samedi 7 mars 2026

Y-A DU BOULOT ! EXTENSION DU DOMAINE DE LA SOUMISSION.

MAGRITTE, LA LECTRICE SOUMISE, 1928

 

Le hasard aura voulu hier que j’ouvre les pages de deux romans policiers dont mon fil d’actualité Facebook célébrait les mérites. L’un d’eux étant censé se dérouler dans les lieux mêmes que j’habite et dans lesquels j’aime à laisser vagabonder mon esprit et mon chien, je n'ai pu m'empêcher de chercher à le découvrir. Même chose avec le second qui se déroule lui dans un état du sud de l’Amérique de Trump et qui lui me tentait par ce qu’il me promettait de complet dépaysement.

Dire que l’écriture du premier des deux me parut très vite indigeste ne serait qu’un euphémisme. Certes on ne lit pas un polar seulement pour des raisons de qualité de phrase. Encore que. Comptent bien entendu l’originalité de l’intrigue, la force des tensions dramatiques, souvent aussi le rendu sinon l’épaisseur de caractère des différents personnages et pour moi la façon dont je me sens immergé vraiment dans un milieu tant physique que social ainsi que politique. Mais là n’est pas ce que j’ai aujourd’hui envie de dire. Qui tient à quelque chose de profondément déprimant. Les nombreux avis laissés sur le site de lecture de mon polar en Côte d’Opale, faisaient état de véritables qualités d’écrivain vantant un style haletant emportant totalement son lecteur[1]. Le premier chapitre en effet s’applique bien à évoquer une fuite à travers la forêt afin d’échapper à ce qu’on imagine être un danger redoutable. Mais tout y est redondant. Saturé. Quasi tautologique[2]. De l’ordre non de l’écriture mais de la rédaction. Le point d’orgue à mes yeux étant atteint à la lecture un peu plus loin de cette scène d’amour que je ne peux résister à l’envie de partager ici : « S’extirpant de sous les draps, Marcus Kubiak et Zoé Rousseau relâchèrent leur étreinte savoureuse, se déliant l’un de l’autre. L’extase déversait son exquis nectar dans les moindres parcelles de leurs corps ruisselants. Des vestiges de plaisir rosissaient leurs visages. »

mardi 3 mars 2026

PARADISIACA. UN LAC-OPÉRA DE ELKE DE RIJCKE AUX ÉDITIONS MF, COLLECTION POÉSIE COMMUNE.


C’est une belle ambition que celle de cette toute récente collection, Poésie commune, que d’entreprendre, par ses publications, de générer du commun, à travers des formes inventives affirmant ce nécessaire continuum entre expériences de vie et expériences de langage, les deux travaillant comme il se doit à s’enrichir l’une par l’autre.

mercredi 25 février 2026

CONTINUER LA RENCONTRE AVEC JAMES SACRÉ : SI LA SIMPLICITÉ NOUS A QUITTÉS ? CHEZ POTENTILLE.

Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités.  Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :

mercredi 18 février 2026

À PROPOS DE L’OUVRAGE DE SEREINE BERLOTTIER, CE QUI PASSE, PASSE : VOIX DE GEORGES PEREC, AUX ÉDITIONS L’OEILÉBLOUI.

 

C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de  découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte,  mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».

lundi 9 février 2026

LIRE, CETTE RÉCOMPENSE. AUTOUR DU CARPE DIEM DE VALERY LARBAUD.


 

C’est si beau ce qu’écrivent les autres

Valéry Larbaud

cité par Marcelle Auclair dans Mémoires à deux voix, p. 115

 

Je ne sais pourquoi, recevant les belles photos réalisées par ma fille Flora, à Tanger où je ne suis jamais allé, se sont mis à résonner presque obsessivement dans ma tête les vers du Carpe diem de Valéry Larbaud qui magnifiquement, commence de cette manière : « Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise ».

