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mardi 30 juin 2020

ÉLARGIR NOTRE MERVEILLEUSE CAPACITÉ DE PAROLE. DOSSIER FINAL D'EXTRAITS POUR LE PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21.

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Oui, comme nous l’écrivions l’an dernier, nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique au langage que de témoigner de cette nécessité profonde. Cela n’est-il pas merveilleux de réaliser que nous  sommes dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Mais cette capacité de paroles n’est en fait que l’une des manifestations de notre besoin plus large non seulement de nous représenter  les choses ou de nous exprimer mais par l’intermédiaire de nos facultés créatrices de libérer, augmenter, intensifier, exalter, comme l’écrit le philosophe Paul Audi, notre sentiment d’exister. Sur tous les plans où se joue en nous et dans le monde nos communes et singulières destinées.

C’est pourquoi on trouvera ici en lien toujours avec les extraits des ouvrages que nous avons sélectionnés toute une série d’oeuvres à découvrir et de questions à explorer. Rien n’est plus mortel pour l’intelligence que de s’enfermer dans des catégories. Ou des définitions. Catégories, définitions ne sont utiles que pour aider l’esprit à s’orienter. Une fois que l’on a regardé son plan, il importe de regarder la ville . Se perdre dans ses quartiers. S’imprégner de leurs différentes atmosphères. Ne jamais se contenter des visites guidées des principaux monuments.

On le voit. Le Prix des Découvreurs n’est pas un prix de poésie comme les autres. Son ambition est grande. Elle vise à aider ceux qui ne se contentent pas des formules toutes faites, à se construire et à inventer toutes sortes de parcours qui leur donneront non seulement de la poésie mais de l’art et de la culture une conception plus large, accueillante et vivante. Qui les amène à se constituer, dans l’écoute, l’échange, le partage des interrogations et des curiosités, en Sujet, non seulement rationnel mais aussi créatif et sensible, de leur propre parole, de leur propre existence.

Merci par conséquent à ceux qui rendent cette aventure possible : la Ville de Boulogne-sur-Mer qui nous soutient depuis toujours de diverses manières,  le Rectorat de Lille qui fait de notre action l’un des éléments de sa politique d’action culturelle et éducative, nos amis professeurs de lettres et documentalistes ainsi que les chefs d’établissement qui nous ouvrent leurs classes et bien entendu à nos amis poètes, écrivains, éditeurs et artistes qui s’impliquent avec générosité dans ce défi lancé à l’étroitesse présumée des temps.



dimanche 21 juin 2020

QUE CARCASSE ET CORDAGES. POÉSIE DE CARTON-PÂTE, VRAIMENT ?

Difficile de faire comprendre parfois que mon attachement au contemporain n'est en rien exclusif d'une profonde admiration que je voue aux grands écrivains du passé. Aussi pensé-je utile de publier à nouveau la réaction qu'un texte peut-être un peu rapide d' Antoine Emaz, paru il y a quelques années sur POEZIBAO a suscitée chez moi. Cela ne remet évidemment pas en cause la considération que j'ai toujours eue pour ce poète dont je connais par ailleurs si bien, l'ouverture et la profonde sensibilité à la chose poétique.


QUE CARCASSE ET CORDAGES

Reconnaissons le. L’expression ne manque pas d’allure. Antoine Emaz a du style. Mais quand il parle ici – sous la forme d’ailleurs d’un bel hexamètre baroque - de textes tels que ceux de Du Bellay et de Ronsard, d’autres tels que Desportes ou Jean-Baptiste Chassignet, son propos ne manque pas d’affliger. D’inquiéter. Pour lui. A moins de se dire qu’il s’est laissé emporter. Piéger. Par le souci d’un bon mot. D’une posture. D’une phrase qui dès son départ ne demandait qu’à devenir injuste. Voici le fait. Dans un passage de son journal de bord, sur POEZIBAO, où se mêlent attention aux livres écrits, reçus, aux petites misères et merveilles formant le lot d’une vie fonctionnarisée qui s’envisage à ras, sans désir apparent de soulèvement héroïque, Antoine Emaz qui est aussi professeur écrit : Bossé sur L’isolement de Lamartine, pour une lecture critique : mettre à nu la rhétorique romantique du sentiment comme du paysage. Vu sous cet angle, le poème devient creux comme un décor de carton-pâte, à moins que l’élan lyrique ne soulève et n’emporte. Ce sont des poèmes sur lesquels il vaut mieux ne pas s’appesantir si l’on veut continuer d’admirer un peu. Même effet avec Ronsard et du Bellay, ou bien la poésie baroque ; si l’on prend le parti de suspecter le texte, on ne voit plus que carcasse et cordages.

Certes, dès que l’esprit se met à suspecter quelqu’un, il le transforme assez vite en coupable. Les innocents passés entre les mains des polices de tous bords en savent malheureusement quelque chose. Et à ce titre je ne connais pas un seul poème qui pourrait trouver grâce. Chez l’un on suspectera le je, accusé d’être un autre, chez l’autre, on fera reproche à l’auteur de se cacher sous l’universel, accusé de n’être plus personne. Sans compter tout le reste. Toute l’histoire des 30 dernières années de la poésie du XXème n’a résonné que de tels procès. Multiples. Contradictoires. Qui ont bien failli finir, d’ailleurs, par lui coûter la vie.

