mercredi 25 février 2026

CONTINUER LA RENCONTRE AVEC JAMES SACRÉ : SI LA SIMPLICITÉ NOUS A QUITTÉS ? CHEZ POTENTILLE.

Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités.  Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :

mercredi 18 février 2026

À PROPOS DE L’OUVRAGE DE SEREINE BERLOTTIER, CE QUI PASSE, PASSE : VOIX DE GEORGES PEREC, AUX ÉDITIONS L’OEILÉBLOUI.

 

C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de  découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte,  mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».

lundi 9 février 2026

LIRE, CETTE RÉCOMPENSE. AUTOUR DU CARPE DIEM DE VALERY LARBAUD.


 

C’est si beau ce qu’écrivent les autres

Valéry Larbaud

cité par Marcelle Auclair dans Mémoires à deux voix, p. 115

 

Je ne sais pourquoi, recevant les belles photos réalisées par ma fille Flora, à Tanger où je ne suis jamais allé, se sont mis à résonner presque obsessivement dans ma tête les vers du Carpe diem de Valéry Larbaud qui magnifiquement, commence de cette manière : « Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise ».

Tanger bien sûr ne donne pas comme Naples, que je connais bien, sur la côte tyrrhénienne. Mais j’imagine qu’un jour de pluie comme il semble qu’il s’en compte là beaucoup, les mois d’hiver, si l’on en croit l’expérience qu’en aura faite Matisse y débarquant une fin janvier ou l’incipit d’Un hiver à Tanger du romancier Peter Bowles, les sourdes mélancolies doivent s’y montrer très voisines. Le poème de Larbaud n’hésite d’ailleurs pas à nous faire opérer en imagination un bond bien plus conséquent, nous conduisant aux confins de la Mer Baltique et de la Mer du Nord.

vendredi 6 février 2026

RÉPARER POUR MOI UN OUBLI. QUELQUES MOTS SUR LES SONNETS DE LA TRISTESSE DE JACQUES LÈBRE AUX ÉDITIONS LE TEMPS QU’IL FAIT.


 

Certes je ne saurais humainement rendre compte de tous les ouvrages qui me sont adressés. N’empêche que je suis désolé de n’avoir pas en son temps au moins évoqué la sortie au Temps qu’il fait de ces Sonnets de la tristesse dans lesquels Jacques Lèbre dont j’ai toujours apprécié le travail évoque la petite dizaine d’années de visites épisodiquement rendues par lui à sa mère placée en maison de retraite quelque part dans l’Aubrac.

« Faire rimer vieillesse avec tristesse cela n’est guère difficile » reconnaît Jacques Lèbre « même si c’est rester loin du compte de ce qu’ils vivent, les vieux. »

 

On a lu beaucoup, au cours de ces dernières années, de ces textes par lesquels un fils, une fille, tentaient de mettre des mots si possible justes sur ce drame particulier qu’est l’accompagnement dans sa progressive disparition d’un parent plus ou moins bien aimé. Les mots de Jacques Lèbre qu’il a paradoxalement cherché à retenir dans le cadre en principe corseté du sonnet, tout en s’en libérant par l’absence de contraintes de rime et de métrique, je ne dis pas de rythme, relèvent d’une volonté de parole qui incertaine toujours de sa vérité cherche sans surjouer les affects dont elle est traversée, ce serait plutôt le contraire, à partager avec nous ce qu’il faut bien considérer comme une violence que nous fait subir intimement, la vie.

mercredi 4 février 2026

SUNT LACRYMAE RERUM. AUTOUR D’UN LIVRE DE VERONIQUE BERGEN : LE COLLECTIONNEUR AUX ÉDITIONS ONLIT.


 "Chaque tableau a son histoire séparée de meurtre, de rapine et de sacrilège"
Walter Scott

De quelles larmes sont capables les choses ?[1] Les choses de l’art en particulier. L’œuvre que nous contemplons garderait-elle la mémoire non seulement des êtres, des paysages, des actions de toutes sortes qu’elle évoque ou représente mais aussi des tribulations auxquelles l’Histoire peut-être l’aura obligée ? Il me plaît que dans un des récents ouvrages de Véronique Bergen, Le Collectionneur, les tableaux soient des êtres vivants, capables de tristesse. De colère aussi. Et d’attachement. Eux que notre romancière envisage dans leur déplacement du point de vue d’une des plus terribles tragédies de notre histoire, la tentative de génocide du peuple juif et de l’entreprise parallèle de spoliation par les dignitaires nazis des biens, principalement les œuvres d’art, dont les plus fortunés et les plus avertis de ses membres étaient propriétaires[2].

Âgé d’une quarantaine d’années, Andreas[3], le personnage principal de l’histoire, reçoit en héritage de la part de son oncle, Rainer, grand marchand de tableaux autrefois au service du Reich et plus précisément du  Reichsjägermeister Göring, une extraordinaire collection d’œuvres arrachées au cours de la guerre à leurs possesseurs légitimes. Se pose alors la question pour lui de leur restitution. Peintre amateur lui-même et amoureux fou d’art et de tableaux, Andreas hésite à se séparer de ces toiles dont il s’imagine d’ailleurs qu’elles se plaisent à sa présence et sont heureuses de l’attention qu’il leur porte. Finira-t-il par céder à l’obligation de justice ou se réservera -t-il le droit de conserver ces toiles avec lesquelles de jour en jour il tisse un lien affectif particulier.