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lundi 4 novembre 2019

POÉSIE PRISE DE TÊTE. COMPRENDRE POURQUOI IL FAUT ACCEPTER QUE CERTAINES FORMES DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE SOIENT PAR NATURE ILLISIBLES !

Prise de vers que les éditions la rumeur libre viennent de publier est un livre qui intéressera principalement les poètes. Du moins ceux qui, comme je le pense depuis longtemps moi-même,  considèrent que le poème, reconfigurant par ses rythmes, ses modulations, ses figures, notre "pays de langue", remet à sa place centrale le lecteur, l'obligeant à l'investir en "paysage", c'est-à-dire en Sujet.

Nulle ambition ici de rendre compte de la totalité de ce livre sérieux, documenté, fruit nous dit l'éditeur "d'une dizaine d'années de pratique du poème et de réflexion sur la poésie depuis Mallarmé". Le projet de Vinclair est ambitieux mais clair. Il s'agit d'interroger et de comprendre l'illisibilité de toute une partie de notre poésie contemporaine qui fait qu'elle s'est coupée de la quasi-totalité de ses lecteurs potentiels et ne survit plus, globalement, qu'au sein d'une sorte de secte ou de confrérie, celle des "poètes s'entrelisant". Et encore !

Pour Pierre Vinclair, cette situation ne présente rien d'étonnant. Elle est constitutive de la nature même de l'expérience poétique qu'il décrit. Qui n'est pas celle de toute la poésie ou des poésies qui existent de nos jours et que nous connaissons. Mais celle de la poésie fondée sur des pratiques de langage qui la différencient totalement des œuvres qu'il appelle classiques et qu'il dit rassemblées, ordonnées, construites, autour d'un sens qui leur serait extérieur et préalable.  Emportant sans s'en laisser conter toutes les résistances que lui opposent les forces et formes propres des codes esthétiques, grammaticaux et sémantiques dans lesquels il lui faut se couler. La poésie dont nous parle Vinclair est en effet celle qui travaille la matière de la langue non pas à partir d'une pensée première dont elle opérerait pour se communiquer, la traduction, mais d'une pensée non encore vraiment pensée. À venir. Et dont le propre serait de n'être jamais close. Se montrant in fine toujours merveilleusement ou redoutablement, ouverte.

Si, je le confesse,  j'éprouve toujours un peu de mal avec l'idée de souffrance, de corps souffrant de la langue que Pierre Vinclair privilégie dans ses analyses, préférant, de façon moins christique, ne parler à propos de la dite langue que de son irréductible et féconde résistance, je partage largement l'idée que l'auteur de Sans adresse, se fait de la relation que le poème contemporain dont il parle, entretient avec son lecteur. "Publier un poème, écrit-il, […] ce n'est plus écrire à quelqu'un de particulier. […] Les destinataires du poème (publié) ne sont pas (ou ne sont plus) ses lecteurs empiriques. Bien plutôt, ils doivent se rendre dignes de ce corps qui ne leur était pas destiné : c'est-à-dire qu'ils doivent faire l'effort (non pas d'interpréter mais) de se hisser jusqu'au "vrai lieu" (pour reprendre un terme cher à Yves Bonnefoy) où se donne le corps de la langue. Bref, tenter de recevoir le poème, c'est d'abord le chercher, et tâcher de se hisser jusqu'à lui. De l'étreindre dans un corps à corps (plutôt que dans une lecture). Recevoir le poème revient donc à […] faire l'épreuve de sa propre puissance, en s'élevant peu à peu, à la dignité du corps de la langue."

C'est en cela, nous dit Vinclair, que le poème - du moins le poème qui n'aura pas renoncé à son intransitivité qu'elle soit radicale ou partielle, c'est-à-dire à son refus premier de s'abolir dans un  discours préalable - fabrique plus qu'aucune autre forme de parole, ce qu'il appelle un "cercle des égaux". Tout lecteur devant se montrer à son tour poète pour faire l'expérience de sa propre puissance herméneutique. Qui consiste non pas à force d'intelligence et d'observations précises à reconstituer le sens caché, premier du texte. Qui n'a jamais existé. Mais à tenter de traduire, pour lui, l'énergie, la forme particulière de vitalité que la nature particulière de de ses opérations de langage est venue exposer devant lui. En paysage. Qu'il lui appartient à son tour d'écrire.


