mardi 18 août 2026

PROLONGER L’ENTRETIEN. LA CONVERSATION SILENCIEUSE D’HERVÉ MARTIN AUX ÉDITIONS PETRA.



 

J’aime bien Hervé Martin. Cela fait une trentaine d’années que nous avons fait connaissance aux 24 heures du Livre du Mans où lui et moi étions invités en compagnie je me souviens du regretté Bernard Vargaftig et d’autres dont malheureusement j’ai oublié le nom. Sans nous fréquenter vraiment nous échangeons nos livres, parfois nos impressions et je lui dois d’avoir en lui un lecteur vrai, fidèle qui ne m’a jamais manqué.

Hervé Martin est de ces poètes qu’on aime à dire discrets parce qu’ils tournent leur attention vers les réalités modestes, les traces et les gestes ordinaires. Et que leurs poèmes loin des rodomontades de certains illuminés fuient toute emphase comme toute dramatisation. Dans cette Conversation silencieuse qu’il vient de m’envoyer je le retrouve continuant à écouter ce qui en lui cherche toujours à prendre forme. Interrogeant le poème sur sa capacité à se construire en lieu pour retenir quelque chose du monde et de la voix des disparus. S’étonnant sans doute aussi de ses pouvoirs de consolation et de perpétuel recommencement. Cela ne va chez lui ni sans épreuve, ni sans nostalgie. Mais le poème – il l’écrit - reste pour lui un phare indispensable à l’inquiète traversée qu’entreprend sa parole.

dimanche 16 août 2026

POURQUOI LA POÉSIE DISNEY DOIT ÊTRE COMBATTUE.

 

Le Poète, Roger de La Fresnaye, 1921

Certains de mes amis s'interrogent sur l'intérêt qu'il y aurait à viser des poètes qui, après tout, ne disposent que d'un lectorat restreint et dont les productions leur semblent inoffensives. N'ai-je pas moi-même souvent soutenu que la poésie devait être faite par tous, et qu'elle pouvait constituer pour chacun une voie privilégiée d'accès à la parole ?

C’est que la poésie que je critique ne se contente pas d’être insignifiante. Elle ne se réduit pas à une accumulation de clichés, de métaphores convenues ou de personnifications mécaniques. Elle pose un problème plus profond : en détournant constamment l'attention de l'altérité des choses, en substituant aux difficultés du monde une circulation continue d'émotions facilement partageables, elle habitue le lecteur à rechercher le consensus affectif plutôt qu'à affronter ce qui résiste à sa compréhension.

Là où la poésie devrait accroître notre capacité d'attention, elle nous reconduit vers des évidences confortables.

C'est pourquoi cette esthétique s'accorde si facilement avec les formes dominantes du discours médiatique. Là aussi, les antagonismes réels tendent à disparaître derrière l'appel hypocrite à la modération, au dialogue, à l'équilibre et au juste milieu. Ce qui importe n'est plus de comprendre les rapports de force ou les contradictions qui structurent une société, mais de condamner indistinctement tous les excès. Il n'est donc pas surprenant pour moi de voir par exemple nombre de ces poètes mettre sur le même plan l'extrême droite et ce qu'ils appellent l'extrême gauche. Leur imaginaire privilégie spontanément la réconciliation des affects plutôt que l'analyse des conflits. Ils se défient moins de la domination que du conflit lui-même.

vendredi 14 août 2026

D’UNE CERTAINE POÉSIE COMME FABRIQUE DU MÊME.

SILLY SYMPHONY, WALT DISNEY, FLOWERS AND TREES, 1932

Chaque jour on croit lire de la poésie. Mais ce n'est pas de la poésie, c'est de la décoration verbale. Le sens s'évapore à mesure que les images s'accumulent, et le flou est sommé de passer pour de la profondeur.

Le grand public aime cette poésie de papier peint où le vent feint de souffler, les arbres de frémir et où les sentiments ne sont en fait que des motifs choisis arbitrairement sur catalogue.

Rien là-dedans ne se révèle ou n’interroge vraiment. Collectionnant les effets souvent les plus faciles, prenant l’indétermination pour un mystère et l'arbitraire pour une vision, ces textes réduisent ce qui pourrait être une authentique aventure de langage en quête de son réel propre à une entreprise méthodique de vaporisation du sens.

À cette vaporisation du sens s'ajoute une incessante personnification du monde. Les arbres soupirent, les pierres se souviennent, les saisons sourient, les nuages s'attristent. La Terre parfois s’encolère. Tout y devient familier, expressif, attendri, compatissant, comme si rien ne pouvait exister hors du registre émotionnel humain. C'est alors une forme insidieuse de disneyification du monde qu'entretiennent ces poèmes. Refusant de s'ouvrir à la radicale altérité du réel, ils n'opèrent chez leur lecteur qu'un retour rassurant et faussement empathique au même.

Le succès d’une telle poésie auprès d’un certain public tient précisément à ce qu'elle n'exige presque rien de lui. Nulle épreuve de l'attention, nulle confrontation à l'étrangeté, nulle mise en crise des habitudes de perception. Elle offre les signes extérieurs de la profondeur sans en imposer le travail. Le lecteur s'y sent poète à peu de frais, ému sans avoir été atteint, alerté même parfois, sans avoir rien découvert.


 

jeudi 13 août 2026

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS POUR ROSA L DE DENISE LE DANTEC AUX ÉDITIONS PLAINE PAGE.

« Matrice du poème ardent que la poétesse Denise Le Dantec adresse à Rosa Luxemburg », ce cahier que les éditions Plaine Page viennent de reproduire en fac-similé, en 100 exemplaires numérotés, est bien davantage, me semble-t-il, qu’un document préparatoire. C’est qu’il permet d’entrevoir quelque chose de ce mystérieux travail de métamorphose par lequel une personnalité historique devenue figure accompagnatrice, se fait présence poétique vivante avant de devenir œuvre.

