vendredi 6 novembre 2026

ALLER AU FOND. MATIÈRES.


 

Le poème ci-dessus, qui poursuit la série que j'ai momentanément intitulée Me disent les choses muettes, s'intitule Matières. J'aurais pu lui donner pour titre Kylix, Circulation ou quelque autre mot désignant plus directement son sujet apparent. Mais ce qui m'a retenu devant cet objet découvert dans les longues galeries de l'Altes Museum de Berlin n'est peut-être pas tant la scène représentée, dont le visiteur ne retient souvent que le caractère plaisamment trivial, que la diversité des substances qu'elle rassemble et fait communiquer entre elles : l'urine, le vin, le miel, l'orge, l'argile du vase, puis cette matière plus difficile à nommer que sont les mots eux-mêmes.

Longtemps la poésie s'est volontiers pensée comme une activité de l'esprit. J'aime au contraire l'idée qu'elle puisse nous reconduire vers le commerce obstiné des matières, vers leurs échanges, leurs métamorphoses, leurs passages. Il me semble même que les pensées les plus abstraites ne nous atteignent jamais autrement : il leur faut d'abord un corps où séjourner, puis d'autres corps pour les recevoir. Les poèmes ne seraient alors rien de plus, mais rien de moins, que certaines des formes provisoires prises par cette circulation.

MATIÈRES

Dans ce kylix que je vis à Berlin venu des millénaires

nue la femme peinte au fond verse à longs jets son urine

autrefois des vins très noirs recouvraient son visage

que le buveur près des plateaux chargés de fèves de châtaignes

d’orge bouillie gavée de miel confusément avisait ne découvrant

qu’enfin sa coupe vidée celle accroupie qui remplissait la sienne

et dans le vase à mon tour du poème je m’emplis

de cette fluide circulation sans trop quand même espérer

que dans un autre siècle quelque altéré passant

penché sur lui s’y désaltère

 

jeudi 5 novembre 2026

BASCULER DANS LA MER. LE POÈME COMME MÉTAMORPHOSE.



 Parmi les nombreux récits de métamorphose que l'Antiquité nous a légués, celui des pirates tyrrhéniens transformés en dauphins par Dionysos possède à mes yeux quelque chose de singulier. Peut-être parce que la métamorphose y apparaît moins comme une punition que comme un déplacement. Les marins perdent certes leur forme humaine. Pourtant rien, sur la belle hydrie étrusque du peintre de Micali qui a inspiré le poème ci-dessus, ne suggère vraiment leur anéantissement. Ils semblent plutôt basculer dans un autre espace. Entrer dans une autre manière d'habiter le monde.

Nous passons la plus grande partie de notre existence à nous orienter en fonction des classifications qui nous paraissent les plus naturelles. Nous distinguons les hommes des animaux, le vrai du faux, l'utile de l'inutile, le possible de l'impossible. Nous avons fait de l'identité une valeur cardinale. Nous passons une bonne partie de notre temps à définir des frontières puis à les surveiller. Notre imagination elle-même semble souvent soumise à cette police des catégories.

Pourtant d'autres rapports entre les êtres restent pensables. D'autres distributions du sensible demeurent possibles.

C'est peut-être là qu’intervient le poème.

lundi 2 novembre 2026

UNE QUESTION MAL POSÉE.


 

Il est toujours difficile de bien se faire comprendre. Sans doute parce qu'on ne comprend jamais tout à fait bien, soi-même, les choses. Ainsi des rapports entre poésie et engagement que certains tiennent pour évidents, tandis que d'autres les récusent absolument. Souvent, les désaccords tiennent moins aux réalités, qu'aux mots que l'on emploie pour les désigner.

Je commencerai donc par une précaution. La poésie n'existe pas. Ou plutôt il n'existe pas une essence de la poésie dont tous les poèmes ne seraient que les illustrations plus ou moins réussies. Il n'existe que des poèmes. Écrits par des individus différents, porteurs d'expériences, de cultures, de sensibilités, de convictions et de projets différents. À cela s'ajoutent des exigences inégalement élevées face à la langue, des capacités de travail variables ainsi qu'une plus ou moins grande résistance à cette tentation permanente qu'est aujourd’hui devenue, le narcissisme.

Tous les claviers, pour reprendre la belle expression de Laforgue, sont légitimes. Dès lors bien sûr que l'on sait en jouer. C'est ainsi que peuvent coexister dans une même histoire de la poésie un Mandelstam, un Celan, une Tsvetaïeva, un Darwich aussi bien qu’un Jammes, un Follain, un Supervielle, un Ponge ou un Breton.

PETIT HOMME. POEME POLITIQUE.


 

PETIT HOMME

De ce nain qui vécut à la cour de Savoie et qu'un peintre montra

tenant une canne de bois j’ignore tout en revanche je vois bien les perles

de son Maître cousues à l'habit noir et or la fraise autour du cou les chausses

blanches l'épée dont la poignée affleure sous les dentelles et cette Main surtout

qui ne frappe ni ne contraint mais se pose sur lui comme s’il n’était qu’un meuble

avant que par d’aventureuses et meurtrières entreprises Elle ne guide son peuple

vers sa ruine aujourd’hui me voici loin de Turin des salles éreintantes de l’interminable palazzo Sabauda

pourtant je me demande si nous avons tant changé voyant toujours des hommes

offrir leur nuque à de semblables appuis prêter l’oreille aux voix leur expliquant

que l’ordre qui les écrase n’est que l’ordre du monde aimer jusqu’à la main

qui les maintient et croire qu’elle n’est là que pour les protéger