau texte de l’auteur sur les photographies d’Amaury da Cunha, cliquer dans l’image qui ouvre ce billet.

Stéphane Bouquet à l’intérieur de ce blog : cliquer ici.