mardi 20 octobre 2026

LE TIROIR DE ZURBARÁN.

ZURBARAN, LA MAISON DE NAZARETH

 

Au centre d'une scène de la maison de Nazareth, un simple tiroir retient le regard. À partir de ce détail énigmatique, le peintre espagnol ouvre une méditation sur la transmission, l'avenir, les inquiétudes de l'enfance et ce qui, silencieusement, vient à notre rencontre.

L’image s'organise autour d'un détail dont on ne comprend pas immédiatement l'importance. Dans cette toile relativement bien connue de Zurbaran, conservée au Cleveland Museum of Art de Cleveland, ce n'est ni le visage de Marie, ni celui de Jésus qui retient d'abord l'attention, mais un simple tiroir entrouvert[1]. Nous sommes dans la maison de Nazareth où la Mère et le Fils bien que réunis dans une même pièce semblent appartenir par leur répartition dans l’espace ou la couleur de leurs vêtements, à des univers différents.

Scène en apparence domestique. Mais dans cette modeste maison, l'avenir est déjà là. Sous la forme d’une couronne d’épines qu’une simple piqûre d’aiguille aura conduit l’enfant à voir fantasmatiquement projetée sur ses genoux.

Face à l’enfant à qui sa destinée vient soudain d’apparaître, le regard de la mère est peut-être ce qui, dans cette scène apparaît de plus mystérieux. Il ne semble fixer ni son fils ni la couronne mais glisser au-delà d'eux, vers une pensée dont le contenu demeure inaccessible. Faut-il y voir de l’inquiétude, une confiance secrète ? Une forme pourquoi pas finalement de lassitude ? Un peu de tout cela sans doute. Marie ne paraît ni comprendre pleinement ce qui vient, ni l'ignorer.

vendredi 4 septembre 2026

RÉSISTANCE DE LA POÉSIE : POUR NE PAS LAISSER S’ÉPUISER LE POÈME !

Gustav De Woestyne, Le Mauvais semeur, 1908, Collection privée Fernand Huts, Anvers

 

Vrai que le terme de poésie recouvre quantité de pratiques de mises en forme de la parole qui n’ont pas toujours grand-chose à voir les unes avec les autres. On peut appeler poésie aussi bien la simple expression d’une position au sein d’une longue coulée de vers appelés libres, que la mise en travail sous forme d’une accumulation de contraintes formelles d’un texte qui n’a d’autre objectif que d’inventer par là ses propres effets de lecture. Si personnellement j’éprouve quelque difficulté à voir la poésie dans la seule mise en forme d’un discours[1], je ne me reconnais pas non plus totalement dans la posture inverse qui voudrait qu’au fond tout ne soit qu’architecture, même géniale, de langue.

Entre ces deux extrêmes, évidemment bien des pratiques s’affirment. Et c’est à certaines d’entre elles que surtout je ressens le besoin de m’opposer. Notamment celles qui cherchent à être reconnues avant même d’être interrogées. Qui mobilisent un stock d'images, de situations, d'affects ou de symboles dont la valeur émotionnelle est déjà garantie socialement sans que rien dans le texte ne cherche à s’affranchir de cette forme de connivence. Le problème n’est pas qu’un poème joue à partir de motifs appartenant au réservoir de la poésie douce, méditative ou intimiste, c’est qu’il ne les mobilise qu’en comptant sur leur charge affective préexistante. Ce ne sont donc pas les oiseaux et les petites fleurs qui sont ici en cause[2]. C’est que tout cela n’est jamais confronté à quoi que ce soit, dans la langue au moins, qui résiste. Tout y est dès le départ donné : la fleur est vulnérable et touchante, les cœurs partagent leur intimité. Rien n’y reste d’indécidable ou de vibrant, au fond, à ressentir. Oui, je crains ces faciles recueils qui me paraissent conçus pour être consommés de la même façon qu’une musique de supermarché ou bien d’aéroport sans nous proposer de véritable expérience, active et durable, de lecture.



