jeudi 9 avril 2026

LIVRES D’AMI(E)S.

Heureux de rassembler ce matin sur l’une de mes tables de travail ces 4 livres que des poètes amis ont mis ces derniers jours entre mes mains. N’étant pas encore tout à fait une I.A. je ne saurais proposer ici de note de lecture précise sur ces divers ouvrages que j’ai fait poser en attendant sur une belle lithographie de Jean Messagier qui fut à ce que j’en sais une figure de passage entre l’abstraction lyrique et la pensée écologique avant la lettre. Camille et moi ayant récemment participé à une rencontre orchestrée par François Coudray autour de l’écologie poétique et le recueil de ce dernier plaçant l’herbe en préambule, je ne puis m’empêcher sachant à quel point l’herbe, l’herbe au vent – phlomis herba-venti, est chère aussi au cœur de mon ami Jean-Pierre dont je connais bien le vieux jardin picard, je ne puis m’empêcher donc, de placer leur recueil sous le signe de cet artiste qui sculptait aussi le sable, la neige ou les herbes fauchées. Ne dédaignait pas non plus ces vieux murs couverts de signes auxquels dans son ouvrage s’intéresse Camille. Et s’efforçait comme nous y invite depuis toujours Laurence, de nous donner la force d’habiter mieux ce monde compliqué, amplifiant en majuscules, comme elle l’écrit, les existences minuscules.


 

mardi 7 avril 2026

TROIS PIÈCES ET D’UN CERTAIN RAPPORT AU PUBLIC D’AUJOURD’HUI.


 

En matière de théâtre je ne suis qu’un suiveur. Depuis de longues années mon épouse et compagne, qui adore le théâtre, la scène et ses acteurs, m’aura fait découvrir nombre d’œuvres dont je ne saurais dire si elles sont de fait réellement majeures mais qui m’auront semblé la plupart du temps tout-à-fait remarquables. Son goût en la matière ainsi que ses connaissances étant largement supérieurs aux miens, je la suis donc en toute confiance, les spectacles qu’elle choisit n’étant jamais dépourvus d’intérêt. Ainsi cette dernière semaine j’aurai pu assister à la seconde partie d’Ici sont les dragons, vaste fresque historique, présentée au Théâtre du Soleil par la compagnie d’Ariane Mnouchkine, la longue, très longue performance d’Angelica Liddell, Vudu, au théâtre de l’Odéon et Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, avec les acteurs de la Comédie française au Théâtre de la Porte d’Italie.

N’étant pas critique théâtral, je ne m’aventurerai pas à livrer ici une analyse comparée de ces trois spectacles, mon propos ne visant au départ qu’à faire état de ma stupeur devant les réactions du public, telles qu’il m’a été donné de les observer à la fin d’un de ces spectacles, réactions qui nous en disent long, je crois, sur les phénomènes d’entraînement à l’œuvre dans nos sociétés actuelles où l’idéologie, le discours – ici pour commencer le discours soit-disant féministe – l’apparence de la radicalité, l’emportent de plus en plus sur la réalité des formes et la vérité des contenus.

dimanche 29 mars 2026

DIMANCHE DES RAMEAUX. CE QU’EST AU FOND LA VOIX PARMI TOUT CE QUI RENVERSE.

 

 Je ne suis pas trop, je crois, de ces montreurs appliqués à s’exhiber partout, enchantés et glorieux qu’ils sont de leur trop souvent vaine et servile production. J’ai plaisir cependant à partager dans les quelques espaces qui me sont accessibles, des textes témoignant de la singularité du poète qu’à mes heures et depuis si longtemps maintenant, je suis. Poète qui, fondamentalement méfiant à l’égard des prétendues évidences discursives : celles du « je », celles du sens donné, celles d’un monde supposé immédiatement disponible au langage, s’en est toujours remis à une exploration patiente et exigeante de la langue envisagée comme lieu commun : un espace partagé, hérité, traversé de mémoires, mais toujours à réinventer.

samedi 28 mars 2026

DIRE DEPUIS SA PEAU. SUR L’OUVRAGE DE BENOIT COLBOC, PEU À PEUR, AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.

