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mercredi 1 avril 2020

EMPÊCHER L'ESPRIT DE TOUJOURS PLUS S'INFIRMISER AVEC ARMAND LE POÊTE.


Ferons-nous grincer quelques dents en proposant aux élèves des collèges et des lycées d'entrer dans la poésie contemporaine à partir d'un ouvrage dont l'auteur annonce lui-même sur la page d'accueil de son site qu'il est dangereux pour les enfants et déconseillé par l'Education Nationale, a (sic) cause de l'orthographe ?
Composé de courts poèmes d'amour maladroitement calligraphiés, accompagnés de dessins tout aussi maladroits et naïfs, d'annotations désabusées, sans compter de nombreuses ratures, Amours toujours, le livre d'Armand Le Poête (avec un circonflexe) possède en apparence tout d'un brouillon de collégien loin d'être le premier de sa classe et risque de passer aux yeux de ceux qui se contenteront de le feuilleter, pour une provocation, une façon de tourner en ridicule les Poêtes eux-mêmes, du moins ceux qui en sont restés à ne voir dans la poésie que le moyen d'y exprimer les sentiments les plus convenus, voire un divertissement, une pochade un peu débile.
Il est de fait symptomatique que très peu de poètes qui publient régulièrement sur leurs confrères dans les revues de poésie qui leur sont pourtant assez généreusement ouvertes se sont attachés à rendre compte de façon un peu poussée des ouvrages d'Armand dont on dévoilera quand même pour ceux qui ne le connaissent pas qu'il est en fait la créature d'un autre poète très différent de lui et lui aussi sélectionné pour le Prix des Découvreurs 2015, le lyonnais Patrick Dubost.
Passionné de scène, amateur de performance, esprit remarquablement créatif, par ailleurs prof de math, Patrick Dubost est parfaitement à l'aise avec les techniques de communication et d'expression les plus actuelles. Il faut donc prendre les livres d'Armand qu'il publie avec constance depuis une vingtaine d'années avec, sinon tout le sérieux, du moins toute l'attention qu'ils méritent.
Il n'est pas nouveau que les poètes qui sont avant tout des artistes c'est-à-dire des inventeurs de formes, des expérimentateurs d'être, s'inventent des hétéronymes leur permettant, à travers la conception d'écritures et de dispositifs pour eux inédits, de donner corps à des aspirations différentes de leur personnalité. Tout le monde aujourd'hui reconnaît l'importance à côté du nom de Pessoa de ceux d'Alvaro de Campos, de Ricardo Reis ou d'Alberto Caiero pour ne citer que trois des quelques 70 hétéronymes jusqu'ici recensés du grand poète portugais. Sans passer par de tels pseudos - on dirait peut-être aujourd'hui avatars - il faut aussi bien admettre que l'éclatement puis la libération au cours du XX siècle de la figure et des potentialités de l'homme, préparés par la célèbre formule de Rimbaud: " Je est un autre", rendent de moins en moins acceptable pour un auteur conscient des multiples dispositions de son être et des non moins multiples propositions que lui adresse la vie, de s'enfermer dans un style. De se réduire comme disait Michaux parlant de son adolescence à sa boule hermétique et suffisanteMoi n’est jamais que provisoire. On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité écrit ainsi l'auteur de Plume dans une postface de 1938. Avant de s'intimer, dans Poteaux d'angle, avec toute l'énergie dont il était capable et en réponse aux préceptes d'Epictète qui recommandait à l'homme qu'il se fixe une fois pour toute en société un style et un modèle, de tâcher au contraire de sortir de son style. Et d'aller suffisamment loin en lui pour que ce dernier ne puisse plus suivre.
Il faut donc bien admettre au cœur de l'inventive personnalité du très sérieux et très contemporain Patrick Dubost, le droit à l'existence d'un petit personnage né bien avant lui - ce serait en 1911 - qui, parce qu'il se livre follement, sans tabous, seulement soucieux du plaisir de dire et de la découverte, n'a pas tout perdu de son enfance, du temps où les bêtes allaient encore de compagnie avec les cœurs, où l'amour pouvait encore physiquement venir éclairer, transfigurer le monde, un monde à la rencontre duquel on ne craignait pas, calme orphelin d'aller, riche de ses seuls yeux tranquilles quitte à ce qu'il ne vous trouve pas malin.
Bien entendu Patrick Dubost n'a rien de l'absolue naïveté du Gaspard Hauser de Verlaine et dans le monde très intellectualisé de la poésie française actuelle, l'ingénuité retorse qu'il prête à l'œuvre d'Armand le Poête ne trompe et ne cherche à tromper personne. Jouant subtilement et plaisamment sur les attentes, les codes, il fait que la délicate et même parfois fraîche émotion dont ses livres sont assurément porteurs reste largement recouverte - il suffit d' entendre les réactions réjouies de son public - par une bonne couche d'humour drôle ou blagueur. Évacuant peut-être un peu vite la belle question de l'innocence et celles plus dures de l'absence, du ratage, de la fêlure et surtout de la mort. Formes par excellence du manque qui marquent en creux bien des propos de son personnage.
N'empêche, qu'en ces moments où l'on voudrait nous ramener à ces fondamentaux que sont, pour les disciplines littéraires, la maîtrise de la langue et de la pensée claire, et pour l'économie, pour ne parler que d'elle, la rigueur et la discipline, il est salubre de voir combien des poètes comme Patrick Dubost se rient de nos asséchantes gravités, nous démontrant comment, avec les moyens les plus simples mais aussi les plus fous, on peut par l'esprit d'invention, la manipulation décomplexée des mots, des images et des identités, interpeller les imaginaires qui leur sont reliés, pour empêcher l'esprit de toujours plus s'uniformiser, s'infirmiser. Jusqu'à manifester, au passage, ce que montrent bien ici les ratures, combien toute pensée d'abord bredouille, se cherche, s'élabore dans le manque et trouve, dans l'appel, l'ouverture, sa véritable respiration. Qui est par nature d'enfance.
Sans oublier de souligner que si la vie est une équation avec plein d'inconnues, il est bien normal de s'inventer plusieurs vies pour pouvoir les aimées toutes (sic). En toute liberté.


lundi 3 février 2020

ALAIN DAMASIO. UN LIVRE BLEU POLYCHROME. OU LIRE POUR AFFIRMER LA VIE.


Il est réconfortant après avoir enduré les intarissables et nébuleux bla-bla de certains petits Narcisse institutionnels qui ne condescendent à aborder les questions qui les dépassent qu'avec l'ironique ou méprisant détachement qui fera d'eux toujours des goujats de la pensée, de pouvoir compter, chez soi, sur l'amitié de certains livres. Et de retrouver, auprès d'un auteur aimé, cet élan vital que le petit cirque culturel et ses insupportables simulacres semblent en partie conçus pour briser. Le recueil de nouvelles d'Alain Damasio, Aucun souvenir assez solide est de ces livres qui, en dépit du tableau des plus manifestement inquiétant qu'ils brossent de notre situation et de l'avenir que nous nous fabriquons, sont susceptibles de nous redonner cette force, cette impulsion si nécessaires pour ne pas renoncer à rester tout simplement vivants.

Il y aurait des pages et des pages à écrire pour rendre un peu compte du caractère inventif et stimulant de l'œuvre de Damasio. Qui mûrit ses livres sans être comme d'autres, obsédé par le rythme infernal des publications. Ce qui donne à chaque fois des ouvrages qui nous travaillent longtemps et dans les profondeurs. Je considère, pour sa puissance poétique, bien supérieure à celle de trop nombreux ouvrages réalisés par de purs poètes et pour la qualité des réflexions vers lesquelles il nous entraîne, sa Horde du contrevent comme un des romans majeurs de ces dix dernières années et attends avec impatience ses Furtifs qui devraient paraître sous peu.*

Ne disposant pas aujourd'hui du temps, ni peut-être du courage nécessaires pour revenir en détail sur toutes les impressions que m'a laissées une telle œuvre, j'aimerais cependant quand même partager ici un court passage d'une nouvelle dans laquelle la figure d'un scribe lancé tout entier dans l'écriture impossible du Livre, celui qui fera corps enfin avec la vie, rejoint pour moi idéalement la figure que je me fais depuis longtemps du véritable lecteur, un lecteur pour qui la dictée du texte et la soumission à laquelle ce dernier le contraint n'implique aucune perte de liberté, constituant en fait l'occasion d'un déploiement qui n'a de limites que celles qu'il se donne lui-même. Loin de tout fantasme de Vérité. D'identité. Délivré de la tentation d'étouffer le lexique entraînant, rayonnant, de la vie, sa brûlure, sous la cendre reposée des pensées d'inventaire.

TEXTE d’ALAIN DAMASIO

Il faut comprendre qu'El Levir défendait une vision de la littérature (et plus encore du Livre, débat nodal) qui malgré la profondeur de ses travaux et l'ampleur de l'estime que la communauté des érudits lui accordait, non sans réticence, non sans crachat pour ses calligraphies de plein air, n'était plus partagée par personne.