Rien d'étonnant dès lors à ce que le plus grand nombre préfère, comme le dirait Bonnefoy, « la séduction des structures closes » dans laquelle notre société et la plus grande part de notre éducation malheureusement nous enferment, à cette prise de tête ; l'auteur qui aime les jeux de mots, renvoyant dans son titre à cette expression, en  référence bien sûr à la fameuse Crise de vers de Mallarmé qui par ailleurs lui fournit de solides bases théoriques.

On ajoutera qu'en conclusion Pierre Vinclair reconnaît et c'est une évidence que le champ poétique actuel se positionne de plus en plus aujourd'hui sur des conceptions bien différentes. Revendiquant de nouvelles formes de lisibilité donnant toutes leur chance aux discours théoriquement libérateurs. Qu'ils soient identitaires, centrés sur la question des minorités, ou écologiques. Toute une jeune poésie française, on le voit, largement inspirée par la lecture des américains, s'est engouffrée dans cette voie qui bien sûr reçoit un accueil bien plus favorable des publics comme des institutions culturelles préoccupées trop souvent de suivre la plupart des postures, ou des impostures, à la mode.

J'hésite, pensant à tous ceux qui aujourd'hui proclament à longueur de livres et d'articles que la poésie est la clé de notre survie, à reproduire pour finir les dernières paroles de ce livre stimulant : "On ne sauve pas le monde avec un livre de poèmes, et les ambitions du poète trop hautes, se fracasseront au contact de la dure réalité.
Mais dans ce fracas lui-même, réside la beauté."

jeudi 7 février 2019

L'OCA NERA, LA NOUVELLE MACHINE DE LECTURE DE GÉRARD CARTIER. À LIRE !

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L’Oca nera ( titre italien, en français : l’Oie noire ) : je reviendrai sans doute sur cet assez singulier roman que Gérard Cartier vient de publier à La Thébaïde. Il y est question de toute une série de choses qui  se succèdent, s’imbriquent, pour y dessiner la forme toujours un peu difficile à saisir d’une vie envisagée dans ses différents plans :  géographique, historique, familial, professionnel, sentimental, intellectuel… 

mardi 22 janvier 2019

PÉQUENOT DU COSMOS. PIERRE IVART. UN GRAND ARTISTE DE NOTRE TEMPS


« Je parlerai dans ce poème/ D’un monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa/ Dévastation. » Ce monde dont entreprend de nous parler Ivar Ch’Vavar, dans La vache d’entropie que viennent de publier les éditions Lurlure, s’il est bien celui d’abord de son enfance, ce petit territoire rural du Pas-de-Calais sis entre Montreuil-sur-Mer et Berk, est en réalité bien plus vaste. Plus vaste aussi sans doute que celui qu’il appelle sa Grande Picardie Mentale, à ne pas confondre avec ce qui se fait aujourd’hui frauduleusement appeler Hauts-de-France et qu’il ne peut s’empêcher d’appeler Hauts-de-Merde. Il me semble être tout simplement, le monde, notre monde à tous, non seulement celui que le grand troupeau des « politiciens, journalistes, communicants, et même "intellectuels", philosophes déclarés, psychanalystes pour le prime time des télés » passé aux ordres du capitalisme, a fini par imposer à chacun d’entre nous et que l’auteur figure, à sa manière, sous les traits de l’automobiliste pressé, « vague forme, en buste, massif et obtus, raidi derrière les vitres de sa bagnole sinistre» mais celui qui en profondeur se confond avec notre destinée d’être, jeté un jour dans la Grande Pâture des existences, pour s’en aller, plus ou moins droit, vers la mort.

mercredi 7 novembre 2018

LES ÉDITIONS LD RÉÉDITENT COMPRIS DANS LE PAYSAGE.