D’ailleurs, plus qu'un carnet de poète, ce cahier est celui d'une artiste. Regroupant 82 dessins librement jetés sur la page, en dialogue avec des citations et des notes, il procède d'un travail apparemment anarchique dont la première impression, lorsqu'on le feuillette, est pourtant celle d'un puissant dynamisme, d'une énergie communicative qui a tout à voir avec la belle figure de Rosa L., cette héroïque militante de l'Internationale ouvrière qui, « malgré la neige, le froid et la solitude », n'aura jamais cessé, à l'image des mésanges dont elle imitait si bien le cri, de croire « au printemps à venir ».

samedi 8 août 2026

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS. QU’EST-CE QUE TU FERAS QUAND TU SERAS MORTE DE GENEVIÈVE PEIGNÉ CHEZ ISABELLE SAUVAGE.


 

Certaines questions d'enfants ont la puissance des énigmes philosophiques. Naïves d’apparence, elles obligent les adultes à considérer ce qu’ils passent par ailleurs leur vie à contourner. Qu'est-ce que tu feras quand tu seras morte ? demande ainsi dans un rêve la fillette qu’elle fut à Geneviève Peigné, ancienne co-organisatrice, on s’en souvient, du bien regretté festival Samedi poésies dimanche aussi.

Pour Geneviève Peigné qui ne dispose d’aucune des certitudes qu’offrent les religions et ne croit donc ni en la survie de l’âme au sein d’un quelconque paradis ni en la métempsychose qui la réincarnerait -horreur ! – en cochon ou en araignée, la réponse pourrait n’être qu’un simple « rien ». La question fournit pourtant ici la matière d’un livre, certes court mais d’une grande liberté, qui retiendra l’attention de tous ceux qu’exaspèrent les discours pontifiants et les patheux boniments du moment.

jeudi 6 août 2026

POÉSIE, VÉRITÉ ET RÉSEAUX SOCIAUX. QU’EST-CE QUI MÉRITE D’ÊTRE PUBLIÉ ?

Paysage d'Anselm Kiefer, Source : Wikimedia Commons Photos

 

Je n'ai rien contre les textes qui célèbrent l'été, les nuages ou la douceur des jours. Il m'arrive même d'en lire avec plaisir. Mais plus le temps passe, plus je me demande si la poésie a pour tâche d'enjoliver le monde ou de nous aider à l'habiter dans toute sa complexité.

Cette interrogation rejoint une autre question qui me retient souvent de publier : pourquoi ajouter un texte de plus au grand flux des réseaux sociaux ? Une conversation récente avec mon ami Martin, lecteur exigeant et quelque peu philosophe, m'a permis d'y voir un peu plus clair, m’autorisant à redonner à lire (voir ) certains passages de Compris dans le paysage, ce petit livre de 2010 dont j’aime à répéter qu’il m’aura fait comprendre ce qu’est réellement écrire de la poésie. Je reprends ici les grandes lignes de cette conversation.

 

Entre Martin et moi

— Tu devrais le publier.

— Quoi ?

Ton extrait de Compris dans le paysage.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il mérite des lecteurs.

— Je ne suis pas sûr que ce soit une raison. Aujourd'hui tout le monde publie. L'acte de publier est devenu presque aussi spontané que celui de parler. On écrit quelques lignes, on les poste, elles traversent quelques écrans, recueillent quelques réactions puis disparaissent. Je ne vois pas pourquoi j'ajouterais ma propre trace à ce flot.

— Je crois que tu confonds deux choses : la facilité de publier et la nécessité de ce qui est publié.

— Peut-être. Mais précisément : qu'est-ce qui rendrait nécessaire la publication d'un poème ?

— C'est une étrange question pour quelqu'un qui en écrit.

— Pas tant que cela. Je comprends qu'on publie une information parce qu'elle informe, un essai parce qu'il développe une idée, un témoignage parce qu'il documente une expérience. Mais un poème ? Surtout sur Facebook ?

— Justement. Tu te souviens de ce petit poème dont nous avons l’autre jour parlé. Le poème sur l'été que tu m’as présenté comme l’exemple même de ce que tu appelles les poèmes photoshopés.

      Oui. Celui avec le fard, les mèches et des sources plein les poches?

— C’est ça.

— Je l'ai trouvé quand même sympathique.

mercredi 5 août 2026

LE POÈME, UN ENTRETIEN QUI NE FINIT JAMAIS.

 


 

Je publie peu. C’est vrai. C’est que si certains textes ne s'écrivent qu’une fois, d'autres continuent de s'écrire en nous longtemps après leur publication. Compris dans le paysage appartient à cette seconde catégorie. L'extrait et la postface qui suivent témoignent de ce dialogue poursuivi.

 

EXTRAIT :

hautes herbes

 

devant

il y aurait des jardins des fleurs des papillons des murs

les gestes d’autrefois le bleu des fours des torchons

épaissis de pâte les noms aussi des cent vingt neuf mille

cinq cent quatre-vingt huit d’entre nous les hommes

brûlés vifs dans leurs rues leurs boutiques les cinémas

leurs chambres et les salles d’attente des cabinets

de médecin les ascenseurs les casernes

 

figures

 

où sècherait encore un fragment de la mer devenu sel

sur les paupières de vieux corps épluchés des gestes

anciens maternels que rien n’habite plus pas plus

que le corps sans moteur des oiseaux leurs ailes

de goudron au pied des arbres

 

secs

 

on se dirait quand même qu’il fait doux qu’on cueillera