L’ouvrage s’ouvre de façon plaisante
par les théâtrales lamentations d’un perruquier se désolant de voir les inépuisables
raffinements de son art définitivement ruinés par les changements de mode entraînés
par la Révolution : « Une Cour sans perruque, c’est comme un arbre
étêté, décapité, une église sans sa nef. Une nation qui abandonne le style
rococo, le néo-classique, qui désavoue l’extravagance capillaire retombe à
l’état sauvage. Voyez ce crapaud de Marat ou le peintre David ! Il n’y aura
bientôt plus de différence entre un nanti et un sans-culotte. Un cheveu naturel
n’est pas un cheveu. »
On savait que notre Révolution,
celle bien sûr de 1789, avait fait tomber bien des têtes. On n’avait pas suffisamment
perçu qu’elle s’était aussi attaqué au cheveu !
Saint-Just, roman, de
Véronique Bergen, récemment paru aux éditions Tinbad, est un livre singulier
dont le titre est quelque peu trompeur. Loin d’être centré sur la figure du
jeune révolutionnaire décapité à l’âge de 26 ans, un jour de juillet 1794 en
compagnie comme on sait de Robespierre et de 20 de leurs amis, l’ouvrage, bien
que relativement court, se propose, renonçant à toute velléité de narration
suivie, de couvrir un champ bien plus large, empruntant pour cela un corps
d’énonciation particulièrement diversifié nous permettant d’entendre successivement
par l’intermédiaire de petits chapitres de deux à cinq pages, aussi bien les
voix de certains des grands acteurs de la période révolutionnaire allant de la
prise de la Bastille à la réaction thermidorienne, que celles des sans-grades, sans-culotte
ou paysans vendéens, celles plus inattendues du chien de Robespierre, mais
aussi des Pierres du Panthéon, quand ce n’est pas celle encore plus surprenante
de l’Oxygène, identifié et baptisé en 1778 par celui qui introduisit la
révolution en chimie, l’ancien Fermier-Général, Antoine Lavoisier. À
côté de ces voix qui tiennent bien sûr largement de la prosopopée, l’auteur
n’hésite pas à convoquer celles d’autres grandes figures historiques comme
Brutus ou Ravaillac, philosophiques comme le Temps, mythologiques comme les
Moires. Sans oublier, les voix de ces
réalités a priori plus pittoresques mais non dépourvues de conséquences que
furent celles du nouveau calendrier révolutionnaire avec ces noms nouveaux de
mois, ces noms nouveaux de jours et sa nouvelle organisation moins profitable
au Peuple, de la semaine.
Plus qu’un roman cela compose ce
qu’on pourrait appeler un panorama, le caractère circulaire de la chose
s’adaptant assez bien à cette notion fondamentale de révolution autour de
laquelle tourne la réflexion de l’auteur qui compare les révolutions
historiques à celles cosmiques qui nous ramènent régulièrement au même point. Ce
qui l’amène à se demander, n’hésitant pas établir des rapprochements avec l’époque
actuelle, principalement l’épisode pas si lointain des gilets jaunes, si les
hommes peuvent vraiment changer l’Histoire et a fortiori le monde. L’entreprise,
certes est rien moins qu’aisée. Tant les points de vue, les intérêts, les
ambitions, les personnalités, divergent. Et c’est le mérite de l’ouvrage de
Véronique Bergen, de nous le faire éprouver. À travers par exemple l’opposition
de caractère entre un Saint-Just voluptueux qu’on n’a pas trop l’habitude de
voir ainsi représenté et un Robespierre de pierre à qui son chien même – c’est
un privilège de la fiction – reproche de ne s’amuser qu’avec les raisonnements,
les idées et d’avoir un sens du plaisir égal à zéro ! À
travers aussi la prise en compte non seulement des grands conflits d’idées ou
de valeurs mais comme on l’a vu avec notre perruquier des petites choses sans
doute pas si négligeables que cela, du quotidien.
Gouverner l’ingouvernable est la
mission première du politique. Qui en période de révolution se doit d’œuvrer à
un avenir meilleur en empêchant
les forces diverses de la réaction, des conservatismes divers, des égoïsmes multiformes,
de réduire à néant son action. Mais il y a tant de mécontents. Tant de gens qui
vocifèrent. Parce qu’on supprime leurs privilèges. Parce qu’on ne va pas assez
loin. Qu’on ne coupe pas suffisamment de têtes. Qu’on introduit des changements
difficiles à comprendre : ô le remplacement des vieilles unités de mesure
par le système décimal à caractère universel ! Dans ce prétendu roman
placé sous la figure de Saint-Just pour nous liée à l’idéal d’une exigence de bonheur
universel, le monde apparaît comme un bruissant et discordant appareil d’âmes
dont on comprend assez bien qu’il n’est pas fait en somme pour atteindre un
jour l’harmonie. Surtout quand on remarque que même les meilleurs ou les plus
généreux possèdent tous leur point aveugle. Ainsi la magnifique Déclaration
universelle des Droits de l’Homme ne va pas jusqu’à s’étendre en fait à la
Femme, encore moins aux animaux,
voire à l’ensemble des composantes, comme le voudraient aujourd’hui certains,
de la Nature.
Le livre de Véronique Bergen,
pourtant richement documenté, ne creuse bien entendu pas toutes les graves et
complexes questions, qu’il agite. Il a le mérite toutefois de nous les rendre
perceptibles. Dans une recherche aussi de langue qui s’attache à mettre en
valeur la relative singularité des voix nombreuses et truculentes parfois qui
le composent. Ainsi ce livre, qui n’est pas un livre d’Histoire et pas non plus
tout-à-fait un roman, reste-t-il à nos yeux une bien intéressante œuvre
littéraire. Qui poussera chacun à la réflexion. Je recommande.