Paru en 2010 chez Potentille, un de ces éditeurs dont on ne dira jamais assez ce qu’on leur doit pour continuer, envers et contre tout, à faire un peu reconnaître dans l’espace de nos sociétés ces travaux singuliers de parole, appliqués non seulement à élargir comme à approfondir les possibilités de la langue commune mais à résister comme ils peuvent aux divers formatages dont notre existence fait aujourd’hui de plus en plus l’objet, Compris dans le paysage, ce long poème dont je dis volontiers que c’est avec lui que j’ai enfin compris ce qu’était pour moi la poésie, reparaît sous une autre forme et sans doute avec de nouvelles significations, aux éditions LD.


dimanche 25 mars 2018

REFAIRE PASSER LA MORT DU CÔTÉ DE LA VIE. UN BOUQUET POUR LES MORTS. ENTRETIEN AVEC GEORGES GUILLAIN.


Quelle est l’origine profonde de ton livre ?

Qui ne sait qu’en matière d’art, et la poésie est avant tout un art, l’œuvre est plus souvent le fruit d’une poussée, d’un entraînement inconscient de toute la pensée sensible qu’une opération préméditée dont l’esprit aura dès le départ pesé  les principaux aboutissants.

Un Bouquet pour les morts est de ces livres dont le sens ne m’est apparu que bien tard. Et qui réellement s’est fait, pourrais-je dire, de lui-même, entendant par-là que c’est en réponse aux progressives et multiples sollicitations des divers éléments qui lentement s’y sont vus rassemblés, qu’il s’est trouvé prendre figure. 

En cela ce livre est un livre vivant. 

Oui mais dans l’adresse finale au lecteur tu le relies clairement à tous les disparus de la Grande Guerre. Et la plupart des poèmes qui composent ton Bouquet sont dédiés à des soldats de diverses origines qui ont trouvé la mort à l’occasion de ce conflit. Tu dis aussi dans cette adresse qu’ils sont comme une réponse à l’invitation que tu as découverte sur le fût d’une colonne élevée à la mémoire des soldats russes venus combattre pour la France, de leur offrir « quelques fleurs ».


C’est vrai. Mais si le livre se présente effectivement comme une offrande aux morts de la première guerre mondiale et évoque certains des lieux où ils reposent – vallée de la Somme, plaine de l’Aisne, cratère de Lochnagar, Ferme de Navarin, Main de Massiges, plateau de Californie, cimetière de Craonnelle … -  il se présente de toute évidence beaucoup moins comme le rappel des horreurs dont ces paysages furent en leur temps le théâtre que l’évocation de la relation affective, charnelle, que les disparus dont il fait état auraient pu entretenir heureusement, pleinement, avec le monde si la sauvagerie de la guerre n’avait cruellement  mis un terme à leur espérance légitime de vivre. 

Car c’est bien de l’intérieur de ma vie propre, de la relation particulière que j’entretiens avec ce qui m’entoure, m’émeut et me nourrit que cet ouvrage, peut-être, approche quelque chose de l’existence de ceux que je fais figurer dans ses pages.

mercredi 3 mai 2017

LIRE ALEXANDER DICKOW !

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Pour prolonger l’éloge que j’ai récemment publié du livre de Dickow, j’invite le lecteur curieux à en lire un extrait accompagné d’un commentaire lumineux de François Huglo sur le sens des  « incorrections » dont l’auteur – qui est totalement bilingue -  joue de manière si singulière dans son texte. François Huglo se référant lui aussi dans son billet à l’oeuvre de François Jullien, j’en profite pour recommander ici  la lecture de Vivre de paysage ou l’impensé de la raison, paru chez Gallimard en 2014. Et en citer l’une des lumineuses approches qu’il fait de cette notion de paysage que pour ma part j’élargis depuis longtemps à la relation existant entre langue et poésie.


