mardi 21 avril 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : LES HAUTS-FONDS DE JEAN-PIERRE CHEVAIS AUX ÉDITIONS REHAUTS.


 

 

Il est des ouvrages de poésie qu’on aimerait voir lus par ces jolis fabricants de vers qui recyclent à longueur de pages des images, des formes et des sentiments convenus. Peut-être y apprendraient-ils à se montrer un peu moins satisfaits d’eux-mêmes et se mettraient-ils à comprendre que le poème vraiment commence quand il cesse de rassurer.

De Précis d’indécision, paru en à l’Atelier La Feugraie jusqu’à l’État des ciels à l’approche de la mer, en passant par Le Temps que tombent les papillons, parus quant à eux chez Rehauts, Jean-Pierre Chevais aura introduit son lecteur dans un univers poétique fortement personnel où les relations pourtant étroites de l’être avec le monde, notamment à travers la parole, sont choses essentiellement mouvantes, prêtes toujours à nous désarçonner. Son dernier recueil Les Hauts-fonds, toujours chez Rehauts, me semble aller toujours plus loin dans cette direction.

Derrière cette image des hauts-fonds qui parlent de soulèvements, d’affleurements mais aussi de recouvrements, de relations en partie invisibles entre ces deux éléments de la terre et de l’eau, se découvre l’image d’un espace d’expression toujours imprévisible, pris entre le vouloir dire d’une parole habitée par son propre désir et sur elle le poids de toute la matérialité insistante et fluante des choses. Jean-Pierre Chevais avec ses papillons, ses ciels qui n’en finissent pas de varier, sa mer qui n’est que mouvements, refus définitif de s’enfermer dans ses propres limites, est justement de ces poètes que leur obstinée volonté d’expression n’aura jamais conduit à prétendre avoir prise arrêtée sur la forme des choses.

lundi 13 avril 2026

AVEC LE GRAND CHŒUR DISPONIBLE DES POÈTES AIMÉS : RENDRE SOUFFLE DE FRANÇOIS COUDRAY, CHEZ BRUNO GUATTARI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

comme l’herbe à nouveau imprime en mon corps sa fragile typographie ouvre la page / champs où l’enfance courait parmi les herbes hautes les ombelles ombrelles flottantes des achillées des ciguës des grandes astrances et la rouille acidulée des oseilles / lorsque les vaches ne louaient pas les prés où / maintenant / poussent lotissements et chalets en forme de pavillons et même d’immeubles route / trois  fois élargie et quoi renié sur le bord de laquelle coulaient / pour la première fois / les larmes     de l’aïeul chênes et châtaigniers arrachés qu’une autre enfance / bien plus lointaine encore /  avait plantés pour ombrer le chemin apprend-on ainsi / à aimer la disparition

 

son goût de terre craquelée

 

Oui. C’est une poésie de la participation tout entière de l’être à la physique même abîmée du monde que nous propose François Coudray dans ce recueil que viennent de me faire parvenir les éditions Bruno Guattari. Et c’est dans la conscience douloureuse et tremblante souvent qu’il a du temps, des morts qui le traversent, que progresse l’ouvrage dont le titre marque bien l’intention : celle d’une volonté de résistance contre une triple asphyxie : l’asphyxie écologique d’un monde dit « saccagé », l’asphyxie intime d’une somme de pertes subies, à commencer par celle personnelle de l’enfance, et celle pour finir du langage menacé par l’impuissance comme le trop plein des mots.

samedi 11 avril 2026

OH LE BEAU MONDE ! À PROPOS DE MA RÉCENTE DÉCOUVERTE DU MUSÉE COGNACQ-JAY À PARIS.



 

« Oh le beau jour encore que ça aura été. »

Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett

Sur le haut de leur coiffe, elles attachaient de longues barbes flottantes. Prolongeaient les courtes manches de leur robe, de deux ou trois volants de lin, de coton, le plus souvent de dentelles. Tout autour d’elles n’étaient qu’étoffes vaporeuses, de mousseline, de gaze, contrastant avec la rigidité de ces paniers dont elles élargissaient jusqu’à l’extravagance leurs hanches. Et cela faisait au XVIIIe siècle le grand bonheur des peintres qui trouvaient là matière à exhiber, quant à eux, leur talent.


C’est autre chose pourtant que je retiens de ma visite de l’exposition, au Musée Cognacq-Jay, intitulée Révéler le féminin, Mode et apparences au XVIIIe, où se découvrent c’est vrai d’assez magnifiques portraits de femmes posant dans d’impressionnantes toilettes, l’un des plus intéressants étant ce portrait de femme écrivant à ses enfants, d’une certaine Adélaïde Labille-Guiard, peintre jusqu’ici inconnue de moi, et qui, fille de mercier, était plus qu’aucune autre, sans doute, prédisposée à rendre sur la toile la beauté des matières et la finesse de leur exécution.

jeudi 9 avril 2026

LIVRES D’AMI(E)S.

Heureux de rassembler ce matin sur l’une de mes tables de travail ces 4 livres que des poètes amis ont mis ces derniers jours entre mes mains. N’étant pas encore tout à fait une I.A. je ne saurais proposer ici de note de lecture précise sur ces divers ouvrages que j’ai fait poser en attendant sur une belle lithographie de Jean Messagier qui fut à ce que j’en sais une figure de passage entre l’abstraction lyrique et la pensée écologique avant la lettre. Camille et moi ayant récemment participé à une rencontre orchestrée par François Coudray autour de l’écologie poétique et le recueil de ce dernier plaçant l’herbe en préambule, je ne puis m’empêcher sachant à quel point l’herbe, l’herbe au vent – phlomis herba-venti, est chère aussi au cœur de mon ami Jean-Pierre dont je connais bien le vieux jardin picard, je ne puis m’empêcher donc, de placer leur recueil sous le signe de cet artiste qui sculptait aussi le sable, la neige ou les herbes fauchées. Ne dédaignait pas non plus ces vieux murs couverts de signes auxquels dans son ouvrage s’intéresse Camille. Et s’efforçait comme nous y invite depuis toujours Laurence, de nous donner la force d’habiter mieux ce monde compliqué, amplifiant en majuscules, comme elle l’écrit, les existences minuscules.


 

mardi 7 avril 2026

TROIS PIÈCES ET D’UN CERTAIN RAPPORT AU PUBLIC D’AUJOURD’HUI.


 

En matière de théâtre je ne suis qu’un suiveur. Depuis de longues années mon épouse et compagne, qui adore le théâtre, la scène et ses acteurs, m’aura fait découvrir nombre d’œuvres dont je ne saurais dire si elles sont de fait réellement majeures mais qui m’auront semblé la plupart du temps tout-à-fait remarquables. Son goût en la matière ainsi que ses connaissances étant largement supérieurs aux miens, je la suis donc en toute confiance, les spectacles qu’elle choisit n’étant jamais dépourvus d’intérêt. Ainsi cette dernière semaine j’aurai pu assister à la seconde partie d’Ici sont les dragons, vaste fresque historique, présentée au Théâtre du Soleil par la compagnie d’Ariane Mnouchkine, la longue, très longue performance d’Angelica Liddell, Vudu, au théâtre de l’Odéon et Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, avec les acteurs de la Comédie française au Théâtre de la Porte d’Italie.

N’étant pas critique théâtral, je ne m’aventurerai pas à livrer ici une analyse comparée de ces trois spectacles, mon propos ne visant au départ qu’à faire état de ma stupeur devant les réactions du public, telles qu’il m’a été donné de les observer à la fin d’un de ces spectacles, réactions qui nous en disent long, je crois, sur les phénomènes d’entraînement à l’œuvre dans nos sociétés actuelles où l’idéologie, le discours – ici pour commencer le discours soit-disant féministe – l’apparence de la radicalité, l’emportent de plus en plus sur la réalité des formes et la vérité des contenus.