Il ne s’agit pas bien entendu d’oublier de se montrer critique. Et d’accueillir béatement tout ce qui se présente. Il existe et existera toujours une poésie exécrable que l’amateur de poésie (j’emploie de terme d’amateur au beau sens du XVIIIème) n’aura aucune difficulté à reconnaître comme telle. Mais pour ce qui concerne la poésie véritable, celle qui relève avant tout d’une relation singulière au langage – singulière et éprouvée ; singulière parce qu’éprouvée – la suspecter, est le contraire même de ce qu’il faut commencer par faire. Pierre Drogi me paraît plus inspiré quand dans un entretien avec Serge Martin dont rend aussi compte Florence Trocmé dans son flotoir, il rappelle que si le poème est un point d’arrivée, il est aussi pour son lecteur, cette fois, point de départ, réclamant à ce dernier qu’il le fasse à son tour sien. L’accueille. Sur le modèle dit-il de la musique. Comme le musicien annote la partition qu’il lui faut interpréter.

Tout cela Antoine Emaz le sait. Comme il sait que la poésie française du moins jusqu’à Baudelaire relève en partie du discours. Qu’elle argumente. Et peut-être résumée. Et que l’analyse qu’en fait le professeur manifestant le savoir-faire rhétorique du poète ne peut prétendre dire le dernier mot de ces textes qui agissent par mille et une autres touches pour certaines infiniment discrètes dont la somme nous échappera toujours. Variations plus ou moins subtiles des rythmes, mystère des combinaisons de sonorités, dans leurs couleurs, leur hauteur, leurs nuances profondes. Résonances de leurs images. Accord particulier de ces dernières avec le paysage musical auxquelles elles sont subtilement nouées… Ce qui agit toujours dans l’Isolement de Lamartine et plus encore sûrement dans certains admirables poèmes de Du Bellay n’est pas l’idée sur laquelle ils sont bâtis. Mais leur musique. Leur corps insécable d’art et d’imaginaire. Ce qu’on peut bien continuer d’appeler leur charme (carmen). Lequel est le fruit, chez leurs auteurs, de cette expérience profonde d’êtres sensibles, immergés dans les mots. Pris dans les formes de leur temps qui les programment, certes – carcasses - mais auxquelles ils donnent un surcroît d’intensité, une puissance vitale toute particulière, y répondant par l’invention d’un geste personnel, une formule intime, qu’on ne trouvera pas ailleurs.

Faire comprendre à chacun que dans le Quand vous serez bien vieille de Ronsard ce n’est pas, d’un point de vue poétique, le fameux carpe diem qui importe mais l’invention de l’image pour la première fois rassemblée de la jeune maîtresse et de la vieille solitaire qu’elle sera, soutenue - autour notamment du puissant imaginaire, à l’époque, de la mort - par tout un réseau de résonances domestiques, d’extraordinaires jeux de contrepoints phoniques que l’oreille plus que l’esprit me semble-t-il doit s’exercer à sentir, éprouver, en en ruminant, remâchant la lecture, voila ce qui devrait être de nature à rendre un peu mieux justice à cette poésie qui certes n’est plus d’aujourd’hui, mais vers laquelle, fort d’ailleurs des leçons du dernier Barthes ( celui de la Préparation du roman) qui dénonçait la néomanie moderne, rien ne devrait nous interdire de continuer de regarder. Assidûment. Filialement. Librement.

NOTE :

Pour être juste, l' expression d'Antoine Emaz se trouve prise dans une tournure hypothétique qui la dégage de ce qu’elle pourrait avoir d’insupportable. N’empêche que son propos fournit des armes à l’imbécile prétention de certains neomaniaques qui ne valent pas mieux pour moi que toutes ces vieilles oreilles conservatrices incapables de curiosité envers tout ce qui compte aujourd’hui. Ou plutôt devrait compter aujourd’hui. Chose que fait fort pertinemment comprendre Walter Benjamin dans son Livre des passages quand il remarque que plus l’importance sociale d’un art décline, plus on assiste dans le public à une dissociation entre l’esprit critique et la disposition à la jouissance, comme on peut aisément l’observer en ce qui concerne la peinture. L’on apprécie fortement, sans le critiquer, ce qui est conventionnel, tandis que l’on juge avec répugnance ce qui est véritablement nouveau.

samedi 30 mai 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. ALVÉOLES OUEST DE FLORENCE JOU.

CLIQUER POUR DÉCOUVRIR LE CAHIER

Véritable petit objet interactif* notre troisième Cahier d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, consacré au livre de Florence Jou, entraînera certes ses lecteurs dans l’important travail de lien et de résidence qu’elle a accompli au Centre d’Art Contemporain, le Grand Café de Saint-Nazaire en proposant d’écouter soit l’intégrale de la performance qu’elle y a réalisée à partir de son texte, soit simplement le teaser, comme on dit, qu’en propose aussi Vimeo. Mais il ouvrira d’autres portes à la curiosité. Une œuvre se doit bien sûr toujours d’être intéressante en elle-même. Cela ne signifie jamais qu’elle doive se replier sur elle. Bien au contraire. L’œuvre est un nœud, un carrefour de sensibilité, de connaissance et de réflexion. Elle a pour source la vie, toute la vie et pour finalité toujours aussi la vie, mais la vie avivée, augmentée, fortifiée, redoublée… nourrie.

