jeudi 14 juillet 2022

BONNES FEUILLES. L'EXPE(R)DITION D'YVES BOUDIER à LA RUMEUR LIBRE.

 

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RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : L’EXPE(R)DITION D’YVES BOUDIER À LA RUMEUR LIBRE.

C’est un livre dont j’aimerais pouvoir parler plus longtemps. Pouvoir à son propos évoquer aussi bien la constellation de mes propres lectures, l’idée que je me fais du livre comme aventure, l’admiration que j’éprouve pour ces masques Kodiak[1] qui font l’orgueil du Château-Musée de la ville de Boulogne-sur-Mer que le mérite singulier du magnifique travail d’Yves Boudier dont je comprends maintenant l’intérêt qu’il manifestait devant ces répliques de bateaux accrochées dans la grand-salle de la maison d’hôtes où je l’avais logé, en compagnie d’autres artistes, lors d’une récente Périphérie du Marché de la poésie.

L’Expe(r)dition n’est pourtant pas un livre de poésie. C’est un récit en grande partie maritime, d’une extrême précision, historique comme matérielle, qui fait revivre, comme on a pris l’habitude sans doute exagérée de dire, la figure du grand navigateur danois, passé au service du puissant Empire russe, Vitus Jonassen Béring à qui l’on doit la découverte ou plutôt la redécouverte du célèbre détroit qui porte aujourd’hui son nom et qui sépare depuis la fin de la dernière époque glaciaire, le continent européen du continent américain.

Fort de toute une immense connaissance des choses de la mer[2], due sans doute, mais pas que, à ses origines bas-normandes – il est né à Saint-Hilaire-du-Harcouët pas très loin du Mont Saint-Michel et surtout de Saint-Malo -  comme d’une culture littéraire peu commune, Yves Boudier se refuse pourtant à se laisser enfermer dans les limites de la stricte vérité historique, rappelant d’ailleurs dès les premières lignes de son Avis au lecteur qu’elle n’est comme le dit Huysmans que « le plus solennel des mensonges, le plus enfantin des leurres [qui conduit] à se fabriquer sa vision, s’imaginer avec soi-même les créatures d’un autre temps, s’incarner en elles, endosser, si l’on peut, l’apparence de leur défroque, se forger enfin, avec des détails adroitement triés, de fallacieux ensembles ».

Alors quitte à ce que tout finalement soit de l’ordre, plus ou moins, de la fable, autant se livrer avec délices aux plaisirs de l’invention. Des inventions. Un mot justement qui contient justement dans sa belle polysémie aussi bien l’idée d’imaginer ce qui n’existe pas, que de redécouvrir quelque chose qu’on pensait disparue. Ainsi le lecteur conduit par la quatrième de couverture ainsi que par l’attribution du livre à un certain Martin de Saint Hilaire[3], à imaginer pouvoir lire un ouvrage rare ayant échappé à la vigilance des meilleurs historiens de la littérature, comprendra vite qu’il est victime, non d’une supercherie littéraire[4], mais fait partie désormais d’un jeu qu’il lui faut entreprendre avec son véritable auteur qui multiplie les indices – et je ne parle bien sûr pas seulement des nombreuses prolepses – lui rappelant en fonction bien sûr de son propre degré de connaissances, que c’est bien en bateau, doublement, qu’on le mène.

Pour ne prendre qu’un exemple, il est amusant de lire page 71 que le père de l’Hildegard dont le Béring de Boudier nous dresse le portrait répond au nom de Mester Hans Hämelin qui n’est autre que le nom du célèbre joueur de flûte de Hameln (Hamelin). Pipeau donc ce que raconte Boudier des amours de son héros. La belle Hildegard de Martin Saint Hilaire s’appelait en fait Anna Christina Pülse et le changement de nom témoigne ici d’un changement de régime à l’intérieur de la fiction qui s’affranchit relativement ouvertement de la vérité historique pour entrer dans une sorte de fantaisie sentimentale à caractère romantique pour rejoindre d’ailleurs assez vite le fantastique quand l’auteur en particulier imagine la survie posthume sur une bonne trentaine d’années du commandant Béring lui donnant ainsi l’occasion de recevoir à bord de son vaisseau qu’on pourra dire alors fantôme, aussi bien le capitaine anglais James Cook que son rival Bougainville ! Au passage, si je puis dire, est-ce à la vague actuelle de féminisme qu’on doit l’importance accordée par Yves Boudier à la figure de l’aventureuse Jeanne Barret qui sous son déguisement d’homme fut à bord de la Boudeuse, la première femme à accomplir le tour du monde. Boudier la fait abandonner son amant Commerson pour la marier à bord du Nathanaël de Béring à La Giraudais, capitaine de l’Etoile qui mourut lui aussi effectivement en mer. Elle sera, elle qui pourtant fut bien enterrée en 1807 au cimetière de l'église de Saint-Aulaye[5] aux bords de la Dordogne, une des dernières à accompagner dans le livre le commandant aux termes imaginaires de sa surprenante odyssée.