Ce n’est pas un livre tout à fait ordinaire. Certes les ouvrages de poésie visant à l’expression d’une souffrance personnelle liée à des chocs traumatiques remontant à l’enfance ne manquent pas, mais peu parviennent comme ceux de Benoit Colboc – je pense aussi à Topographies et Tremble parus chez le même éditeur – à les rendre sensibles à travers une langue à ce point urgente et tourmentée. Publié dans la belle maison d’Isabelle Sauvage, ce court livre de quelques 70 pages expose dans une espèce de nudité poétique assez rare l’itinéraire d’une existence qui d’abord tentée par diverses formes d’auto-destruction, marquée en profondeur par une sorte de dégoût de son propre corps perçu comme prisonnier d’une peau de lait, c’est-à-dire d’enfance, dont il lui faudrait à tout prix se débarrasser, se découvre peu à peu, peu à peur, non des occasions de s’accepter enfin dans sa monstruosité supposément foncière mais une façon de se prolonger, de se constituer à travers la parole en une sorte de plus humain et supportable compagnonnage.

lundi 16 mars 2026

POUVOIR DES VRAIES IMAGES. À PROPOS D’UNE FIGURE DE DANIELE DA VOLTERRA ET DES MULTIPLES MASSACRES QUI DÉFIGURENT NOTRE MISÉRABLE HUMANITÉ.


Nous sommes accablés d’images. D’images transitives par quoi le monde nous est donné à voir dans une fausse et illusoire transparence. Destructions, guerres, attentats, accidents, catastrophes, notre cerveau de plus en plus est saturé d’images qui finissent par ne plus trouver en nous de résonance. Si ce n’est d’engendrer cette diffuse et paralysante angoisse nous persuadant peu à peu que nous avançons inexorablement vers notre fin.

C’est pourquoi aux images disons mimétiques, purement spectaculaires du monde, il est toujours bon de préférer les images secondes, réflexives, vibrantes que leur évidente matérialité de toile, d’encre, de pigments, de papier… , nous oblige à interpréter non plus comme la flagrance même du monde, mais un acte sensible de pensée figurante qu’il nous appartient, touchés singulièrement que nous serons en profondeur par leur possible puissance, de reconstruire dans le commun cette fois disputable d’une parole.

Considérant aujourd’hui le magnifique dessin réhaussé à la craie rouge du peintre du cinquecento Daniele da Volterra, représentant une simple femme courbée, apparemment en pleurs et exprimant à mes yeux d’aujourd’hui toute la douleur du monde, je ne sais si je dois parler à son propos de litote ou d’euphémisme. Affirmer qu’il dit le moins pour faire entendre le plus ne me semble pas, à propos de ce dessin, plus approprié que de penser qu’il pourrait simplement évoquer ce qui accable depuis toujours notre souffrante humanité en évitant de mettre sous nos yeux ce qui risquerait de nous paraître insupportable.

dimanche 15 mars 2026

À DÉCOUVRIR : LA LANDE DE LUCILE LELOUP AUX ÉDITIONS MF.

Là où ce grand pin et ce blanc peuplier aiment à marier l’ombre hospitalière de leurs rameaux, et où cette source fuit et murmure en luttant contre son bord oblique,

 

Ordonne d’apporter les vins, les parfums, les fleurs éphémères des frais rosiers, tandis que ta richesse et ton âge, et les noirs fils des trois Sœurs le permettent encore.

 

Tu seras privé de ces bois achetés, de cette demeure, de cette villa que baigne le Tibre jaune ; tu en seras privé, et un héritier s’emparera de ces biens longtemps accrus.

 

Je relisais ce matin ce court texte d’Horace, passage d’une Ode adressée à un certain Q. Dellius, passage où se dit l’attachement des poètes latins du tout début de notre ère à ce qu’il est convenu d’appeler la Nature, qui serait plutôt la campagne ou même encore le jardin. Et je me disais qu’en fait ce qui s’exprimait surtout dans ces vers c’était la grande fragilité de nos destinées humaines, le caractère puissamment éphémère du lien que nous entretenons avec les choses qu’on aime, celles qui s’offrent tout gratuitement à notre vue, celles surtout que nous nous ingénions à aménager, pour, les possédant, en jouir à notre guise, de manière solitaire ou en les partageant avec notre famille et quelques rares amis. Notre besoin de paysage ne serait-il finalement que l’une des façons pour nous de ralentir pour l’embellir le temps. Et de nous éprouver vivant bien à l’écart du fracas et des tensions de la société humaine, dans le monde élargi des éléments présidant à l’existence autour de nous de l’univers.