Ainsi le lecteur qui ouvrira notre cahier découvrira ce qu’est un Centre d’Art Contemporain, y verra le type d’œuvres qu’on y collectionne ou qu’on y expose et pourra s’interroger sur les différences qui fondent aujourd’hui les 3 paradigmes principaux de l’art que sont le classique, le moderne et le contemporain que trop souvent notre ignorance amène à opposer non pour les mieux comprendre mais pour se conforter dans ses malheureux préjugés.

La démarche de Florence Jou ayant une portée indiscutablement sociale et politique, et ne cachant en rien sa dimension d’engagement, nous avons aussi cru bon de renvoyer à l’esprit dit de Mai 68 à travers le rappel en illustration de certaines affiches mais surtout en proposant un lien vers un important travail sur l’esprit de révolution qu’on trouvera sur le site Gallica.

Et puis comme nous aimons les images élaborées par les artistes et la visite des musées auxquels nous consacrons finalement aussi bien du temps, nous avons attiré l’attention sur la grande figure, moderne, de Fernand Léger et le sympathique petit musée qui lui est consacré à Biot dans les Alpes maritimes, en proposant une découverte plus précise de son grand tableau intitulé Les Constructeurs. Pourquoi d’ailleurs ne pas profiter alors de l’occasion pour établir un parallèle avec les fresques réalisées aux usines Ford de Détroit, par le grand peintre mexicain Diego Rivera que nous avons évoqué dans notre cahier précédent consacré aux Autobiographies de la faim de Sylvie Durbec.

L’espace nous a manqué pour renvoyer au bien intéressant livre qu’Antoine Volodine a publié sous le patronyme de Maria Soudaïeva, Slogans, qu’on peut facilement utiliser pour motiver et orienter des ateliers d’écriture. Les curieux que nous n’aurons pas encore épuisés iront voir.

Note : dans ce Cahier, comme dans tous les autres, passer la souris sur le texte ou l'image pour voir apparaître les liens.

mardi 12 mai 2020

REMONTER AUX SOURCES DU VIVANT. SÉLECTION 2020 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

Cela aurait pu être pour nous une très belle semaine. Avec d’abord aujourd’hui la remise officielle à Boulogne du Prix des Découvreurs 2020 et la découverte toujours très attendue des travaux effectués autour du Prix par diverses classes de collège et de lycée de la ville, en présence de nos amis de la Municipalité qui depuis près d’un quart de siècle s’est indéfectiblement tenue à nos côtés, des représentants du Rectorat de Lille qui lui aussi ne nous a jamais fait défaut et la présence exceptionnelle cette année de Philippe Le Guillou, Inspecteur Général de lettres mais aussi écrivain venu pour parler de la vie littéraire et du roman, car il n’y a pas bien sûr que la poésie, au monde. Puis nous nous serions rendus jeudi à Calais pour animer en collaboration cette fois avec nos amis du Marché de la Poésie de Paris, Yves Boudier et Vincent Gimeno, notre traditionnelle journée de découvertes où sur la Scène nationale du Channel, notre lauréat 2020 ainsi que la poète et traductrice Séverine Daucourt-Fridriksson, auraient mêlé leur voix experte à celles de dizaines et de dizaines de jeunes gens venus à côté de leurs professeurs, célébrer eux aussi leur intérêt voire leur amour, pour la poésie.

Comme on sait l’épidémie que nous traversons nous a obligés, non sans tristesse, à renoncer à ces moments privilégiés. Que nous espérons bien voir revenir bientôt. Comme nous le répétons sans relâche, la poésie n’est pas ce petit supplément d’âme ou cette joliesse d’expression qui vous décore à l’occasion un petit pan de l’existence. C’est une relation fondamentale, originelle, qui depuis toujours, noue et renoue la vie à la parole et la parole à la vie. C’est pourquoi nous pensons qu’en ces moments où la vie sous la pression des urgences qui ne sont pas que sanitaires mais écologiques, économiques, sociales, politiques, va devoir se réinventer il est plus que jamais important de remonter aux sources du vivant informant, instruisant, la parole dans ce qu’elle a de plus sensible et de plus rayonnant.

Dans notre nouvelle sélection nous avons donc tenté de rassembler des ouvrages dans lesquels ce lien profond entre la parole et la vie, la vie bien sûr sous ses diverses formes, dans ses divers niveaux d’appréhension, nous a paru évident. Tout en restant autant que possible accessibles à ces jeunes dont on sait bien qu’ils sont désormais, dans nos sociétés marchandisées à l’extrême, nourris, si l’on peut dire, d’attentes et de représentations, le plus souvent grossières. Des ouvrages que nous avons aimés et qui auraient aussi très bien pu figurer dans notre sélection n’ont pas été retenus et nous le regrettons. Mais chacun sait bien que l’exercice est difficile et comprendra qu’il était aussi nécessaire pour nous de proposer une certaine variété de formes, d’écritures, de thèmes, pour rendre aussi un peu compte de l’extrême ouverture du paysage poétique contemporain. D’autres critères sont intervenus comme la disponibilité des auteurs par rapport aux propositions d’interventions qui j’espère continueront de nous être faites. Trop d’auteurs cette année se sont dit indisponibles. Raison pour laquelle nous avons proposé à Jérôme Leroy de revenir dans la sélection et d’être ici le huitième homme. Nous avions avec lui un programme de rencontres auquel il s’est sans problème plié mais que le Covid a brutalement interrompu un vendredi de mars alors que nous étions du côté de la Villa Yourcenar. Il était aussi parmi les deux ou trois auteurs dont les élèves semblaient le plus apprécier l’œuvre. Redonner à son livre une nouvelle chance ne nous a pas paru injuste.

