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| Le Poète, Roger de La Fresnaye, 1921 |
Certains de mes amis s'interrogent sur l'intérêt qu'il y aurait à viser des poètes qui, après tout, ne disposent que d'un lectorat restreint et dont les productions leur semblent inoffensives. N'ai-je pas moi-même souvent soutenu que la poésie devait être faite par tous, et qu'elle pouvait constituer pour chacun une voie privilégiée d'accès à la parole ?
C’est que la poésie que je critique ne se contente pas d’être insignifiante. Elle ne se réduit pas à une accumulation de clichés, de métaphores convenues ou de personnifications mécaniques. Elle pose un problème plus profond : en détournant constamment l'attention de l'altérité des choses, en substituant aux difficultés du monde une circulation continue d'émotions facilement partageables, elle habitue le lecteur à rechercher le consensus affectif plutôt qu'à affronter ce qui résiste à sa compréhension.
Là où la poésie devrait accroître notre capacité d'attention, elle nous reconduit vers des évidences confortables.
C'est pourquoi cette esthétique s'accorde si facilement avec les formes dominantes du discours médiatique. Là aussi, les antagonismes réels tendent à disparaître derrière l'appel hypocrite à la modération, au dialogue, à l'équilibre et au juste milieu. Ce qui importe n'est plus de comprendre les rapports de force ou les contradictions qui structurent une société, mais de condamner indistinctement tous les excès. Il n'est donc pas surprenant pour moi de voir par exemple nombre de ces poètes mettre sur le même plan l'extrême droite et ce qu'ils appellent l'extrême gauche. Leur imaginaire privilégie spontanément la réconciliation des affects plutôt que l'analyse des conflits. Ils se défient moins de la domination que du conflit lui-même.