Bon. Pas trop étonnant quand on s’appelle Leloup – je plaisante -  de s’intéresser un peu plus que les autres aux arbres, aux bois, aux bergeries anciennes, à tout ce qui autour d’une vieille ferme familiale a de sauvage mais se voit habité de cette forme de présence humaine qui en dépit bien sûr des difficultés, aura appris à faire corps avec son lieu.

mardi 10 mars 2026

À PARAITRE : STABAT INFANS DE GÉRARD HALLER À L’ATELIER CONTEMPORAIN. S’ÉPROUVER EN DÉPIT DE TOUT, COMMUNS.

C’est une œuvre déroutante, un dessin à l’encre, rehaussé à l’aquarelle, sur un lin apprêté à la craie, collé ensuite sur carton puis découpé et réassemblé de manière à ce que le haut de l’image en devienne le bas et que le spectateur en voie bien la scissure. Cette œuvre, intitulée Auserwählter Knabe (L’Enfant élu), est de Paul Klee. Et date de la toute fin de la première guerre mondiale, 1918.

samedi 7 mars 2026

Y-A DU BOULOT ! EXTENSION DU DOMAINE DE LA SOUMISSION.

MAGRITTE, LA LECTRICE SOUMISE, 1928

 

Le hasard aura voulu hier que j’ouvre les pages de deux romans policiers dont mon fil d’actualité Facebook célébrait les mérites. L’un d’eux étant censé se dérouler dans les lieux mêmes que j’habite et dans lesquels j’aime à laisser vagabonder mon esprit et mon chien, je n'ai pu m'empêcher de chercher à le découvrir. Même chose avec le second qui se déroule lui dans un état du sud de l’Amérique de Trump et qui lui me tentait par ce qu’il me promettait de complet dépaysement.

Dire que l’écriture du premier des deux me parut très vite indigeste ne serait qu’un euphémisme. Certes on ne lit pas un polar seulement pour des raisons de qualité de phrase. Encore que. Comptent bien entendu l’originalité de l’intrigue, la force des tensions dramatiques, souvent aussi le rendu sinon l’épaisseur de caractère des différents personnages et pour moi la façon dont je me sens immergé vraiment dans un milieu tant physique que social ainsi que politique. Mais là n’est pas ce que j’ai aujourd’hui envie de dire. Qui tient à quelque chose de profondément déprimant. Les nombreux avis laissés sur le site de lecture de mon polar en Côte d’Opale, faisaient état de véritables qualités d’écrivain vantant un style haletant emportant totalement son lecteur[1]. Le premier chapitre en effet s’applique bien à évoquer une fuite à travers la forêt afin d’échapper à ce qu’on imagine être un danger redoutable. Mais tout y est redondant. Saturé. Quasi tautologique[2]. De l’ordre non de l’écriture mais de la rédaction. Le point d’orgue à mes yeux étant atteint à la lecture un peu plus loin de cette scène d’amour que je ne peux résister à l’envie de partager ici : « S’extirpant de sous les draps, Marcus Kubiak et Zoé Rousseau relâchèrent leur étreinte savoureuse, se déliant l’un de l’autre. L’extase déversait son exquis nectar dans les moindres parcelles de leurs corps ruisselants. Des vestiges de plaisir rosissaient leurs visages. »

mardi 3 mars 2026

PARADISIACA. UN LAC-OPÉRA DE ELKE DE RIJCKE AUX ÉDITIONS MF, COLLECTION POÉSIE COMMUNE.


C’est une belle ambition que celle de cette toute récente collection, Poésie commune, que d’entreprendre, par ses publications, de générer du commun, à travers des formes inventives affirmant ce nécessaire continuum entre expériences de vie et expériences de langage, les deux travaillant comme il se doit à s’enrichir l’une par l’autre.

mercredi 25 février 2026

CONTINUER LA RENCONTRE AVEC JAMES SACRÉ : SI LA SIMPLICITÉ NOUS A QUITTÉS ? CHEZ POTENTILLE.

Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités.  Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :