Plus on lit de poésie plus on se dit que l’inventivité des
hommes en matière de parole a quelque chose d’inépuisable. Tournant toujours
autour des mêmes thèmes quand ce n’est pas autour des mêmes motifs, la parole
pourtant s’y multiplie, se particularise, révélant des existences plongées dans
des histoires, des conditions, des états, suscitant tout un éventail d’élans et
de contre-élans, d’adhésions et de refus, par quoi se renouvelle indéfiniment
ce champ particulier d’expression qui dit l’immense besoin qu’a l’homme de se
montrer qu’il existe, qu’il est là. De rendre compte aussi peut-être d’une
présence. D’une inquiétude, d’un questionnement. De donner corps à un
transport, un vertige ou un abattement…
Mais qu’en est-il ensuite de cette multiple parole ?
Dont c’est un lieu commun que de dire qu’elle reste aujourd’hui largement sans
écoute. Poète, finira t-il par devenir bientôt le nom de qui ne se parle qu’à
lui-même. Sans plus cet extravagant souci de se communiquer aux autres ?
Pourtant, j’aime assez ce que tente de faire comprendre le
poète américain Charles Olson dans Projective verse, quand critiquant ce
qu’il appelle le vers fermé ou les poètes du poème carré, pour ne rien dire de
ceux dont les poèmes ne seront jamais que pommades mielleuses, il écrit
qu’un poème en fait est « de l’énergie transférée », « de
là où le poète l’a trouvée » jusque vers son lecteur. Ce qui implique
que le poème n’est pas qu’un bel objet à contempler. Miroir ébloui de son
créateur. Mais une espèce de machine à secouer. À exciter. À fournir au lecteur,
comme on parle de fournisseur d’énergie, l’intensité qu’il recherche, d’une
émotion.
En ce sens les deux ouvrages que je viens de recevoir des
éditions LansKine qui s’imposent de plus en plus dans le paysage éditorial
actuel pour la façon dont elles savent accueillir les formes les plus diverses
de la créativité poétique sans la réduire aux frontières de l’hexagone ,
ces deux ouvrages, donc, le premier d’un poète danois, le second d’un poète du
Cap (Afrique du Sud), sont parfaitement olsoniens. Projectifs. Le lecteur qui
s’y plongera ne manquera pas d’en être remué. Tant le courant qui les traverse
est fort.
Vache enragée , de
Nathan Trantraal, écrit dans une forme particulière d’afrikaans (le Kaaps)
utilisée par les « métis » des classes populaires du Cap,
témoigne à sa façon des ravages que la
politique d’apartheid pratiquée par l’Afrique du Sud et la misère
économique, sociale et morale qu’elle a générée, continue d’exercer sur
certaines couches – on voit bien entendu lesquelles - de sa population. Sur le mode souvent du
récit, proche de la courte nouvelle ,
Nathan Trantraal, connu surtout pour être avec son frère André, auteur de
bandes dessinées, raconte et décrit sans en gommer les détails les plus crus et
les moins ragoûtants, les scènes effarantes, sordides mais parfois tendres ou
grandguignolesques, qui ont rythmé sa vie d’enfant et d’adolescent, mis en
contact permanent avec des êtres abîmés par l’alcool, la drogue, obsédés par le
sexe et le besoin d’argent (voir extrait ci-contre).
On le voit une telle parole n’existe pas que pour elle-même.
Elle porte témoignage et bien sûr dénonciation. Et sans nier la puissance
d’affirmation personnelle dont dans un tel contexte elle est bien sûr chargée,
sa visée reste bien évidemment de produire chez ses lecteurs quelque chose de
l’ordre du choc et de l’ébranlement. Qui sans rien céder à la sentimentalité
mièvre ,
n’exclut pas une forme bienvenue d’humour noir. Et d’attachement.
L’ouvrage du danois Mads Mygind, J’écris pour le matin
clair, pourra paraître plus intimiste au regard de son collègue du Cap dont
il se rapproche toutefois par une utilisation du vers comme forme très libre de
prose coupée. Privilégiant également le récit, plongeant le lecteur dans un
univers social globalement peu réjouissant ce n’est toutefois pas par là qu’il
retient le lecteur. Effectivement, alors que les textes de Nathan Trantraal
sont essentiellement de l’ordre du regard ,
de le re-création sociologique à vocation finalement documentaire et critique, ceux
de Mads Mygind, plus intériorisés, tiennent eux de la conscience sensible, s’éprouvant
au jour le jour, sans autre projet manifeste que de « s’appliquer à
vivre quelque chose ». Tout, même le plus important, y est dit « juste
comme ça » sans particulièrement viser ni à la profondeur, ni à
l’authenticité. Sans rien en tout cas du pathos par lequel certains croient
établir la preuve de leur abstraite sensibilité.
Qu’il mentionne l’amputation d’une tante, une femme qui se
casse la jambe en descendant d’un bus, une idylle qui se rompt, un sac
plastique qu’on agite au matin, une nuée d’oiseaux qui s’envole, un gamin dans
le bus déclarant que tout est vrai, le froid qui paraît plus vif au-dehors qu’à
l’intérieur du réfrigérateur, une vieille femme ayant peint sa télé en rayures
noires et blanches, les hommes politiques qui blablatent à la télévision, une
pomme à quoi il finit par penser tandis que tant d’autres choses se déroulent
et continuent autour de lui leur existence, Mads Mygind propose une poésie
qu’on dira paratactique dans la mesure où chez lui tout apparaît au
premier plan sans que rien d’explicite y vienne introduire un semblant de
hiérarchie. Ou imposer une idée forte. Ainsi fait-il s’enchaîner, et sans
toujours de lien apparent entre elles, notations, impressions, réflexions, qui
par leur vitesse, leur allant, leur façon de sauter de l’une à l’autre dans une
sorte de zapping permanent, si ce n'est même d'urgence ,
me rappellent un autre précepte d’Olson, valable d’ailleurs aussi bien,
pensait-il, pour la vie que pour le poème : « UNE PERCEPTION DOIT
IMMEDIATEMENT ET DIRECTEMENT MENER À UNE NOUVELLE PERCEPTION. Ça veut dire
exactement ce que ça dit, qu’il s’agit, en tous points […] d’avancer,
continuer, vite, les nerfs, leur vitesse, les perceptions, même chose, les
actions, les actes au quart de tour, tout le bastringue, fais-moi avancer tout
ça aussi vite que possible, citoyen. »

S’ensuit que l’attention du lecteur se voit constamment
éveillée, renouvelée, surprise. Et que, sans avoir à faire d’efforts
particuliers pour en décoder la lettre, toujours résolument claire, ce même
lecteur peut s’il le veut, faire par le poème, l’épreuve féconde toujours pour
lui d’une double étrangeté : celle d’un être qui n’est pas lui mais dont, tout
au fond, il est amené à se sentir le semblable ,
celle aussi plus subtile, de l’inquiétante proximité, pour chacun, de la vie de
partout qui déborde. Ce à quoi la parole tente, sans en rajouter, de faire
contrepoids, comme le montrent, je crois, les dernières lignes du livre :
je suis assis à la table de la
cuisine et pense à mon grand-père
il est mort aujourd’hui
il est 3h37
j’écris pour le matin clair