mercredi 28 octobre 2026

CE MONDE OÙ TOUT FAISAIT COMPAGNIE.


 

J'ai découvert il y a quelques années l'existence de l'ouvrage composé au XIIIᵉ siècle de notre ère en Syrie par le savant et juriste d'origine iranienne Qazwīnī. C'était au Pergamon de Berlin où se trouvait exposée une version manuscrite richement enluminée de son grand ouvrage encyclopédique intitulé Les Merveilles des choses créées et les singularités des choses existantes. Rapidement traduit en persan puis en turc, l'ouvrage fit l'objet de nombreuses copies manuscrites jusqu'à la fin du XVIIIᵉ siècle. C'est dans le nord de l'Inde, précisément, que fut réalisé l'exemplaire qui, en raison de la beauté de son illustration, fait la fierté, parmi bien d'autres trésors, du musée berlinois. Quelque 460 images, si je me souviens bien, figurent dans ce manuscrit magnifiquement calligraphié qu'une exemplaire restauration aura permis de nous rendre aujourd'hui dans toute son originale fraîcheur. 

Ma curiosité me poussant toujours à en savoir davantage, j'ai découvert depuis que l'ouvrage de Qazwīnī fut illustré au cours des siècles par de nombreux artistes et que nombreuses aussi sont les bibliothèques et les institutions qui en conservent un exemplaire. C'est le cas notamment de la BnF, de la British Library de Londres, de la Chester Beatty Library de Dublin, de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich ou encore du Metropolitan Museum de New York qui, sur leurs sites respectifs, donnent parfois à voir quelques-unes de ces images. Feuilleter ces manuscrits dispersés aujourd'hui aux quatre coins du monde, c'est mesurer l'immense fortune d'un livre qui voulut accueillir dans ses pages aussi bien les réalités observables que les créatures de l'imagination, les savoirs hérités des Anciens que les traditions populaires, les animaux familiers que les êtres les plus étranges.

L'idée m'étant venue, peu après une visite du Musée archéologique de Narbonne, de donner forme à mes découvertes dans de courts poèmes afin de leur conférer une présence plus durable, j'ai eu envie d'écrire aussi sur mon souvenir des images de Berlin.

COSMOLOGIES

Des innombrables enluminures qui ornèrent au fil des siècles le livre

De Zakarīyā ibn Muḥammad al-Qazwīnī qui dans la Cité ronde des Califes

décrivit les Merveilles des choses créées et les étrangetés des choses existantes

montrant soleils à visage humain hommes à tête de chien peuples poussant sur les arbres

béliers suspendus dans les sphères anges ailés oiseaux Simurgh témoins déjà de trois

destructions du monde montagnes d'émeraude mers sans rivages astres vents nuages

j'aime cette tranquille hospitalité qui les fait recevoir sans crainte tout ce que l'univers

offrait en ces temps de lointain d'invisible quand aujourd'hui nos écrans n'accueillent

plus que ciels traversés de missiles villes ouvertes comme des plaies foules errantes

sur les routes embarcations chavirées et que du monde où tout faisait compagnie

ne restent que de pâles clartés qui vont se perdre dans la nuit

lundi 26 octobre 2026

À DÉCOUVRIR : BLACK MARIA DE LA POÈTE AMÉRICAINE ARACELIS GIRMAY DANS LA NOUVELLE COLLECTION L’ÉTRANGER DES ÉDITIONS LURLURE.



Élargir le champ du visible, tel semble être le projet de cet ouvrage de la poétesse américaine Aracelis Girmay que les éditions lurlure viennent de me faire parvenir. Tirant son titre des plaines sombres de la Lune que les premiers astronomes, comme Galilée et Giovanni Riccioli, ont prises à tort pour des mers, black maria, nous informe la quatrième de couverture, explore les histoires de la diaspora africaine pour se constituer finalement en une sorte d’autobiographie collective et une célébration lucide de la vie. Je n’ai pas encore eu le temps de lire vraiment ce recueil qui constitue le tout premier volume d’une collection dédiée à la poésie étrangère contemporaine mais celui-ci déjà fait écho chez moi à ce beau texte déjà un peu ancien de mon amie Sylvie Kandé La Quête infinie de l’autre rive (Gallimard Continent noir) que je continue de fortement recommander. J’aime par ailleurs sans réserves qu’un livre s’adresse directement aux absents, interroge les limites de notre perception, se confronte à l’expérience fondamentale de la distance, ici apparemment distance entre les générations, distance entre les continents, distance produite par le racisme, distance entre ceux qui sont visibles et ceux qui ne le sont pas, sans renoncer au souci de la relation. Que la poésie ne se présente ici ni comme ornement, ni comme bavard recouvrement idéologique du monde mais devienne pour chacun instrument de connaissance, capable de rendre perceptible ce qui demeurait dans l'ombre, la part cosmique aussi présidant à chaque existence humaine, voilà qui mérite d’être défendu.