Tanger bien sûr ne donne pas comme Naples, que je connais bien, sur la côte tyrrhénienne. Mais j’imagine qu’un jour de pluie comme il semble qu’il s’en compte là beaucoup, les mois d’hiver, si l’on en croit l’expérience qu’en aura faite Matisse y débarquant une fin janvier ou l’incipit d’Un hiver à Tanger du romancier Peter Bowles, les sourdes mélancolies doivent s’y montrer très voisines. Le poème de Larbaud n’hésite d’ailleurs pas à nous faire opérer en imagination un bond bien plus conséquent, nous conduisant aux confins de la Mer Baltique et de la Mer du Nord.

vendredi 6 février 2026

RÉPARER POUR MOI UN OUBLI. QUELQUES MOTS SUR LES SONNETS DE LA TRISTESSE DE JACQUES LÈBRE AUX ÉDITIONS LE TEMPS QU’IL FAIT.


 

Certes je ne saurais humainement rendre compte de tous les ouvrages qui me sont adressés. N’empêche que je suis désolé de n’avoir pas en son temps au moins évoqué la sortie au Temps qu’il fait de ces Sonnets de la tristesse dans lesquels Jacques Lèbre dont j’ai toujours apprécié le travail évoque la petite dizaine d’années de visites épisodiquement rendues par lui à sa mère placée en maison de retraite quelque part dans l’Aubrac.

« Faire rimer vieillesse avec tristesse cela n’est guère difficile » reconnaît Jacques Lèbre « même si c’est rester loin du compte de ce qu’ils vivent, les vieux. »

 

On a lu beaucoup, au cours de ces dernières années, de ces textes par lesquels un fils, une fille, tentaient de mettre des mots si possible justes sur ce drame particulier qu’est l’accompagnement dans sa progressive disparition d’un parent plus ou moins bien aimé. Les mots de Jacques Lèbre qu’il a paradoxalement cherché à retenir dans le cadre en principe corseté du sonnet, tout en s’en libérant par l’absence de contraintes de rime et de métrique, je ne dis pas de rythme, relèvent d’une volonté de parole qui incertaine toujours de sa vérité cherche sans surjouer les affects dont elle est traversée, ce serait plutôt le contraire, à partager avec nous ce qu’il faut bien considérer comme une violence que nous fait subir intimement, la vie.

mercredi 4 février 2026

SUNT LACRYMAE RERUM. AUTOUR D’UN LIVRE DE VERONIQUE BERGEN : LE COLLECTIONNEUR AUX ÉDITIONS ONLIT.


 "Chaque tableau a son histoire séparée de meurtre, de rapine et de sacrilège"
Walter Scott

De quelles larmes sont capables les choses ?[1] Les choses de l’art en particulier. L’œuvre que nous contemplons garderait-elle la mémoire non seulement des êtres, des paysages, des actions de toutes sortes qu’elle évoque ou représente mais aussi des tribulations auxquelles l’Histoire peut-être l’aura obligée ? Il me plaît que dans un des récents ouvrages de Véronique Bergen, Le Collectionneur, les tableaux soient des êtres vivants, capables de tristesse. De colère aussi. Et d’attachement. Eux que notre romancière envisage dans leur déplacement du point de vue d’une des plus terribles tragédies de notre histoire, la tentative de génocide du peuple juif et de l’entreprise parallèle de spoliation par les dignitaires nazis des biens, principalement les œuvres d’art, dont les plus fortunés et les plus avertis de ses membres étaient propriétaires[2].

Âgé d’une quarantaine d’années, Andreas[3], le personnage principal de l’histoire, reçoit en héritage de la part de son oncle, Rainer, grand marchand de tableaux autrefois au service du Reich et plus précisément du  Reichsjägermeister Göring, une extraordinaire collection d’œuvres arrachées au cours de la guerre à leurs possesseurs légitimes. Se pose alors la question pour lui de leur restitution. Peintre amateur lui-même et amoureux fou d’art et de tableaux, Andreas hésite à se séparer de ces toiles dont il s’imagine d’ailleurs qu’elles se plaisent à sa présence et sont heureuses de l’attention qu’il leur porte. Finira-t-il par céder à l’obligation de justice ou se réservera -t-il le droit de conserver ces toiles avec lesquelles de jour en jour il tisse un lien affectif particulier.

vendredi 30 janvier 2026

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS : LE CIEL SUR TON VISAGE, DE FRANCK DOYEN CHEZ FAÏ FIOC JEUNESSE.

