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jeudi 2 juillet 2020

DU POUVOIR ET DE L'IMPUISSANCE DES MOTS.


Libre de l’obscure menace d’un étroit tombeau. On ne sait d’où vient cette phrase qu’on lit sur l’une des plaques scellées aux murets de ciment bas qui entourent pas trop joliment à Boulogne-sur-Mer, le Calvaire des marins qui domine le port. Une belle herbe dense régulièrement entretenue repose d’abord les yeux, jette en direction de l’horizon sa grande nappe végétale qui fait paraître en contrebas de la falaise, le sable plus tranquille, l’eau dans le ciel plus calme. Se retournant, on découvre derrière un rideau de haies vives, sans ouverture sur la mer, des petits jardins ouvriers tout en salades, poireaux, choux, sans trop de fleurs ou de fruitiers tandis que dans le petit quartier-résidence de l’autre côté de la rue, les maisons, simples cubes sans étage apparent, ouvrent en façade deux ou trois fenêtres minuscules augmentées, dans le haut de leur porte d’entrée, protégée par un auvent léger, d’un rectangle étroit de jour sombre.

C’est au large, de Land’s End, pointe extrême au sud-ouest de la Cornouailles dans les parages de l’île mythique de Lyonesse qui avant de servir de cadre aux « fantasies » du romancier américain Jack Vance, fut un des lieux merveilleux de la légende arthurienne, que disparut le jeune Adrien Bourgain, mousse, avec le chalutier Vert Prairial, au matin du 14 mars 1956. Ses maîtres de l’école d’apprentissage maritime de Boulogne nous le rappellent, qui ont imaginé pour lui ces mots singuliers qu’ils ont fait graver sur la plaque de marbre sombre et qui résonnent étrangement dans ce quartier d’habitation si proche et pourtant si loin à la fois de la mer. Comme si cette loi d’équilibre qui préside selon certains philosophes aux destinées du vivant découvrait là encore sa secrète illustration. Comme si, face à la voracité démonstrative, démesurément ouverte de la mer, les vies des fils, filles, des cousins, frères et femmes peut-être encore, de ces marins disparus dont le monument désert prend en charge comme il peut, le souvenir, avaient cherché – et l’on sait bien que ce n’est qu’une idée, une impression, les choses pouvant s’expliquer de façon beaucoup plus terre-à-terre, si l’on peut dire ! – avaient cherché et trouvé là, finalement, à s’enclore, figées dans l’espace étroit d’un lieu renfermé sur lui-même. Déshabité du grand large. Délié, dégagé. Affranchi d’horizon.


Mais que sait-on finalement du vivant ? De la vie véritable des hommes ? Il est facile, ignorant, de monter comme ça, les mots, les idées, les uns contre les autres. D’opposer ainsi la séduction de certains lieux à l’absence de charme de tant d’endroits d’apparence déshérités mais qui ne sont souvent que socialement désavantagés. Sans doute même que les histoires qui naissent en de tels endroits valent amplement celles plus convenues des autres. Mais ira-t-on jusqu’à se dire que tel petit quartier réel comme celui qu’on découvre ici remontant de la mer jusqu’en haut de la rue du Baron Bucaille reste potentiellement plus riche d’aventure humaine, de puissance même fictionnelle que  tous ces livres, ces récits qui les enferment depuis longtemps dans les clichés eux aussi bien souvent étroits de la littérature ? On pourrait sans réserves l’affirmer s’il ne fallait pour approcher telle secrète et obscure richesse, une curiosité, une expérience, une capacité d’écoute et d’interprétation, une multiplicité de savoirs aussi que nos vies simplement normales ne suffisent en général pas à rassembler. Ainsi passons-nous tout-à côté, en même temps très loin, des choses. Qu’heureusement des pages, des phrases, jusque dans leur mensonge, à leur façon quand même, un peu, éclairent. Ne soyons dupes alors, ni du pouvoir des mots, ni surtout de leur impuissance.

jeudi 30 avril 2020

PUISSANCE DES FICTIONS APOCALYPTIQUES. FABULER LA FIN DU MONDE DE JEAN-PAUL ENGÉLIBERT.


C’est vrai. Je ne partage pas le mépris dans lequel nombre de mes amis poètes, tiennent aujourd’hui le roman et de manière générale, la fiction. Incapable que je suis d'épouser leur conception du primat de l’écriture qui les amène à faire comme si cette dernière ne concernait que le mot, le vers, la strophe ou bien la phrase et ne s’étendait pas aussi à de plus grands ensembles, de plus vastes relations, de structure, de situations, de symboles, bref à tout ce qui, rassemblé dans un livre, un film, une œuvre d’imagination, organise ou désorganise les représentations, les informe, travaille les sensibilités, pour créer ou recréer, en nous, de la jouissance, du sens et des désirs d’action.