[1] Chose que je peux toutefois tout-à-fait respecter comme acte important de parole.

[2] Contrairement à ce que laissent entendre bien des critiques superficielles.

mercredi 2 septembre 2026

RÉSISTANCE DE LA POÉSIE : SUR LA FORME DE L’EAU.

 

Roger de La Fresnaye, détail de La Conquête de l'air, 1913
 

 J’ai pris l’habitude ces derniers temps de converser plus ou moins longuement avec mon ami Martin, afin d’y voir plus clair sur des questions qui me préoccupent. Généralement des questions d’art, principalement de poétique. Peut-être que le verbatim de la conversation que nous avons eue à propos de ma critique de ce que j’ai appelé la poésie Disney, continuera d’intéresser quelques-unes des personnes qui passent sur ce blog.

Martin : Depuis ton texte sur la poésie Disney, certains semblent persuadés que tu t'es mis à distribuer des certificats de bonne et de mauvaise poésie.

Moi : Ce n’est pourtant pas tout à fait ce que j'essaie de faire.

Martin : Mais tu parles bien de combattre certaines formes poétiques.

Moi : Comme on combat certaines habitudes de pensée.

Martin : Voilà précisément ce qui dérange. Les gens qui se piquent d’écrire supportent généralement mal de se sentir jugés.

Moi : Parce qu'aujourd'hui toute critique est rapidement interprétée comme une condamnation des personnes. Or je ne parle pas des personnes. Je parle de certaines logiques d'écriture et de certains rapports au réel.

Martin : Le mot réel revient sans cesse dans tes textes.

Moi : Parce qu'il est au centre de la question.

Martin : Cette réflexion ne date d’ailleurs pas de tes considérations sur la poésie Disney.

Moi : Non.

Martin : Je la vois déjà dans ton ancien article sur les poèmes Photoshop.

Moi : Absolument.

Martin : À l'époque déjà, ce qui t'irritait n'était pas seulement la sentimentalité.

Moi : Non. Ce qui m'intéressait était la manière dont certains poèmes produisent une version artificiellement, sinon mécaniquement, corrigée du monde.

Martin : Comme une photographie retouchée.

Moi : Exactement.

Martin : Tu parlais de rivières, d'hirondelles, de pluie, de roseaux.

Moi : Oui.

Martin : Pourtant ces choses existent réellement.

Moi : Justement. Mais dans certains poèmes elles cessent d'être des réalités rencontrées pour devenir des signes immédiatement reconnaissables de poésie.

Martin : La rivière devient l'idée poétique de la rivière. L'hirondelle l'idée poétique de l'hirondelle…

Moi : Et le lecteur se retrouve plongé dans un univers de sensibilité convenu où tout en fait est maquillé.

vendredi 21 août 2026

FRÉQUENTER OU PAS AUJOURD’HUI LES SONNETS. À PROPOS DE SONNÉ D’AMÉRIQUE DE FLORENT TONIELLO AUX ÉDITIONS LISIÈRE.

Publié en 2026 par Lisière éditions, Sonné d’Amérique, du poète franco-luxembourgeois Florent Toniello rassemble une série de sonnets écrits à l’occasion d’un périple d’un mois entre New York, diverses régions du Canada et les Rocheuses. On sait que le sonnet – comme plus largement les formes dites fixes -  est loin d’être devenu aujourd’hui obsolète, faisant toujours l’objet de la part des meilleurs non d’une tentative bien sûr de réhabilitation mais d’adaptation plutôt à nos sensibilités contemporaines.