« Il y a paysage non seulement quand s'efface la frontière du perceptif et de l'affectif ou que du perceptif se révèle en même temps, indissociablement, affectif: mais aussi quand s'abolit la coupure du tangible, physique et du spirituel et que du spirituel se dégage à partir du physique. Le propre du paysage, autrement dit, ce qui le promeut de pays en paysage, ce qui fait qu'il y a « paysage », est qu'il nous hisse — nous hausse — à cette transition et la fait apparaître. Il nous élève à du spirituel, mais dans la nature, au sein du monde et de sa perception : de ce monde de montagnes et d'eaux que j'habite et dans lequel je me promène, à travers ses alternances du massif et du fluide, du visible et de l'audible, de l'opaque et du transparent. Il y a paysage quand le monde, du fait de l'activité de ses corrélations, ouvre du dégagement en lui et nous le fait éprouver — «dégagement» sera le terme clé. Car il y a de nos jours (c'est là notre nouvelle tâche de pensée), non pas à renoncer à la transcendance (toute pensée qui s'enfonce dans son déni y meurt), mais à ne plus la concevoir comme une fuite (dans quelque autre monde) : à concevoir le « spirituel », non plus comme de l’« Être » (s'opposant à l'écoulement du devenir), mais comme du processuel. En quoi le paysage alors est révélation. »

vendredi 21 avril 2017

AU DIAPASON DE L’ÊTRE. VOLTIGE ! D’ISABELLE LÉVESQUE.

Honneur et Vertu fleurissent après la mort Véronèse 


On ne connaît que trop bien la fameuse expression de nos anciens romantiques – que les lecteurs retrouveront aisément, n’en doutons pas, dans l’une des 17000 pages du Journal du philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel ! - selon laquelle tout paysage est un état d’âme. Me proposant aujourd’hui de dire quelques mots d’un des nombreux ouvrages que leurs auteurs ou leurs éditeurs – ne les oublions pas – ont eu l’attention de me faire parvenir, il ne me semble pas inutile de partir de cette formule qui possède le mérite de souligner que les frontières n’ont rien d’étanches entre ce que nous croyons être la pure physicalité du monde extérieur et ce que nous envisageons comme relevant du domaine propre de nos singulières intériorités.

Voltige ! d’Isabelle Lévesque est de ces livres où la perméabilité entre le dehors et le dedans qui fonde tout texte en paysage se présente au lecteur avec la plus nette, pour ne pas dire la plus déroutante évidence. Chaque motif ici, qu’il soit fleur, souffle, couleur, forme, inclinaison, battement, ombre ou acuité lumineuse, y apparaît comme intimement noué à ces tremblements intérieurs, ces palpitations vitales, ces tensions et retentions, spasmes et contractions, libérations, volettements, halètements, vertiges, voltiges...  à travers quoi s'éprouvent les diverses intensités d’une relation amoureuse passionnément vécue.

Surgissent alors de ces compositions, une suite de vibrations rendues d’autant plus singulières que le paysage de langue ainsi produit, par ses condensations, sublimations, ses ruptures ou ses ellipses, s’affranchit à son gré de l’ordre imposé des grammaires pour imprimer au poème son allant, ses pas de danse, voire ses aériennes, diffuses et quelque peu énigmatiques acrobaties.

« En chacun tu bats » affirme Isabelle Lévesque en référence à une longue liste de termes par elle écrite, regroupant, comme elle dit, « l’immense et le fragile ». Et c’est bien à une sorte d’assemblage vif et libéré des contraires que s’efforce la poésie de cet auteur qui, à travers chaque détail observé, chaque présence retenue, tente de hisser sa parole au diapason de l’être. Afin qu’au-delà de tout manque, de toute disparition, sa source n’en tarisse pas. Et que tel jour d’été – mettons que ce soit un 25 août – tel moment  de la journée – mettons que ce soit un matin à onze heures – restent, comme l’est bien le paysage, ou le bleu d’un ciel de Véronèse : ineffaçables, inabolis. À jamais toujours-là.