EXTRAIT /

vendredi 23 octobre 2026

AVARICE DE LA POSTÉRITÉ.


 

Médecin des princes, anatomiste et inventeur, Guido de Vigevano fut l'un des hommes les plus estimés de son temps. Aujourd'hui presque oublié, il rappelle que le progrès des idées, comme celui de la poésie, repose autant sur d'innombrables précurseurs effacés que sur les quelques grands noms sauvés par la mémoire collective.

Qui connaît encore aujourd'hui Guido de Vigevano ? Peu de monde sans doute. Pourtant, les puissants de son époque connaissaient bien son nom. Médecin de l'empereur Henri VII, puis de la reine de France Jeanne de Bourgogne, diplomate autant qu'anatomiste et ingénieur, il comptait parmi ces hommes de grand savoir dont les conseils étaient recherchés dans les plus hautes sphères du pouvoir.

De cette renommée, ne reste presque rien.

Je l'imagine penché sur son pupitre, dans la lumière un peu confuse d'un atelier. Son traité se couvre de croquis : ici un squelette aux os minutieusement détaillés, là un appareil digestif ouvert comme pour révéler les secrets du corps humain ; plus loin encore apparaissent des chars protégés par un blindage, des engins de siège et même un étonnant véhicule dont les roues seraient mises en mouvement par la force du vent transmise au moyen d'un moulin. Rien encore de la maîtrise éclatante ni de la puissance visionnaire que l'on associera plus tard à la Renaissance. Les dessins demeurent parfois maladroits, les mécanismes souvent hypothétiques. Pourtant, en les regardant aujourd'hui, on a le sentiment d'assister à quelque chose de rare : l'avenir en train d’élaborer ses tout premiers croquis.

Guido ne sait rien de ceux qui viendront après lui. Il ne sait rien de Léonard de Vinci. Il travaille simplement avec les moyens de son temps, ajoutant une pierre à un édifice dont il n'apercevra jamais l'achèvement. Ses dessins ressemblent à des rêves encore incertains, à des intuitions cherchant peu à peu leur langage.

jeudi 22 octobre 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : BLEU GENRE HUMAIN DE LILI FRIKH AUX ÉDITIONS DU CHIEN QUI PASSE.


 

Défiance profonde envers tout ce qui enferme, mise à l’épreuve des catégories, des hiérarchies, des classements, des certitudes morales, voilà ce que, pour commencer, je retiens du dernier livre de Lili Frikh, reprise augmentée et en partie remaniée de Bleu / ciel non compris, paru en 2012 aux éditions Gros Textes. Reprendre aujourd’hui ces textes sous le titre de Bleu/ Genre humain, témoigne de la part de son autrice, de la persistance en elle d’interrogations qui sans avoir rien perdu de leur urgence se sont élargies jusqu’à concerner l’image qu’elle se fait de notre propre humanité.

Ainsi, dans Impensable, Bleu N° 101, une remarque apparemment anodine du père, « On ne mélange pas les torchons et les serviettes », devient le point de départ d'une réflexion sur toutes les formes de séparation qui structurent nos existences. Derrière le conseil domestique affleurent déjà les frontières entre les genres, les disciplines, les classes, les rôles ou les savoirs. Ce à quoi Lili, qui se fait ici personnage, répond en toute impertinence : « Mélange bonhomme mélange. ». S’incitant par là elle-même à mélanger les expériences, les cultures, les imaginaires, les appartenances. À refuser les lignes de démarcation présentées comme naturelles.