Le Prix des Découvreurs 2020-2021 est donc aujourd’hui lancé. Puisse-t-il contribuer comme il le voudrait tant à redonner à la poésie autre chose qu’un éclat de surface. Une image débarrassée de tout caractère passéiste, élitaire et bourgeois. Lui apporter, comme elle en a tant besoin, de jeunes et nouveaux lecteurs qu’elle accompagnera dans leur parole. Tout au long de leur temps.

Télécharger la sélection.

mardi 14 avril 2020

NOUVELLES DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

Notre dernière sortie : avec les lycéens de Calais, découverte, rue Férou, à Paris, du Bateau ivre de Rimbaud.

Difficile, au moment où, du fait de la fermeture des établissements scolaires, nous voici contraints de renoncer à attribuer le Prix des Découvreurs 2020, de nous remettre à préparer l’édition à venir. Un quart de siècle déjà que nous nous sommes lancés, parmi les touts premiers, dans cette aventure de faire lire la poésie qui s’écrit de leur temps, aux jeunes des écoles, avec la perspective de leur faire découvrir la nécessité profonde, pour les humains que nous sommes, de relancer toujours, par toutes les ressources de notre savoir, de notre sensibilité et de notre imagination, la relation fondamentale que nous entretenons, par la parole, avec la vie.

La façon dont nous voyons aujourd’hui que notre action est un peu partout reprise nous inciterait presque à mettre désormais un terme à l'entreprise, n’était le désir de ne pas laisser ainsi le dernier mot aux puissances mortifères que nous avons toujours tenté, dans notre domaine propre, avec les moyens qui nous ont été donnés et les ressources personnelles que nous avons pu mobiliser, de repousser. Notre objectif, ne nous le cachons pas est profondément politique et non pas culturel. Ne visant à rien moins qu’à faire habiter le plus tôt et le plus largement possible, par chacun, notre maison commune de parole. Mais de parole vraie. Ouverte. Et si possible réflexive.

Nous donnons donc rendez-vous dans les semaines qui vont suivre à nos amis enseignants dont nous avons la certitude qu’ils auront, plus encore qu’hier, à s’interroger sur les contenus, le sens et les modalités de ce qu’il leur appartient de transmettre aux jeunes qu’ils ont pour mission de construire et d’éveiller. Il y aura de plus en plus pour eux à inventer. Á trouver. Dans de nombreux domaines, bien entendu. Mais surtout, croyons-nous, dans celui essentiel, de la parole. Dont nous savons à quel point elle oriente toujours l’action, bonne ou mauvaise, des hommes.

Nous espérons qu’ils trouveront alors, dans nos propositions comme dans la riche documentation que nous continuerons à leur fournir, dans notre blog, toujours plus de richesse et de bonne énergie à puiser.

mercredi 1 avril 2020

EMPÊCHER L'ESPRIT DE TOUJOURS PLUS S'INFIRMISER AVEC ARMAND LE POÊTE.


Ferons-nous grincer quelques dents en proposant aux élèves des collèges et des lycées d'entrer dans la poésie contemporaine à partir d'un ouvrage dont l'auteur annonce lui-même sur la page d'accueil de son site qu'il est dangereux pour les enfants et déconseillé par l'Education Nationale, a (sic) cause de l'orthographe ?
Composé de courts poèmes d'amour maladroitement calligraphiés, accompagnés de dessins tout aussi maladroits et naïfs, d'annotations désabusées, sans compter de nombreuses ratures, Amours toujours, le livre d'Armand Le Poête (avec un circonflexe) possède en apparence tout d'un brouillon de collégien loin d'être le premier de sa classe et risque de passer aux yeux de ceux qui se contenteront de le feuilleter, pour une provocation, une façon de tourner en ridicule les Poêtes eux-mêmes, du moins ceux qui en sont restés à ne voir dans la poésie que le moyen d'y exprimer les sentiments les plus convenus, voire un divertissement, une pochade un peu débile.
Il est de fait symptomatique que très peu de poètes qui publient régulièrement sur leurs confrères dans les revues de poésie qui leur sont pourtant assez généreusement ouvertes se sont attachés à rendre compte de façon un peu poussée des ouvrages d'Armand dont on dévoilera quand même pour ceux qui ne le connaissent pas qu'il est en fait la créature d'un autre poète très différent de lui et lui aussi sélectionné pour le Prix des Découvreurs 2015, le lyonnais Patrick Dubost.
Passionné de scène, amateur de performance, esprit remarquablement créatif, par ailleurs prof de math, Patrick Dubost est parfaitement à l'aise avec les techniques de communication et d'expression les plus actuelles. Il faut donc prendre les livres d'Armand qu'il publie avec constance depuis une vingtaine d'années avec, sinon tout le sérieux, du moins toute l'attention qu'ils méritent.
Il n'est pas nouveau que les poètes qui sont avant tout des artistes c'est-à-dire des inventeurs de formes, des expérimentateurs d'être, s'inventent des hétéronymes leur permettant, à travers la conception d'écritures et de dispositifs pour eux inédits, de donner corps à des aspirations différentes de leur personnalité. Tout le monde aujourd'hui reconnaît l'importance à côté du nom de Pessoa de ceux d'Alvaro de Campos, de Ricardo Reis ou d'Alberto Caiero pour ne citer que trois des quelques 70 hétéronymes jusqu'ici recensés du grand poète portugais. Sans passer par de tels pseudos - on dirait peut-être aujourd'hui avatars - il faut aussi bien admettre que l'éclatement puis la libération au cours du XX siècle de la figure et des potentialités de l'homme, préparés par la célèbre formule de Rimbaud: " Je est un autre", rendent de moins en moins acceptable pour un auteur conscient des multiples dispositions de son être et des non moins multiples propositions que lui adresse la vie, de s'enfermer dans un style. De se réduire comme disait Michaux parlant de son adolescence à sa boule hermétique et suffisanteMoi n’est jamais que provisoire. On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité écrit ainsi l'auteur de Plume dans une postface de 1938. Avant de s'intimer, dans Poteaux d'angle, avec toute l'énergie dont il était capable et en réponse aux préceptes d'Epictète qui recommandait à l'homme qu'il se fixe une fois pour toute en société un style et un modèle, de tâcher au contraire de sortir de son style. Et d'aller suffisamment loin en lui pour que ce dernier ne puisse plus suivre.
Il faut donc bien admettre au cœur de l'inventive personnalité du très sérieux et très contemporain Patrick Dubost, le droit à l'existence d'un petit personnage né bien avant lui - ce serait en 1911 - qui, parce qu'il se livre follement, sans tabous, seulement soucieux du plaisir de dire et de la découverte, n'a pas tout perdu de son enfance, du temps où les bêtes allaient encore de compagnie avec les cœurs, où l'amour pouvait encore physiquement venir éclairer, transfigurer le monde, un monde à la rencontre duquel on ne craignait pas, calme orphelin d'aller, riche de ses seuls yeux tranquilles quitte à ce qu'il ne vous trouve pas malin.
Bien entendu Patrick Dubost n'a rien de l'absolue naïveté du Gaspard Hauser de Verlaine et dans le monde très intellectualisé de la poésie française actuelle, l'ingénuité retorse qu'il prête à l'œuvre d'Armand le Poête ne trompe et ne cherche à tromper personne. Jouant subtilement et plaisamment sur les attentes, les codes, il fait que la délicate et même parfois fraîche émotion dont ses livres sont assurément porteurs reste largement recouverte - il suffit d' entendre les réactions réjouies de son public - par une bonne couche d'humour drôle ou blagueur. Évacuant peut-être un peu vite la belle question de l'innocence et celles plus dures de l'absence, du ratage, de la fêlure et surtout de la mort. Formes par excellence du manque qui marquent en creux bien des propos de son personnage.
N'empêche, qu'en ces moments où l'on voudrait nous ramener à ces fondamentaux que sont, pour les disciplines littéraires, la maîtrise de la langue et de la pensée claire, et pour l'économie, pour ne parler que d'elle, la rigueur et la discipline, il est salubre de voir combien des poètes comme Patrick Dubost se rient de nos asséchantes gravités, nous démontrant comment, avec les moyens les plus simples mais aussi les plus fous, on peut par l'esprit d'invention, la manipulation décomplexée des mots, des images et des identités, interpeller les imaginaires qui leur sont reliés, pour empêcher l'esprit de toujours plus s'uniformiser, s'infirmiser. Jusqu'à manifester, au passage, ce que montrent bien ici les ratures, combien toute pensée d'abord bredouille, se cherche, s'élabore dans le manque et trouve, dans l'appel, l'ouverture, sa véritable respiration. Qui est par nature d'enfance.
Sans oublier de souligner que si la vie est une équation avec plein d'inconnues, il est bien normal de s'inventer plusieurs vies pour pouvoir les aimées toutes (sic). En toute liberté.


lundi 3 février 2020

ALAIN DAMASIO. UN LIVRE BLEU POLYCHROME. OU LIRE POUR AFFIRMER LA VIE.


Il est réconfortant après avoir enduré les intarissables et nébuleux bla-bla de certains petits Narcisse institutionnels qui ne condescendent à aborder les questions qui les dépassent qu'avec l'ironique ou méprisant détachement qui fera d'eux toujours des goujats de la pensée, de pouvoir compter, chez soi, sur l'amitié de certains livres. Et de retrouver, auprès d'un auteur aimé, cet élan vital que le petit cirque culturel et ses insupportables simulacres semblent en partie conçus pour briser. Le recueil de nouvelles d'Alain Damasio, Aucun souvenir assez solide est de ces livres qui, en dépit du tableau des plus manifestement inquiétant qu'ils brossent de notre situation et de l'avenir que nous nous fabriquons, sont susceptibles de nous redonner cette force, cette impulsion si nécessaires pour ne pas renoncer à rester tout simplement vivants.