On trouvera sans doute que le sujet de la grande ville ainsi que des grands espaces se serait mieux accommodé d’un élan whitmannien, d’une forme totalement ouverte, capable de s’assortir davantage à la puissante et débordante respiration des divers types de paysages, urbains, naturels mais aussi culturels, historiques auquel notre auteur se voit tour à tour confronté. Décidant au contraire de faire usage du sonnet, Florent Toniello nous impose autre chose : ramenant notre attention en partie sur la forme, il remet au premier plan le travail d’écriture, favorise le signifiant aux dépends du signifié. Transforme ses carnets de voyage en cartes postales poétiques, comme l’aura fait l’un de ses lointains peut-être inspirateurs, bien oublié des poètes d’aujourd’hui, un certain Henry Jean-Marie Levet, qu’admira tant l’auteur de Barnabooth.

mardi 18 août 2026

PROLONGER L’ENTRETIEN. LA CONVERSATION SILENCIEUSE D’HERVÉ MARTIN AUX ÉDITIONS PETRA.



 

J’aime bien Hervé Martin. Cela fait une trentaine d’années que nous avons fait connaissance aux 24 heures du Livre du Mans où lui et moi étions invités en compagnie je me souviens du regretté Bernard Vargaftig et d’autres dont malheureusement j’ai oublié le nom. Sans nous fréquenter vraiment nous échangeons nos livres, parfois nos impressions et je lui dois d’avoir en lui un lecteur vrai, fidèle qui ne m’a jamais manqué.

Hervé Martin est de ces poètes qu’on aime à dire discrets parce qu’ils tournent leur attention vers les réalités modestes, les traces et les gestes ordinaires. Et que leurs poèmes loin des rodomontades de certains illuminés fuient toute emphase comme toute dramatisation. Dans cette Conversation silencieuse qu’il vient de m’envoyer je le retrouve continuant à écouter ce qui en lui cherche toujours à prendre forme. Interrogeant le poème sur sa capacité à se construire en lieu pour retenir quelque chose du monde et de la voix des disparus. S’étonnant sans doute aussi de ses pouvoirs de consolation et de perpétuel recommencement. Cela ne va chez lui ni sans épreuve, ni sans nostalgie. Mais le poème – il l’écrit - reste pour lui un phare indispensable à l’inquiète traversée qu’entreprend sa parole.

dimanche 16 août 2026

POURQUOI LA POÉSIE DISNEY DOIT ÊTRE COMBATTUE.

 

Le Poète, Roger de La Fresnaye, 1921

Certains de mes amis s'interrogent sur l'intérêt qu'il y aurait à viser des poètes qui, après tout, ne disposent que d'un lectorat restreint et dont les productions leur semblent inoffensives. N'ai-je pas moi-même souvent soutenu que la poésie devait être faite par tous, et qu'elle pouvait constituer pour chacun une voie privilégiée d'accès à la parole ?

C’est que la poésie que je critique ne se contente pas d’être insignifiante. Elle ne se réduit pas à une accumulation de clichés, de métaphores convenues ou de personnifications mécaniques. Elle pose un problème plus profond : en détournant constamment l'attention de l'altérité des choses, en substituant aux difficultés du monde une circulation continue d'émotions facilement partageables, elle habitue le lecteur à rechercher le consensus affectif plutôt qu'à affronter ce qui résiste à sa compréhension.

Là où la poésie devrait accroître notre capacité d'attention, elle nous reconduit vers des évidences confortables.

C'est pourquoi cette esthétique s'accorde si facilement avec les formes dominantes du discours médiatique. Là aussi, les antagonismes réels tendent à disparaître derrière l'appel hypocrite à la modération, au dialogue, à l'équilibre et au juste milieu. Ce qui importe n'est plus de comprendre les rapports de force ou les contradictions qui structurent une société, mais de condamner indistinctement tous les excès. Il n'est donc pas surprenant pour moi de voir par exemple nombre de ces poètes mettre sur le même plan l'extrême droite et ce qu'ils appellent l'extrême gauche. Leur imaginaire privilégie spontanément la réconciliation des affects plutôt que l'analyse des conflits. Ils se défient moins de la domination que du conflit lui-même.