En fait d’ailleurs de passage il me faut remarquer encore que l’ouvrage de Boudier ne concerne pas que celui qui s’ouvre entre le nord de la Sibérie et le nord de l’Alaska, il concerne aussi celui que nous appelions autrefois trépas que la figure assise de V.J. Béring, à la fin du livre, comparée à celle de Charon, le passeur, évoque de façon puissante. « Il y avait dans sa silhouette une majesté de roi, doublée de la crainte qu’inspirait Hadès à nos ancêtres traversant le fleuve des enfers ». Ayant mis La Traversée du Styx ce magnifique tableau de Patinir, peintre qui me touche, depuis plus d’un demi-siècle que j’ai découvert son œuvre, en fond d’écran de l’ordinateur sur lequel je travaille, comment n’apprécierai-je pas cette vision finale ?

Pas si finale que cela d’ailleurs : le livre se termine, après que le personnage parvenu sur l’autre rive, eut terminé de brûler le Grand Aigle[6], qui depuis le début orientait ses expéditions, par le transport de son corps allongé « sur un treillis de ramures de bouleau liées entre elles par des lanières de jonc marin » que tire un renne « aux bois couverts de velours » guidé par deux enfants nubiles choisis parmi les plus beaux d’un village « Tlingit voisin », portant « la cape cérémoniale de la tribu Chikat, contre don du potlach de printemps ». On comprendra aisément le symbolisme de cette fin où « la crête des monts » - on repense alors au Mont Analogue de René Daumal – prend « forme de vague » pour nous plonger dans « l’ineffable ». 

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[1] C’est à proximité de ces îles Kodiak qu’il fut peut-être le premier européen à découvrir que Béring perdit la vie.

[2] Cette connaissance se remarque immédiatement à la richesse d’un lexique qui pour moi fait d’ailleurs l’un des grands attraits de ce livre singulier qui fourmille d’expressions de marine dont on se demande comment l’auteur qui n’est pas marin a fait pour les connaître et les employer avec une fluidité qui donne à son livre un caractère des plus pittoresques. On voit, on sent, on goûte effectivement à la richesse, l’épaisseur de tous ces mondes que le récit fait vivre ici pour nous. C’est aussi ce style d’un grand réalisme pittoresque qui nous empêche de croire à la fiction d’un auteur du XVIIIème. Comme cherche à y faire penser son sous-titre.

[3] Tiens, encore Saint-Hilaire ! Mar(t)in de Saint-Hilaire…

[4] J’ai pensé bien entendu à diverses autres entreprises voisines. L’une peut-être des moins connues puisque portant sur le domaine plus resserré du paysage et de la botanique est celle de Marco Martella dans deux de ses livre, Jardin perdu et Jardins en temps de guerre dont j’ai pu me rendre compte qu’ils avaient assez souvent réussi à tromper leur monde. Jusque dans les pages des magazines les plus huppés. http://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2018/01/un-beau-livre-jardins-en-temps-de.html

[5] Sa tombe y est toujours visible.

[6] Allez, lisez donc le livre pour savoir de quoi ici il s’agit.

vendredi 8 juillet 2022

DÉCOUVREZ L’ENSEMBLE DE LA SÉLECTION 2022-2023 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

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BONNES FEUILLES : JULIEN LE RÊVEUR DE CHRISTIANE VESCHAMBRE AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.

Présenté comme « une fantaisie », « un conte politique et poétique », Julien le rêveur, rappelle l’importance que tient le rêve dans l’œuvre et bien entendu la vie de Christiane Veschambre qui livre en effet ici un texte qui sans avoir la profondeur et la gravité de Basse langue ou de dit la femme dit l’enfant, eux aussi parus aux belles éditions Isabelle Sauvage, réjouira bien des lecteurs par la façon dont se voient épinglée « l’idéologie par laquelle on resserre [aujourd’hui de plus en plus] l’étau autour de ceux qu’il faut rendre profitables » au système économique injuste qui nous est imposé.