Il y aurait des pages et des pages à écrire pour rendre un peu compte du caractère inventif et stimulant de l'œuvre de Damasio. Qui mûrit ses livres sans être comme d'autres, obsédé par le rythme infernal des publications. Ce qui donne à chaque fois des ouvrages qui nous travaillent longtemps et dans les profondeurs. Je considère, pour sa puissance poétique, bien supérieure à celle de trop nombreux ouvrages réalisés par de purs poètes et pour la qualité des réflexions vers lesquelles il nous entraîne, sa Horde du contrevent comme un des romans majeurs de ces dix dernières années et attends avec impatience ses Furtifs qui devraient paraître sous peu.*

Ne disposant pas aujourd'hui du temps, ni peut-être du courage nécessaires pour revenir en détail sur toutes les impressions que m'a laissées une telle œuvre, j'aimerais cependant quand même partager ici un court passage d'une nouvelle dans laquelle la figure d'un scribe lancé tout entier dans l'écriture impossible du Livre, celui qui fera corps enfin avec la vie, rejoint pour moi idéalement la figure que je me fais depuis longtemps du véritable lecteur, un lecteur pour qui la dictée du texte et la soumission à laquelle ce dernier le contraint n'implique aucune perte de liberté, constituant en fait l'occasion d'un déploiement qui n'a de limites que celles qu'il se donne lui-même. Loin de tout fantasme de Vérité. D'identité. Délivré de la tentation d'étouffer le lexique entraînant, rayonnant, de la vie, sa brûlure, sous la cendre reposée des pensées d'inventaire.

TEXTE d’ALAIN DAMASIO

Il faut comprendre qu'El Levir défendait une vision de la littérature (et plus encore du Livre, débat nodal) qui malgré la profondeur de ses travaux et l'ampleur de l'estime que la communauté des érudits lui accordait, non sans réticence, non sans crachat pour ses calligraphies de plein air, n'était plus partagée par personne.

Cette vision, indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, était que la littérature, comme tout art authentique, ne pouvait être que puissance de vie. Donc que le Livre, s'il existait, ne pouvait qu'incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu'incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d'un rouge d'encre longue, que rien ne pouvait faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. Rien, puisque le rythme capturé-relancé à chaque lecture, à chaque attaque de glotte placée au premier mot du premier vers, redéfroissait la totalité de la surface physique du son, lâchait au souffle toute la violence articulatoire des phonèmes briquetés et découplait, sur la page, la masse d'abord compacte des lettres aboutées, pour lui déplier à mesure, comme on offre à un enfant une plage, l'espace où s'architecture l'épars.

On avait toujours objecté, à cette vision, à cette audition, à ce cri, l'idée que le Livre ne pouvait, s'il était unique, contenir quelque chose d'aussi peu rigoureux que la vie, d'aussi multiplement déformable et fluant. Pour une lourde majorité d'érudits, le Livre ne pouvait dévoiler que la Vérité. La Vérité était une. Il n'y avait donc qu'un Livre. Marmoréen. Porteur d'une lumière implacable. Lire le Livre était donc accéder à la Vérité de l'Être, de la Nature ou du Monde (c'était selon la nature des digestions), autrement dit à Dieu.

L'originalité d'El Levir, à ce titre, n'était pas tant qu'il ne croyait à aucun dieu mais que n'y croyant pas, il n'eût pas renoncé à l'espoir du Livre, comme si la Vie, le soleil ivre tournoyant dans le texte suprême, pouvait jeter, du cœur de l'inscrit, en pleine âme, une couleur unique. À la vérité, ses plus proches collaborateurs, dont je fus, surent toujours qu'il n'en était pas exactement (pas du tout) ainsi. La théorie d'El Levir, par ses ennemis simplifiée à outrance, s'appuyait sur cette conviction : qu'un texte unique, même court, recelait une potentialité vertigineuse de sens; que les effets de rythme, dans le plan d'immanence sonore, pouvaient se démultiplier presque à l'infini, aussi bien par vibration moléculaire, de proche en proche, que par effet sonar, avec des sons pulsés dans le vide, sans écho audible, qui apportaient une respiration à même le bruissement; enfin que le jeu des lettres et des mots, la proximité des signifiants (par exemple, rappelait-il toujours, cette manière qu'a «nuit» d'être hantée par son propre verbe, ou « lourd » de vibrer avec lent et sourd), les anagrammes ou les palindromes (une passion dévorante du scribe) pouvaient, si l'on en tenait compte «comme de spectres circulant dans l'ombre blanche de la page», ouvrir au Livre la diversité du vivant. Un Livre unique, oui, d'une seule couleur, pourquoi pas ? – disons bleu – mais d’un bleu hurleur, changeant comme un ciel rougit, se violace puis vire soudain au noir. Un Livre bleu polychrome.

Aucun souvenir assez solide P. 236 - 238


* Ce billet a été publié pour la première fois le 14 avril 2014


lundi 20 janvier 2020

PRATIQUER AUTREMENT LA LECTURE : POUR UN VAGABONGAGE

Vilhelm Hammershøi
Les espaces d’expression réellement libres et gratuits se rétrécissent de jour en jour. Ainsi vient de m’être annoncé la suppression dans les mois à venir de la plateforme qui jusqu’ici hébergeait mon tout premier blog. Qu’il m’est bien sûr proposé de faire migrer sur un site payant. Pour ne pas voir disparaître le fruit d’un travail qui me semble toujours utile j’entreprends donc avec ce long billet, en date du 7 novembre 2013, d’en reprendre régulièrement, ici, les principales publications. Qui ne me semblent pas avoir, avec le temps, perdu de leur pertinence. 