Certes je sais le caractère profondément aliénant de la plupart des fictions dont on cherche à nous repaître. Et sais bien l’importance prise aujourd’hui par les professionnels du storytelling dont l’objectif n’est que de permettre aux puissants, à travers tous les canaux qu’ils contrôlent, de mieux manipuler les masses pour asseoir toujours davantage leur pouvoir économique ou politique. N’empêche que, par la fiction, peuvent toujours s’expérimenter toutes sortes de rapports inédits au monde comme à soi-même, se découvrir de vastes pans de réalité, s’ouvrir aussi de nouvelles temporalités par quoi viennent s’élargir les consciences, s’approfondir les inquiétudes et se voir intelligemment relancé l’incessant entretien auquel nous oblige la dure et muette présence, sans rivage, des choses.

Réfléchissant, en cette période de catastrophe, à divers livres qui m’avaient marqué, abordant  la question de l’effondrement, de l’apocalypse, de la disparition, plus ou moins attendue, programmée, de nos inconséquentes et monstrueuses sociétés, je me suis rappelé l’ouvrage de Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, paru à  la Découverte en septembre 2019. S’appuyant sur un nombre restreint mais bien choisi d’œuvres telles que La Route de Mac-Carthy, l’Homme vertical de Davide Longo, la trilogie de Maddaddam de la canadienne Margaret Atwood, Cosmopolis de Don DeLillo, les pièces de guerre d’Edward Bond, des séries comme The Leftovers, des films tels The Ghost in the Shell de Mamoru Oshii ou  Melancholia de Lars von Trier ainsi que d’œuvres d’auteurs français : Robert Merle, Antoine Volodine, Cécile Minard, l’ouvrage met clairement en lumière que de telles fictions loin d’être une façon qu’aurait l’industrie culturelle de nous enfermer un peu plus dans l’univers démobilisateur voire infantilisant du spectacle, jouent au contraire un rôle d’éveil. Possèdent comme une fonction propédeutique, nous préparant psychologiquement à la perte tout en réaffirmant la nécessité de l’action et la création de nouvelles solidarités. Non plus essentiellement humaines. Mais avec l’ensemble du vivant. Quand ce n’est pas – voir Ghost in the Shell - avec les robots eux-mêmes.

Paul KLEE, L'Ange de l'avenir
Nourri des analyses de nombreux penseurs contemporains qui se sont attachés à alerter depuis longtemps sur les dérives suicidaires de notre civilisation planétaire ainsi que par la conception de l’Histoire de Walter Benjamin, particulièrement attaché à comprendre « la constellation des périls » qui menacent notre présent, à partir de leur « préhistoire », l’essai d’Engélibert a le mérite d’inscrire sa réflexion dans le cadre d’une vision historique et par conséquent politique de ce qu’on appelle l’anthropocène que contrairement à certains auteurs il se refuse à voir comme une fatalité, l’attribuant clairement, comme le faisaient déjà les toutes premières œuvres marquées par le développement de la puissance industrielle, aux défaites successives de la pensée face à la prise de contrôle de plus en plus hégémonique du monde par le grand capital.

Je ne sais plus trop où j’ai lu que les vrais écrivains étaient les remords de la conscience de l’humanité, la formule je crois étant du philosophe allemand Feuerbach. Cela se vérifie pleinement à travers les ouvrages évoqués par le livre d’Engélibert. Qui sans jamais chercher à répondre à notre besoin, d’ailleurs impossible à rassasier, comme disait Stig Dagerman, de consolation, sont animés de toute l’énergie du désespoir dont le poète Michel Deguy affirmait au cours des années 90 qu’elle était face aux catastrophes annoncées, le seul recours qui nous restait. Une fois rejetés les minables petits espoirs, les grossières illusions, les utopies adolescentes qui malheureusement rassemblent toujours autour d’eux cette majorité de têtes molles qui composent nos cercles soit-disant artistiques ou cultivés.

Et c’est là qu’encore une fois se vérifie ce merveilleux paradoxe qui veut que les œuvres les plus noires aient la plus grande utilité. Les récits d’apocalypse nous obligent en effet à nous réapproprier le temps, à sortir de notre engluement dans un présent devenu mortifère. Nous rendant, face à la catastrophe, un peu de cette énergie nécessaire aussi bien pour nous y préparer que pour, si c’est toujours possible, y résister. Toute peine disait la philosophe Simone Weil, est supportable dans la clarté. Et dans l’aveuglante clarté de notre fin dont chacune des fictions dont nous parle Engélibert nous aide à voir à quel point elle est déjà en œuvre au cœur même de notre présent, immanente à notre temps, l’espace qui se trouve ouvert devant nous a cela de positif qu’il nous rétablit en acteur. En Sujet. Dans la conscience élargie du sens que nous pouvons enfin donner à la façon que nous avons choisie de nous y confronter.