Julien, classé parmi les « Décrocheurs » n’a d’autre compétence que d’être un rêveur invétéré. Il mettra un temps cette compétence au service des autres en devenant une sorte de rêveur public, déréglant ainsi le fonctionnement de l’Agence Pôle-Emploi qui subit sa contagion. Les choses naturellement reviendront dans l’ordre et comme tout se finit bien dans les contes, il nous faudra imaginer Julien heureux avec beaucoup d’enfants.

EXTRAIT :

mercredi 6 juillet 2022

CAHIER D’ACCOMPAGNEMENT PRIX DES DECOUVREURS 2022-23. SUR L’ÉCHELLE DANSER DE CLAUDE FAVRE CHEZ SÉRIE DISCRÈTE

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C’est avec l’ouvrage de Claude Favre, Sur l’échelle danser parue chez Série discrète (Bordeaux) que nous achevons la publication de nos 7 Cahiers d’accompagnement qui devraient permettre à l’ensemble des établissements scolaires qui s’y intéresseront de participer activement et surtout de façon fructueuse à l’édition 2022-23 du Prix des Découvreurs.

Plus d’une centaine d’heures de travail sans compter bien sûr en amont notre propre découverte des textes, ont encore été nécessaires cette année à la réalisation de ces Cahiers qui je le pense fournissent aux jeunes – mais pas que – une occasion unique de découvrir vraiment de larges pans de notre poésie contemporaine et de découvrir également à partir d’elle bien des choses du monde dans lequel nous vivons. J’entends trop souvent dire que la poésie d’aujourd’hui est trop peu accessible. Que les livres sont chers. Qu’on ne les trouve nulle part. Et qu’ils sont pour certains illisibles. Tout cela peut-être est vrai. En tout cas pas entièrement faux. Mais comme j’aimerais que ceux que j’entends régulièrement déplorer cet état de choses jettent une fois au moins l’œil sur le travail que nous accomplissons depuis tant d’années et s’en fassent les promoteurs actifs auprès de leurs réseaux plutôt que de continuer à l’ignorer et à publiquement se lamenter.

Car c’est vrai, trop limités encore sont les relais qui, tant dans le cadre de l’institution scolaire que dans celui des milieux poétiques, s’intéressent à notre travail et font un peu l’effort de le faire connaître. Dommage. Dommage pour tous. Que la plupart préfèrent les grandes opérations de communication bavardes et bariolées aux entreprises de fond. Sérieuses et appliquées.

Ceci est un appel.

Mais sans grande illusion.

Il consonne je crois d’ailleurs parfaitement avec le livre de Claude Favre, un livre de courage et d’énergie dans lequel la conscience large des misères de notre injuste condition n’empêche pas le cœur de célébrer la vie, de se hisser à sa hauteur. Je laisse le lecteur curieux faire dans ce Cahier ses propres découvertes. Accueillir aussi cette écriture à la fois claire et dérangeante. Tissée en partie de voix autres. Incorporées. Précieuses. Comme un jardin dans une pierre.

Feuilleter avec CALAMEO.

 

dimanche 3 juillet 2022

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS. CONTREBANDE DE LAURENT ALBARRACIN AU CORRIDOR BLEU.

Contrebande de Laurent Albarracin est un recueil de sonnets coupé en son milieu d’une succession de quelques proses qu’on dira poétiques. Dans la ligne héritée de Ponge ces textes se détournent du lyrisme personnel, de l’expression directe des sentiments, pour prendre le parti des choses, considérées non dans leur particularité mais dans leur généralité. C’est à-dire leur idéalité de chose. Qui en fait n’existe pas. La mare, pas plus que la tondeuse Honda, les nuages ou la tasse de café, n’ont d’existence réelle. Ce sont ce qu’on appelle des concepts, des outils efficaces de pensée permettant l’échange et la communication, le déploiement de toute l’intelligence réflexive nécessaire pour se figurer et pour interroger le monde. Ce qui existe en fait déborde toujours et largement son nom. Existe en dehors du nom. Une mare dans sa réalité est toujours singulière. Est par exemple cette singulière étendue d’eau venue, après des jours de fortes pluies dans ma forêt d’Ecault, contrarier ma promenade en occupant tout le creux d’un chemin. De cette réalité en soi inconnaissable comme nous l’a bien appris Kant, je ne pourrai jamais construire qu’une représentation subjective dont les mots que j’utilise peineront toujours à signifier la débordante matérialité, mais suffisent en général à en donner l’idée.