Il y a quelque chose du cheminement curieux, aventureux, profondément passionnel, mis en oeuvre par la découverte en voyage d'une ville étrangère, dans la lecture du texte littéraire. Principalement du texte poétique, cet espace signifiant, toujours un peu dépaysant qui constitue par rapport aux pratiques bien ancrées, situables, de la communication ordinaire, un ailleurs déroutant, remuant, de la langue.


La pédagogie des cartes, des grilles et des définitions procure aux esprits plats l'illusoire satisfaction de parcourir le monde, tout armés de la foi en l'existence d'un savoir objectivable qui dessinerait pour la masse indifférenciée de leurs utilisateurs des itinéraires obligés. Passant par toutes sortes de guides. En poésie, par les livres du maître. Le commentaire littéraire en trois parties. La reconnaissance des figures. Des écoles. Des monuments. Des mouvements...


Sans nier l'intérêt de la mise en valeur de repères communs, hors desquels bien entendu, il n'y aurait plus de communication efficace et réelle possible, il faut bien reconnaître que s'arrêter comme on le fait trop souvent à cette approche surplombante, désincarnée, du texte poétique ne peut donner qu'une image totalement réductrice de sa nature, de sa puissance latente de transformation, voire de sa nécessité propre.

L'espace vivant, dynamique, du texte n'est pas celui de sa représentation intellectuelle. Des chemins balisés. Des parcours ordonnés. De même qu'on ne commence à connaître une ville qu'en la parcourant physiquement, la découvrant par la marche, la vue, à coups d'égarements, de surprises, de tours et de retours qui ne vont pas sans fatigue et parfois sans déception, on n'entre dans un poème qu'à la condition de s'y engager vraiment. En traçant, crayonnant, gribouillant pourquoi pas, en tout cas, inventant son propre itinéraire. Dépendant des mouvements singuliers de sa conscience, de sa sensibilité. " En utilisant les énoncés toujours parcellaires du texte comme guides, certes, mais - comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanité - en les complétant pour en constituer une image plus vive grâce à l'apport d'informations fournies par des modèles cognitifs intériorisés, des mécanismes inférentiels, des expériences vécues et des connaissances culturelles, y compris tirées d'autres textes. "

Fernando Botero
Ce qui signifie qu'il n'y a pas de terme, de terminus à jamais arrêté de l'oeuvre. Ouverte de façon que chacun vienne y tracer son trajet propre, elle ne peut avoir, comme le monde lui-même, que des passagers temporaires, des lecteurs singuliers. Historiques. Auxquels l'école serait bien inspirée d'accorder un peu d'air. Laissant à chacun la possibilité de dérouler à l'occasion son propre fil d'Ariane, le suivre dans ses circonvolutions, ses allées, ses venues, au lieu, croyant bien faire, d'empêcher tout vagabondage en toujours s'efforçant d'acclimater notre inconnaissance grâce à des langages prétendument connus.

Car si les tableaux, les cartes ont certes leur mérite, pour ce qui est de pouvoir collectivement, socialement nous retrouver, nous situer, l'histoire, le récit des parcours, même erratiques, apparemment incongrus, que nous aurons effectués à l'intérieur de la matière buissonnante des espaces où nous avons pénétré, a beaucoup à nous apprendre sur nous, sur les réalités plus ou moins consistantes, résistantes en même temps fuyantes, des choses ( monde et esprit bien sûr) dont nous sommes continûment pétris .


Les notes qui suivent visent à compléter le billet précédent qui plaide pour une approche plus libre à l'école, de la lecture. Débarrassée des grilles artificielles d'analyse. Et de sa croyance, semble-t-il toujours trop prégnante, que le texte contient à l'intérieur de lui un sens, un sens objectif, comme définitif, qu'il s'agirait de commencer d'abord par découvrir et qui serait le même pour tous.


Petite citation éclairante pour commencer : nous l'empruntons à Joseph Conrad qui écrit à propos de Marlow, le jeune officier britannique narrateur d'Au coeur des ténèbres : " Les contes de marins sont d'une franche simplicité, tout le sens en tiendrait dans la coquille d'une noix ouverte. Mais Marlow n'était pas typique (sauf pour son penchant à filer des contes) ; et pour lui le sens d'un épisode ne se trouve pas à l'intérieur, comme d'une noix, mais à l'extérieur, et enveloppe le conte qui l'a suscité, comme une lumière suscite une vapeur, à la ressemblance d'un de ces halos embrumés que fait voir parfois l'illumination spectrale du clair de lune." P. 87 de l'édition G.F. traduction de J.J. Mayoux, 1989.

Claude Simon retiendra tout particulièrement ce propos en le plaçant en épigraphe de son tout dernier roman : Le Tramway, à côté d'une citation tirée du Côté de chez Swann de Marcel Proust.