Mais le mélange auquel appelle Lili n'est pas celui, assez banal aujourd'hui, de l'interdisciplinarité culturelle. Il touche aux séparations qui permettent aux privilégiés d'ignorer les autres[1], aux bien trop inégales conditions que l’injustice du monde impose sur l’ensemble de notre planète.

mardi 20 octobre 2026

LE TIROIR DE ZURBARÁN.

ZURBARAN, LA MAISON DE NAZARETH

 

Au centre d'une scène de la maison de Nazareth, un simple tiroir retient le regard. À partir de ce détail énigmatique, le peintre espagnol ouvre une méditation sur la transmission, l'avenir, les inquiétudes de l'enfance et ce qui, silencieusement, vient à notre rencontre.

L’image s'organise autour d'un détail dont on ne comprend pas immédiatement l'importance. Dans cette toile relativement bien connue de Zurbaran, conservée au Cleveland Museum of Art de Cleveland, ce n'est ni le visage de Marie, ni celui de Jésus qui retient d'abord l'attention, mais un simple tiroir entrouvert[1]. Nous sommes dans la maison de Nazareth où la Mère et le Fils bien que réunis dans une même pièce semblent appartenir par leur répartition dans l’espace ou la couleur de leurs vêtements, à des univers différents.

Scène en apparence domestique. Mais dans cette modeste maison, l'avenir est déjà là. Sous la forme d’une couronne d’épines qu’une simple piqûre d’aiguille aura conduit l’enfant à voir fantasmatiquement projetée sur ses genoux.

Face à l’enfant à qui sa destinée vient soudain d’apparaître, le regard de la mère est peut-être ce qui, dans cette scène apparaît de plus mystérieux. Il ne semble fixer ni son fils ni la couronne mais glisser au-delà d'eux, vers une pensée dont le contenu demeure inaccessible. Faut-il y voir de l’inquiétude, une confiance secrète ? Une forme pourquoi pas finalement de lassitude ? Un peu de tout cela sans doute. Marie ne paraît ni comprendre pleinement ce qui vient, ni l'ignorer.

vendredi 4 septembre 2026

RÉSISTANCE DE LA POÉSIE : POUR NE PAS LAISSER S’ÉPUISER LE POÈME !

Gustav De Woestyne, Le Mauvais semeur, 1908, Collection privée Fernand Huts, Anvers

 

Vrai que le terme de poésie recouvre quantité de pratiques de mises en forme de la parole qui n’ont pas toujours grand-chose à voir les unes avec les autres. On peut appeler poésie aussi bien la simple expression d’une position au sein d’une longue coulée de vers appelés libres, que la mise en travail sous forme d’une accumulation de contraintes formelles d’un texte qui n’a d’autre objectif que d’inventer par là ses propres effets de lecture. Si personnellement j’éprouve quelque difficulté à voir la poésie dans la seule mise en forme d’un discours[1], je ne me reconnais pas non plus totalement dans la posture inverse qui voudrait qu’au fond tout ne soit qu’architecture, même géniale, de langue.

Entre ces deux extrêmes, évidemment bien des pratiques s’affirment. Et c’est à certaines d’entre elles que surtout je ressens le besoin de m’opposer. Notamment celles qui cherchent à être reconnues avant même d’être interrogées. Qui mobilisent un stock d'images, de situations, d'affects ou de symboles dont la valeur émotionnelle est déjà garantie socialement sans que rien dans le texte ne cherche à s’affranchir de cette forme de connivence. Le problème n’est pas qu’un poème joue à partir de motifs appartenant au réservoir de la poésie douce, méditative ou intimiste, c’est qu’il ne les mobilise qu’en comptant sur leur charge affective préexistante. Ce ne sont donc pas les oiseaux et les petites fleurs qui sont ici en cause[2]. C’est que tout cela n’est jamais confronté à quoi que ce soit, dans la langue au moins, qui résiste. Tout y est dès le départ donné : la fleur est vulnérable et touchante, les cœurs partagent leur intimité. Rien n’y reste d’indécidable ou de vibrant, au fond, à ressentir. Oui, je crains ces faciles recueils qui me paraissent conçus pour être consommés de la même façon qu’une musique de supermarché ou bien d’aéroport sans nous proposer de véritable expérience, active et durable, de lecture.



[1] Chose que je peux toutefois tout-à-fait respecter comme acte important de parole.

[2] Contrairement à ce que laissent entendre bien des critiques superficielles.