Cette vision, indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, était que la littérature, comme tout art authentique, ne pouvait être que puissance de vie. Donc que le Livre, s'il existait, ne pouvait qu'incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu'incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d'un rouge d'encre longue, que rien ne pouvait faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. Rien, puisque le rythme capturé-relancé à chaque lecture, à chaque attaque de glotte placée au premier mot du premier vers, redéfroissait la totalité de la surface physique du son, lâchait au souffle toute la violence articulatoire des phonèmes briquetés et découplait, sur la page, la masse d'abord compacte des lettres aboutées, pour lui déplier à mesure, comme on offre à un enfant une plage, l'espace où s'architecture l'épars.

On avait toujours objecté, à cette vision, à cette audition, à ce cri, l'idée que le Livre ne pouvait, s'il était unique, contenir quelque chose d'aussi peu rigoureux que la vie, d'aussi multiplement déformable et fluant. Pour une lourde majorité d'érudits, le Livre ne pouvait dévoiler que la Vérité. La Vérité était une. Il n'y avait donc qu'un Livre. Marmoréen. Porteur d'une lumière implacable. Lire le Livre était donc accéder à la Vérité de l'Être, de la Nature ou du Monde (c'était selon la nature des digestions), autrement dit à Dieu.

L'originalité d'El Levir, à ce titre, n'était pas tant qu'il ne croyait à aucun dieu mais que n'y croyant pas, il n'eût pas renoncé à l'espoir du Livre, comme si la Vie, le soleil ivre tournoyant dans le texte suprême, pouvait jeter, du cœur de l'inscrit, en pleine âme, une couleur unique. À la vérité, ses plus proches collaborateurs, dont je fus, surent toujours qu'il n'en était pas exactement (pas du tout) ainsi. La théorie d'El Levir, par ses ennemis simplifiée à outrance, s'appuyait sur cette conviction : qu'un texte unique, même court, recelait une potentialité vertigineuse de sens; que les effets de rythme, dans le plan d'immanence sonore, pouvaient se démultiplier presque à l'infini, aussi bien par vibration moléculaire, de proche en proche, que par effet sonar, avec des sons pulsés dans le vide, sans écho audible, qui apportaient une respiration à même le bruissement; enfin que le jeu des lettres et des mots, la proximité des signifiants (par exemple, rappelait-il toujours, cette manière qu'a «nuit» d'être hantée par son propre verbe, ou « lourd » de vibrer avec lent et sourd), les anagrammes ou les palindromes (une passion dévorante du scribe) pouvaient, si l'on en tenait compte «comme de spectres circulant dans l'ombre blanche de la page», ouvrir au Livre la diversité du vivant. Un Livre unique, oui, d'une seule couleur, pourquoi pas ? – disons bleu – mais d’un bleu hurleur, changeant comme un ciel rougit, se violace puis vire soudain au noir. Un Livre bleu polychrome.

Aucun souvenir assez solide P. 236 - 238


* Ce billet a été publié pour la première fois le 14 avril 2014


lundi 20 janvier 2020

PRATIQUER AUTREMENT LA LECTURE : POUR UN VAGABONGAGE

Vilhelm Hammershøi
Les espaces d’expression réellement libres et gratuits se rétrécissent de jour en jour. Ainsi vient de m’être annoncé la suppression dans les mois à venir de la plateforme qui jusqu’ici hébergeait mon tout premier blog. Qu’il m’est bien sûr proposé de faire migrer sur un site payant. Pour ne pas voir disparaître le fruit d’un travail qui me semble toujours utile j’entreprends donc avec ce long billet, en date du 7 novembre 2013, d’en reprendre régulièrement, ici, les principales publications. Qui ne me semblent pas avoir, avec le temps, perdu de leur pertinence. 


Il y a quelque chose du cheminement curieux, aventureux, profondément passionnel, mis en oeuvre par la découverte en voyage d'une ville étrangère, dans la lecture du texte littéraire. Principalement du texte poétique, cet espace signifiant, toujours un peu dépaysant qui constitue par rapport aux pratiques bien ancrées, situables, de la communication ordinaire, un ailleurs déroutant, remuant, de la langue.


La pédagogie des cartes, des grilles et des définitions procure aux esprits plats l'illusoire satisfaction de parcourir le monde, tout armés de la foi en l'existence d'un savoir objectivable qui dessinerait pour la masse indifférenciée de leurs utilisateurs des itinéraires obligés. Passant par toutes sortes de guides. En poésie, par les livres du maître. Le commentaire littéraire en trois parties. La reconnaissance des figures. Des écoles. Des monuments. Des mouvements...


Sans nier l'intérêt de la mise en valeur de repères communs, hors desquels bien entendu, il n'y aurait plus de communication efficace et réelle possible, il faut bien reconnaître que s'arrêter comme on le fait trop souvent à cette approche surplombante, désincarnée, du texte poétique ne peut donner qu'une image totalement réductrice de sa nature, de sa puissance latente de transformation, voire de sa nécessité propre.

L'espace vivant, dynamique, du texte n'est pas celui de sa représentation intellectuelle. Des chemins balisés. Des parcours ordonnés. De même qu'on ne commence à connaître une ville qu'en la parcourant physiquement, la découvrant par la marche, la vue, à coups d'égarements, de surprises, de tours et de retours qui ne vont pas sans fatigue et parfois sans déception, on n'entre dans un poème qu'à la condition de s'y engager vraiment. En traçant, crayonnant, gribouillant pourquoi pas, en tout cas, inventant son propre itinéraire. Dépendant des mouvements singuliers de sa conscience, de sa sensibilité. " En utilisant les énoncés toujours parcellaires du texte comme guides, certes, mais - comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanité - en les complétant pour en constituer une image plus vive grâce à l'apport d'informations fournies par des modèles cognitifs intériorisés, des mécanismes inférentiels, des expériences vécues et des connaissances culturelles, y compris tirées d'autres textes. "

Fernando Botero
Ce qui signifie qu'il n'y a pas de terme, de terminus à jamais arrêté de l'oeuvre. Ouverte de façon que chacun vienne y tracer son trajet propre, elle ne peut avoir, comme le monde lui-même, que des passagers temporaires, des lecteurs singuliers. Historiques. Auxquels l'école serait bien inspirée d'accorder un peu d'air. Laissant à chacun la possibilité de dérouler à l'occasion son propre fil d'Ariane, le suivre dans ses circonvolutions, ses allées, ses venues, au lieu, croyant bien faire, d'empêcher tout vagabondage en toujours s'efforçant d'acclimater notre inconnaissance grâce à des langages prétendument connus.

Car si les tableaux, les cartes ont certes leur mérite, pour ce qui est de pouvoir collectivement, socialement nous retrouver, nous situer, l'histoire, le récit des parcours, même erratiques, apparemment incongrus, que nous aurons effectués à l'intérieur de la matière buissonnante des espaces où nous avons pénétré, a beaucoup à nous apprendre sur nous, sur les réalités plus ou moins consistantes, résistantes en même temps fuyantes, des choses ( monde et esprit bien sûr) dont nous sommes continûment pétris .


Les notes qui suivent visent à compléter le billet précédent qui plaide pour une approche plus libre à l'école, de la lecture. Débarrassée des grilles artificielles d'analyse. Et de sa croyance, semble-t-il toujours trop prégnante, que le texte contient à l'intérieur de lui un sens, un sens objectif, comme définitif, qu'il s'agirait de commencer d'abord par découvrir et qui serait le même pour tous.


Petite citation éclairante pour commencer : nous l'empruntons à Joseph Conrad qui écrit à propos de Marlow, le jeune officier britannique narrateur d'Au coeur des ténèbres : " Les contes de marins sont d'une franche simplicité, tout le sens en tiendrait dans la coquille d'une noix ouverte. Mais Marlow n'était pas typique (sauf pour son penchant à filer des contes) ; et pour lui le sens d'un épisode ne se trouve pas à l'intérieur, comme d'une noix, mais à l'extérieur, et enveloppe le conte qui l'a suscité, comme une lumière suscite une vapeur, à la ressemblance d'un de ces halos embrumés que fait voir parfois l'illumination spectrale du clair de lune." P. 87 de l'édition G.F. traduction de J.J. Mayoux, 1989.

Claude Simon retiendra tout particulièrement ce propos en le plaçant en épigraphe de son tout dernier roman : Le Tramway, à côté d'une citation tirée du Côté de chez Swann de Marcel Proust.


N'entrer dans les livres, dans le poème en particulier, qu'à la condition de s'y engager vraiment. C'est la problématique même aussi du savoir géographique. Alors qu'on a longtemps enseigné la géographie à grands coups de nomenclatures, de cartes, de relations, de chiffres, de distance... imaginant pouvoir penser scientifiquement l'espace qui nous est donné à vivre hors du sujet vivant que nous constituons, toute la géographie actuelle se soucie de notre relation intime, particulière avec le monde qui nous entoure. Se développe au sein d'une véritable fréquentation de ce dernier. Allant jusqu'à concevoir l'espace non comme un ensemble extérieur donné, figé mais comme une pluralité possible de parcours différenciés. On lira dans l'ouvrage de Jean-Marc Besse, Le Goût du monde, principalement dans son dernier chapitre, Paysage, hodologie, psychogéographie, un bel exposé des diverses avancées réalisées dans ce domaine.

Le texte littéraire n'est en rien replié sur lui-même et la célèbre formule de Gertrude Stein, à savoir "a rose is a rose, is a rose..." sur laquelle s'est fondée une partie des avant-gardes brutales de la dernière partie du siècle passé fait totalement l'impasse sur les mécanismes effectifs de la lecture qui reposent sur des jeux complexes de connotations dans lesquels c'est l'ensemble de la conscience, intelligence et sensibilité liées, tout un monde de signes et de représentations plus ou moins agissants, singulièrement orientés par une existence personnelle, qui se trouve convoqué. "A rose" est toujours dans le moment de la lecture bien autre chose et beaucoup plus qu'une rose. Et jamais la même pour chacun. Et pour chacune des lectures que nous pourrons en faire.
La langue n'est pas un but en soi. Elle est une forme complexe et bien entendu essentielle de relation de notre être avec le monde. Mais c'est l'être ou la vie, le monde, qui sont aux deux bouts de la chaîne.

Espaces buissonnants de la lecture :
On rappellera ici les remarquables approches - qui devraient éclairer plus d'un pédagogue sur ses pratiques - de l'historien Michel de Certeau telles qu'il les formule dans l'Invention du quotidien (voir dans la collection Folio Essais, l'Introduction Générale, p. XLVIII et suiv.). Je pense à sa notion de "lecture braconnage" dont il faut bien admettre qu'elle ne saurait se substituer à des lectures de type savant, autorisé, mais dont il faut savoir qu'elle représente la forme la plus naturelle, plaisante, enrichissante, inventive aussi, vitale, de relation avec le texte. Sans du tout renier, j'insiste, l'importance des pratiques savantes, il serait bon qu'à l'école ces dernières ne prennent pas trop vite et trop largement le pas sur ces lectures d'appropriation, remuantes et un peu vagabondes que le fin pédagogue devrait encourager de manière à en approfondir et affiner les procédures.

vendredi 14 juin 2019

MASSACRES DE TYPHAINE GARNIER. CHEZ LURLURE ! MAIS QUE SALUBRE EST CE CHANT !


Les éditions Lurlure dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais proposent aujourd’hui un ouvrage qui ne manquera pas de réjouir ceux qui dans la poésie voient avant tout sa matière, ses matières, son infini travail de langue et abordent la littérature avec suffisamment d’irrévérencieuse générosité pour demeurer des esprits libres et des natures créatives.




jeudi 4 avril 2019

POUR WISLAWA SZYMBORSKA. NOUS SOUCIER AVANT TOUT DES PAROLES VIVANTES !

Bien envie de faire découvrir à l’occasion du prochain prix des Découvreurs dont nous devons très prochainement délivrer la sélection, la poète polonaise Wisława Szymborska, dont la collection Poésie/Gallimard a récemment fait paraître une anthologie dont le titre, De la mort sans exagérer rien que lui déjà interpelle fortement.

Je sais que malheureusement Szymborska n’est plus de ce monde et que nous sélectionnons en principe des poètes vivants. Mais n’est-ce pas surtout de paroles vivantes, d’une poésie forte et claire, capable avant tout de dire et de faire sentir et comprendre ce qui dans la vie et pour l’homme doit rester nécessaire, que nous devons nous soucier. Pour la faire connaître et partager. 



EXTRAIT :

Wisława Szymborska – De la mort sans exagérer

Elle n’entend rien aux blagues,
aux étoiles, ni aux ponts,
au tissage, ni aux mines, ni au labourage,
ni aux chantiers navals, ni à la pâtisserie.

Quand elle se mêle de nos projets d’avenir,
elle a toujours le dernier mot
hors sujet.

Elle ne sait même pas faire
ce qui directement se rapporte à son art :
ni creuser une tombe,
ni bâcler un cercueil,
ni nettoyer après.

lundi 25 février 2019

LES DÉCOUVREURS AU LYCÉE KERNANEC DE MARCQ-EN-BAROEUL. ENTRE LA PAROLE ET LA VIE.

CLIQUER DANS L'IMAGE POUR DECOUVRIR LE PADLET


Et puis parce qu’il faut surtout penser à la vie et ne pas toujours regarder la face la plus sombre des choses, je suis heureux à la suite de mes deux dernieres interventions sur ce blog d’y partager aujourd’hui le travail réalisé par les élèves de 1 S du lycée Kernanec de Marcq-en-Barœul, près de Lille, sous la direction de Marie-Juliette Robine, une professeur admirable que j’ai la chance de connaître depuis plus d’une dizaine d’années.

J’espère de tout cœur que ces lectures contemporaines si diverses accomplies par les jeunes gens dont s’occupe Marie-Juliette, auront permis à beaucoup d’entre eux, de libérer, comme c’est l’objectif des Découvreurs, cet élan qui va de la parole à la vie et de la vie à la parole



mercredi 5 septembre 2018

ON NE LIT PAS POUR LE PLAISIR !


Il est, en matière de lecture, des stéréotypes dont la répétition m’agace de plus en plus profondément. Celui en particulier de ces médiateurs de culture qui s’acharnent à vouloir convaincre que lire est un plaisir, un « délice », chose dont je ne conteste pas la possible réalité, bien entendu, mais le peu de pertinence qu’elle possède par rapport à la finalité qu’elle vise, à savoir : défendre, au profit des publics principalement les plus démunis - et ces derniers ne font apparemment que s’étendre - l’idée que la dite lecture est indispensable au développement d’une subjectivité ouverte capable de résister aux diverses puissances d’asservissement de l’esprit humain, que nos sociétés numériques ont considérablement renforcées.


jeudi 31 mai 2018

SI RIEN MAJUSCULE N’ÉCARTE. SUR LA RENCONTRE EN MILIEU SCOLAIRE.


                       Il  « ne nous a point donné des paroles mortes
Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes
 (Ou dans des grandes),
Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance
Comme les momies d’Égypte.
[Il], ne nous a point donné des conserves de paroles
A garder,
Mais il nous a donné des paroles vivantes
A nourrir.
[…]
Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,
Nourries vivantes,
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.
Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton. »

Charles Péguy
Le porche du mystère de la deuxième vertu


Bien souvent j’aurais, dans ce blog comme dans celui dont il a pris la relève, fait l’éloge de la rencontre. Celle que nous promouvons et encadrons. Avec des auteurs et des êtres vivants. Dans des écoles animées par un réel souci d’ouverture à l’art perçu comme un vecteur privilégié d’élargissement et d’approfondissement d’être. Et cela ne m’a jamais empêché d’en constater le caractère illusoire dès lors qu’il ne s’agissait, en matière de poésie contemporaine, que de rencontres ponctuelles. Sans précédent. Comme sans suites. Non portées. Non vécues.

dimanche 19 novembre 2017

POUVOIRS DE LA FICTION. À PROPOS DE LA MAISON ÉTERNELLE DE YURI SLEZKINE.

Il est des rêves collectifs dont nous avons malheureusement appris à trop bien nous réveiller. Ainsi de celui que nourrit au siècle dernier sur le territoire de l’ancienne Russie toute une génération d’intraitables révolutionnaires qui tenta d’y installer pour l’éternité une société sans classe et sans exploitation par la mise en place d’un régime qui ne se maintint finalement pas plus que le temps d’une courte vie humaine.

Sûrement que ce dernier dont on sait les souffrances et les atrocités dont il fut responsable ne doit pas être regretté. Mais confronté aujourd’hui à l’affirmation tellement écoeurante des inégalités que les sociétés dîtes libérales ont laissé s’établir quand elles ne les promeuvent pas, entre les fameux premiers de cordée qui ne tirent à eux que les bénéfices du travail des êtres qu’ils exploitent et la masse immense de ceux qui, de multiples façons, voient leur vie ou une partie de leur vie, sacrifiée à ce système, pour ne rien dire au passage de ce qu’il en coûte pour la survie de la planète, oui, confronté à cela, on comprendrait qu’on en vienne à regretter ces visions d’avenir radieux et que sous l’apparente résignation des comportements et malgré les efforts d’endormissement des pouvoirs de tous ordres, germent à nouveau, dans nos coins de cerveau toujours disponibles, des projets de « révolution », mûrissent dans nos cœurs des désirs de révolte, s’expriment un peu partout des impatiences et des colères qui pourraient tout emporter demain.
C’est donc avec des préventions moindres à l’égard de la tentation révolutionnaire et de ses effrayantes radicalités que je me suis lancé ces derniers jours dans la lecture du monumental ouvrage composé par l’historien américain Yuri Slezkine qui sous couvert de nous raconter un peu à la manière de la Vie mode d’emploi de Perec, l’histoire des premiers habitants de la fameuse Maison du Gouvernement construite à la fin des années 20, face au Kremlin,  pour abriter quelques centaines de privilégiés du régime, tente d’analyser les ressorts fondamentaux de la psyché bolchevique.

