Défiance profonde envers tout ce qui enferme, mise à l’épreuve des catégories, des hiérarchies, des classements, des certitudes morales, voilà ce que, pour commencer, je retiens du dernier livre de Lili Frikh, reprise augmentée et en partie remaniée de Bleu / ciel non compris, paru en 2012 aux éditions Gros Textes. Reprendre aujourd’hui ces textes sous le titre de Bleu/ Genre humain, témoigne de la part de son autrice, de la persistance en elle d’interrogations qui sans avoir rien perdu de leur urgence se sont élargies jusqu’à concerner l’image qu’elle se fait de notre propre humanité.
Ainsi, dans Impensable, Bleu N° 101, une remarque apparemment anodine du père, « On ne mélange pas les torchons et les serviettes », devient le point de départ d'une réflexion sur toutes les formes de séparation qui structurent nos existences. Derrière le conseil domestique affleurent déjà les frontières entre les genres, les disciplines, les classes, les rôles ou les savoirs. Ce à quoi Lili, qui se fait ici personnage, répond en toute impertinence : « Mélange bonhomme mélange. ». S’incitant par là elle-même à mélanger les expériences, les cultures, les imaginaires, les appartenances. À refuser les lignes de démarcation présentées comme naturelles.
Mais le mélange auquel appelle Lili n'est pas celui, assez banal aujourd'hui, de l'interdisciplinarité culturelle. Il touche aux séparations qui permettent aux privilégiés d'ignorer les autres[1], aux bien trop inégales conditions que l’injustice du monde impose sur l’ensemble de notre planète et restent aux yeux du plus grand nombre le plus souvent invisibilisées.