 

 De Franck Doyen, je me souviens avoir découvert il y a maintenant une poignée d’années, un livre qui m’avait donné l’envie de le rencontrer et de le faire intervenir avec moi dans un certain nombre de classes afin qu’il puisse rendre davantage sensible aux jeunes qu’on immerge de plus en plus dans les mondes artificiels de la technologie numérique qu’il existait ou avait existé des formes de relations plus puissamment tissées avec les éléments fondamentaux de la nature. Les Chants de Kiepja, qui évoquent l’univers aujourd’hui disparu des populations Selk’nam des côtes sud-ouest de l’Amérique du sud, sonnaient en effet comme un émouvant rappel de ce que nous avons perdu, pas simplement une vie infiniment plus difficile, mais une vie dans laquelle tout, de l’eau aux pierres en passant par les étoiles, la lune, la lumière, les plantes, l’homme et les animaux, pouvait encore communiquer, se mêler, voire échanger avec nous de multiples et généreuses énergies. (Voir : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2022/06/nous-sommes-tous-des-ruisseaux-dune.html )

jeudi 29 janvier 2026

DIVAGATION. QUATREMÈRE DE QUINCY, MUSÉES, DOMINIQUE QUÉLEN, TROUS NOIRS.


 

Je ne raconterai pas ici par quels tortueux chemins j’en suis arrivé ce matin à parcourir cet ouvrage de 1815 dans lequel Antoine Chrysostome Quatremère, dit Quatremère de Quincy, qui, architecte de formation, fit une longue carrière en politique sans trop dévier malgré la rigueur des temps de ses convictions royalistes, expose ses idées sur l’Art, l’argent, la critique et les conditions qui lui semblent nécessaires pour que le public en particulier puisse vraiment jouir d’une œuvre d’art. Au moment où tendent à se développer les grands musées de Peinture qu’il compare assez méchamment à des magasins de tableaux qui ne font finalement que retenir des œuvres leur unique matière, les ayant isolés des cadres divers pour lesquels ou au sein desquels ils ont été créés, ses positions ne sont pas toujours sans pertinence. D’autant que contrairement à bien des réflexions d’aujourd’hui elles s’expriment au moyen d’une langue des plus claires et à travers des raisonnements on ne peut plus limpides. Moi-même amateur quelque peu obsédé de musées, je ne suis d’ailleurs pas loin parfois de penser, qu’il y a bien quelque chose de pathologique dans ce désir glouton et dans le fond absurde qui nous pousse à se faire accroire que passer des heures et des heures à déambuler de salle en salle et d’une toile à l’autre, nous rapprochera quelque peu des Célestes Hauteurs, des désirables et singulières appréhensions de Tout le Grand Inconnu du Monde, dont nous imaginons naïvement, que l’œuvre d’art est le medium.

mardi 27 janvier 2026

COLLECTION DÉCOUVREURS : UN POÈME DE DENISE LE DANTEC TIRÉ DE COMMENT ENTRE LA LUMIÈRE CHEZ UNICITÉ.


On aimerait tous les jours pouvoir partager ici un texte de Denise Le Dantec tant comme l’indique le titre de son récent ouvrage paru chez unicité, son travail fait entrer en nous de lumière. Celle justement dont elle s’attache dans ce poème à nous indiquer les sources : lecture des grands éveilleurs de notre humanité, sans restriction ni d’espace, ni de temps et bien entendu de genre, attention à l’actualité, conscience de nos fragilités propres et des enjeux dramatiques du temps, sentiment aigu de notre appartenance cosmique et de notre capacité à transfigurer chacune des présences ordinaires pouvant illuminer notre quotidien… Oui avec Denise le Dantec, la poésie, certes ne sauvera pas le monde mais est bien de ces choses qui par l’énergie qu’elles nous communiquent, l’incessant appel qu’elles nous lancent d’ouvrir toujours davantage et notre intelligence et notre sensibilité, font digues à l’ensemble aujourd’hui des puissances obscures qui s’appliquent, comme on le voit mieux chaque jour, à nous déshumaniser.

 EXTRAIT :