« Toute ressemblance avec des personnages de fiction, vivants ou morts, serait pure coïncidence »


samedi 11 novembre 2017

POÉSIE ET NOUVELLES TECHNOLOGIES À L’ÉCOLE. À PROPOS DU PROJET I-VOIX DU LYCÉE DE L’IROISE À BREST.

ELEVES DU LYCEE DE L'IROISE DANS UNE LIBRAIRIE DE BREST
Comment faciliter l’accès des jeunes et de leurs maîtres à cette poésie actuelle que le peu d’intérêt que lui manifeste une société avant tout préoccupée de vitesse, d’images, de pensée simple et de rentabilité grossière, a rendu presque invisible ; comment revivifier l’approche que l’institution scolaire, toujours particulièrement frileuse sur ce point, propose de la poésie, voilà, comme comme on sait, quelques-unes des préoccupations de notre association qui peut s’enorgueillir de faire découvrir chaque année des ouvrages d’auteurs vivants à des centaines et des centaines de jeunes répartis dans toute la France,  d’avoir depuis sa création en 1998, fait rentrer dans les CDI des milliers d’ouvrages de poésie contemporaine et fait découvrir plusieurs dizaines de petits éditeurs absents des librairies comme des bibliothèques publiques.

mardi 4 juillet 2017

ÉDUQUER NOTRE MERVEILLEUSE CAPACITÉ DE PAROLE. LE DOSSIER 2017-2018 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

CLIQUER POUR ACCEDER AU DOSSIER
Le dossier de l'édition 2017-18 est désormais accessible. Avec les extraits des divers ouvrages sélectionnés, un certain nombre de pistes pour en prolonger la lecture et un nombre important d'illustrations destinées à ouvrir également le regard en direction d'autres formes d'art. 

Nous en reproduisons ici l'avant-propos.

Oui. Nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique au langage que de témoigner de cette nécessité profonde. Et cela n’est-il pas merveilleux de réaliser que nous  sommes dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Que la poésie soit une parole avant tout liée à la vie, à cette pression que sur nous elle exerce, chacun en trouvera aujourd’hui la preuve dans cette nouvelle sélection du Prix des Découvreurs. Plus centrés sur la sphère affective, privée ou familiale, que les éditions précédentes, plus facilement abordables par de jeunes lecteurs, plus courts également, les ouvrages que nous présentons à leur active curiosité parlent, dans le langage et les formes d’aujourd’hui, de chagrin, de perte, de solitude, de vulnérabilité et de difficulté à être, mais de désirs aussi, d’amours et de tendresses, dans le monde pas toujours bien facile qui nous est donné à vivre. Un monde où la diversité des origines et des conditions marque profondément les existences. Mais où les réserves d’énergie individuelles, la créativité et la généreuse ouverture de la pensée et de la sensibilité font aussi la différence.

dimanche 5 février 2017

POUR UNE HYGIÈNE DE L’ESPRIT. UNE PENSÉE SANS ABRI. CHRISTIANE VESCHAMBRE AVEC LES LYCÉENS DE BOULOGNE ET CALAIS.

Christiane Veschambre au lycée Branly de Boulogne-sur-Mer
L’école peut-elle se limiter aujourd’hui à des savoirs arrêtés ? À la transmission de modèles ? De listes. De connaissances ou de dogmes à réciter. Non. Et de moins en moins non ! À l’heure où la menace de l’enfermement des esprits dans des systèmes de croyances visant à nier le droit de chacun à sa propre différence alerte à juste titre sur ce que nous voulons sauver de nos démocraties, il est bon de rappeler que la pensée véritable, celle qui fait avancer, est toujours sans abri.

mardi 31 janvier 2017

HERBES. CONJOINDRE À NOUVEAU NATURE ET CULTURE ! AUGUSTIN BERQUE.

Herbes sur les bords du lac de Trakkai
On le sait. Durant des lustres, notre enseignement s'est complu  à organiser son approche de la littérature et principalement de la poésie autour de grands thèmes tels l'amour, la rencontre, l'engagement, la femme et plus largement encore celui de la nature !!! Et c'est de cette passion immodérée pour les concepts vagues et leur illustration caricaturale qu'ont fini sans doute par apparaître autour de nous des générations d'esprits manipulateurs et bavards davantage occupés de l'effet de leurs paroles que de la relation qu'elles devraient entretenir avec ce que nous appellerons, pour aller vite, le réel foisonnant qui non pas nous entoure mais de fait, en partie, nous construit. 