N'entrer dans les livres, dans le poème en particulier, qu'à la condition de s'y engager vraiment. C'est la problématique même aussi du savoir géographique. Alors qu'on a longtemps enseigné la géographie à grands coups de nomenclatures, de cartes, de relations, de chiffres, de distance... imaginant pouvoir penser scientifiquement l'espace qui nous est donné à vivre hors du sujet vivant que nous constituons, toute la géographie actuelle se soucie de notre relation intime, particulière avec le monde qui nous entoure. Se développe au sein d'une véritable fréquentation de ce dernier. Allant jusqu'à concevoir l'espace non comme un ensemble extérieur donné, figé mais comme une pluralité possible de parcours différenciés. On lira dans l'ouvrage de Jean-Marc Besse, Le Goût du monde, principalement dans son dernier chapitre, Paysage, hodologie, psychogéographie, un bel exposé des diverses avancées réalisées dans ce domaine.

Le texte littéraire n'est en rien replié sur lui-même et la célèbre formule de Gertrude Stein, à savoir "a rose is a rose, is a rose..." sur laquelle s'est fondée une partie des avant-gardes brutales de la dernière partie du siècle passé fait totalement l'impasse sur les mécanismes effectifs de la lecture qui reposent sur des jeux complexes de connotations dans lesquels c'est l'ensemble de la conscience, intelligence et sensibilité liées, tout un monde de signes et de représentations plus ou moins agissants, singulièrement orientés par une existence personnelle, qui se trouve convoqué. "A rose" est toujours dans le moment de la lecture bien autre chose et beaucoup plus qu'une rose. Et jamais la même pour chacun. Et pour chacune des lectures que nous pourrons en faire.
La langue n'est pas un but en soi. Elle est une forme complexe et bien entendu essentielle de relation de notre être avec le monde. Mais c'est l'être ou la vie, le monde, qui sont aux deux bouts de la chaîne.

Espaces buissonnants de la lecture :
On rappellera ici les remarquables approches - qui devraient éclairer plus d'un pédagogue sur ses pratiques - de l'historien Michel de Certeau telles qu'il les formule dans l'Invention du quotidien (voir dans la collection Folio Essais, l'Introduction Générale, p. XLVIII et suiv.). Je pense à sa notion de "lecture braconnage" dont il faut bien admettre qu'elle ne saurait se substituer à des lectures de type savant, autorisé, mais dont il faut savoir qu'elle représente la forme la plus naturelle, plaisante, enrichissante, inventive aussi, vitale, de relation avec le texte. Sans du tout renier, j'insiste, l'importance des pratiques savantes, il serait bon qu'à l'école ces dernières ne prennent pas trop vite et trop largement le pas sur ces lectures d'appropriation, remuantes et un peu vagabondes que le fin pédagogue devrait encourager de manière à en approfondir et affiner les procédures.

vendredi 14 juin 2019

MASSACRES DE TYPHAINE GARNIER. CHEZ LURLURE ! MAIS QUE SALUBRE EST CE CHANT !


Les éditions Lurlure dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais proposent aujourd’hui un ouvrage qui ne manquera pas de réjouir ceux qui dans la poésie voient avant tout sa matière, ses matières, son infini travail de langue et abordent la littérature avec suffisamment d’irrévérencieuse générosité pour demeurer des esprits libres et des natures créatives.




jeudi 4 avril 2019

POUR WISLAWA SZYMBORSKA. NOUS SOUCIER AVANT TOUT DES PAROLES VIVANTES !

Bien envie de faire découvrir à l’occasion du prochain prix des Découvreurs dont nous devons très prochainement délivrer la sélection, la poète polonaise Wisława Szymborska, dont la collection Poésie/Gallimard a récemment fait paraître une anthologie dont le titre, De la mort sans exagérer rien que lui déjà interpelle fortement.

Je sais que malheureusement Szymborska n’est plus de ce monde et que nous sélectionnons en principe des poètes vivants. Mais n’est-ce pas surtout de paroles vivantes, d’une poésie forte et claire, capable avant tout de dire et de faire sentir et comprendre ce qui dans la vie et pour l’homme doit rester nécessaire, que nous devons nous soucier. Pour la faire connaître et partager. 



EXTRAIT :

Wisława Szymborska – De la mort sans exagérer

Elle n’entend rien aux blagues,
aux étoiles, ni aux ponts,
au tissage, ni aux mines, ni au labourage,
ni aux chantiers navals, ni à la pâtisserie.

Quand elle se mêle de nos projets d’avenir,
elle a toujours le dernier mot
hors sujet.

Elle ne sait même pas faire
ce qui directement se rapporte à son art :
ni creuser une tombe,
ni bâcler un cercueil,
ni nettoyer après.

lundi 25 février 2019

LES DÉCOUVREURS AU LYCÉE KERNANEC DE MARCQ-EN-BAROEUL. ENTRE LA PAROLE ET LA VIE.

CLIQUER DANS L'IMAGE POUR DECOUVRIR LE PADLET


Et puis parce qu’il faut surtout penser à la vie et ne pas toujours regarder la face la plus sombre des choses, je suis heureux à la suite de mes deux dernieres interventions sur ce blog d’y partager aujourd’hui le travail réalisé par les élèves de 1 S du lycée Kernanec de Marcq-en-Barœul, près de Lille, sous la direction de Marie-Juliette Robine, une professeur admirable que j’ai la chance de connaître depuis plus d’une dizaine d’années.

J’espère de tout cœur que ces lectures contemporaines si diverses accomplies par les jeunes gens dont s’occupe Marie-Juliette, auront permis à beaucoup d’entre eux, de libérer, comme c’est l’objectif des Découvreurs, cet élan qui va de la parole à la vie et de la vie à la parole