Alors, lisant l'ouvrage passionnant que les éditions Champ Vallon viennent de me faire parvenir, un ouvrage collectif consacré au motif de l'herbe et dirigé par un spécialiste du cinéma, le professeur Jean Mottet, je me dis que nous serions bien avisés de renouveler nos approches esthétiques en nous tournant comme il l'écrit vers "l'éprouvante simplicité" comme disait René Char, des motifs élémentaires : le nuage, le rocher, l'arbre, l'herbe…  Pour m'inspirer régulièrement du merveilleux petit livre de Véronique Brindeau sur les mousses, ou de certaines connaissances que j'ai pu recueillir sur la neige, sans parler effectivement de la classification des nuages élaborée par l'anglais  Luke Howard, j'ai pu constater comment cette approche par le motif était en mesure de susciter réellement tout d'abord l'étonnement, puis la curiosité,  la réflexion active enfin, de la plupart des jeunes qu'il m'arrive de rencontrer.

J'aurais aimé ici évoquer chacune des 12 contributions qui à travers le regard du paysagiste, du critique d'art, du philosophe, du géographe, de l'orientaliste, du jardinier, du botaniste, de l'écrivain, du musicologue …. renseignent l'inépuisable réalité de ce qui se trouve recouvert par l'idée en apparence si transparente et docile de l'herbe. La profondeur et l'intérêt si divers de la plupart de ces textes font que chacun comprendra qu'il fera mieux d'aller y voir de lui-même. Je m'attarderai simplement dans ce billet sur la proposition de l'auteur de Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, Augustin Berque, qui, partant de l'expérience du philosophe japonais Watsuji Tetsurô (1889-1960)présente à mes yeux le grand mérite non seulement de souligner, ce qu'on sait bien, à savoir, le relativité des cultures, mais celui surtout de nous entraîner à partir de là, à repenser notre relation à la nature qu'il s'agit de retrouver non par un retour à la sauvagerie primitive mais tout à rebours par un lent travail de réciproque reconstruction.

Non, pour Augustin Berque, l'homme ne se conçoit pas comme individu occupant une place centrale dans un environnement conçu comme système interrelationnel d'objets qui lui resteraient extérieurs, mais comme être fondamentalement, constitutivement, engagé dans un milieu qu'il crée à travers les innombrables relations qu'il entretient, tant sur le plan physique que symbolique avec le monde. Ainsi rien ne serait plus faux qu'imaginer, pour parodier la trop célèbre formule de Gertrude Stein, que l'herbe est de l'herbe est de l'herbe et serait partout toujours de l'herbe.  Comme le découvrit  Watsuji Tetsurô lorsqu'il aborda - au printemps ! - la côte de Sicile, l'herbe d'Europe n'a pas comme dans son propre pays soumis, lui au régime plus violent des moussons, ce caractère de brousse impénétrable qui là-bas la fait figurer en bonne place parmi les symboles du wilderness, c'est-à-dire de la nature sauvage. Elle est amène et souple et se laisse aisément dominer. Induisant un rapport particulier de la culture à la nature. Rapport dont la tondeuse à gazon dont nous faisons tant de bruyants et ravageurs usages dans nos jardins comme aux bords des chemins, me semble toujours le très affligeant emblème.

De fait, en faisant du cosmos un univers-objet et en soumettant le vivant à notre mécanique, la science occidentale nous a coupés du monde. Et nous fait vivre chaque jour un peu plus dans un monde de signes et d'abstractions qui certes, nous confère une impression accrue de puissance, mais nous a fait perdre la multiplicité des liens sensibles qui nous attachaient à l'ensemble des réalités élémentaires avec lesquelles s'est tissé au cours des millénaires le milieu qui constitue notre humaine et flexible habitation. Cela, on commence à s'en rendre peut-être un peu tardivement compte, n'est pas sans affecter tant l'équilibre psychique des individus que les grands équilibres naturels dont dépend la survie plus ou moins harmonieuse des sociétés.

C'est pour cela qu'à la manière des calligraphes japonais, qui distinguent 3 degrés successifs d'écriture, il nous appartient sans doute, conclut Berque, après avoir appris à écrire le monde en lui imposant la régularité (zhen) de nos lois, de retrouver une forme d'écriture moins entravée, plus allante (xing) puis de passer à une forme cursive, justement appelée "herbue" (cao), par quoi nous parviendrons peut-être enfin à conjoindre à nouveau cette double dimension de l'être et bien évidemment du monde que sont nature et culture.

Non à partir des idées pures. Mais des réalités sensibles. De l'herbe. Évidemment.