Puissant et très ouvertement hors-normes, l’ouvrage de Vincent Tholomé, intitulé . L’EXISTENCE . est de ces livres comme on en lit peu : un livre électrisant, galvanique, dont chaque ligne, page après page, se prend comme une décharge, la poésie ne visant plus ici à faire joli, joli, sinon intéressant, mais à secouer, réanimer, ne serait-ce qu’une poignée de secondes, notre animal humain.
Divisé en quinze constellations qui regrouperaient une série de lettres adressées à toute une liste d’amis désignés par des pseudos à consonance russe, Danil Danilov, Anton Artov, Martina Tinskaya… le livre de Vincent Tholomé se présente comme la réécriture en forme de 882 poèmes d’un ensemble hétéroclite de « papiers divers, lettres manuscrites » d’un certain Anton Nijkov que l’auteur aurait par hasard découverts lors d’une exploration urbaine en compagnie de Gauthier Keyaerts, « au troisième étage d’un immeuble en ruine d’un site industriel à l’abandon ».
C’est sur fond de ruine donc et de disparition que se font lire ces pages qui ne sont pas dans un premier temps, par cette manière bien particulière de numéroter leurs éléments, de juxtaposer en capitales d’imprimerie la suite nombreuse de phrases à caractère lapidaire, parfois incongrues ou énigmatiques, qui en constitue, en partie, le corps déconcertant, sans rappeler cet ouvrage de 2004 paru sous le nom de Maria Soudaïeva mais vraisemblablement composé par le romancier Antoine Volodine, Slogans[1].
Vincent Tholomé pousse cependant plus loin encore l’invention s’autorisant dans ce texte une plus grande liberté typographique jouant d’un constant contraste de caractères, de tailles de police, remplaçant régulièrement aussi les lettres par des chiffres sans que cela arrête en rien la lecture, juste un peu par là ralentie. S’affirme alors la vitalité sur la page d’un corps de texte qui apparaît traversé de puissantes énergies et rappelle constamment au lecteur que la parole est aussi matière. Matière organique et vibrante. Un combustible en fait « pour s’échauffer l’esprit ». Et se rendre « extensible ».
. POÈME # 505 : OVINS . BOVINS . CAPRINS : NIJKOV N’EST PAS QU’UN ÊTRE BIOLOGIQUE . NIJKOV EST UN ÊTRE EXTENSIBLE . LES PEAUX DE NIJKOV ÉTENDENT NIJKOV . LES MOTS DE NIJKOV ÉTENDENT NIJKOV . TOUT CE QU’IL DIT OU PENSE . TOUT CE QU’IL CROIT PENSER . ÉTEND NIJKOV AU SOLEIL .
Composé de POÈMES qui se disent aussi tantôt PROMESSES, CROYANCES, VÉRITÉS, PROVERBES, qui ne refusent jamais de se confronter au trivial, voire au bestial, de l’existence tout en maintenant étroitement le contact avec ces deux pôles que sont pour nous humains ceux de la VIE et de la MORT, l’intarissable profusion de textes qu’adresse Anton Nijkov à ses divers compagnons ou compagnes pourrait tenir de la lalomanie, une forme particulière d’intempérance du langage qui serait ici dictée par le désir comme maniaque de se dire vivant. C’est vrai qu’il y a quelque chose de ce qu’on appelle pour aller vite l’art des fous, dans cette accumulation torrentueuse de phrases qui souvent se répètent. Mais c’est bien entendu pour cet ouvrage le moyen qu’a trouvé son auteur Vincent Tholomé de redynamiser une langue dont on sait à quel point aujourd’hui elle se dévitalise, n’emporte plus avec elle que des poncifs rancis, des artifices sans profondeurs, charriant bobards, chimères et mortifères tromperies. C’est dans cette optique qu’il faut lire les 114 éléments de philosophie PNUK, par lesquels Vincent Tholomé affecte d’éclairer la démarche de son personnage. Ne pouvant ici citer l’intégralité de ces pages, je me bornerai à n’en donner que quelques extraits :
1. La philosophie PNUK est bête
2. La philosophie PNUK est idiote
3. La philosophie Pnuk est faite de truismes et parfois de fulgurances.
4. Elle dit : les menaces planent. Les menaces rôdent. Les menaces cherchent des proies.
[…]
8. Nous sommes tous et toutes appelées à disparaître. Nous disparaîtrons. Tous et toutes un jour. C’est notre condition.
9. Certaines s’en accommodent. D’autres pas.
[…]
14. Il y a des phrases qui sont comme des bouteilles jetées à la mer. Elles vont et viennent. Disparaissent et réapparaissent. Dérivent au hasard des tempêtes et des courants marins. Des fois elles font mouche. D’autres fois pas.
[…]
23. Anton Nijkov se fiche de savoir si ses phrases font mouche.
24. Anton Nijkov se fiche de savoir s’il semble bête ou idiot.
25. Il se contente d’écrire des phrases qu’il colle ensuite sur les murs.
[…]
31. Ne compte pour lui que le geste de dire ou d’écrire PARCE QUE tant qu’il dit ou écrit, c’est qu’il mange, souffle et respire.
38. Pourquoi voulez-vous que ce que je dise ou écrive soit intelligent et définitif si le monde où l’on vit est un total non-sens ?
[…]
58. Anton Nijkov pourrait dire : Le langage mobilise.
59. Anton Nijkov pourrait dire : Tant que nous sommes mobiles nous sommes pleinement vivants. Tout ce qui tend à nous tenir immobiles nous désire immobiles et morts.
[…]
66. Le désir des chiens est que nous oublions que le langage mobilise et réouvre.
[…]
84. Vassili Vassiliévitch, Gozo Yoshimatov, Goza Yoshimatska : Si une phrase ou une bribe de Nijkov vous arrête, tant mieux. Si une phrase ou une bribe de Nijkov éveille un désir, tant mieux. Si après avoir vu, ou lu, une phrase de Nijkov des phrases ou des bribes vous viennent, tant mieux. Si après avoir vu, ou lu, une phrase ou une bribe de Nijkov vous désirez dire, tant mieux.
[…]
87. Ne laissons pas les chiens nous dire.
Dans son court prélude, Vincent Tholomé nous avertit que rien dans son livre n’est linéaire. Que tout y est chaotique. Comme sans doute l’est l’existence elle-même. En conséquence de quoi il n’est pas nécessaire de lire les 15 constellations qui composent l’ouvrage dans l’ordre proposé. Plus paradoxalement encore, il ajoute qu’on peut lire ces constellations dans leur entièreté ou de façon fragmentaire. Ouvrant et réouvrant pourquoi pas l’ouvrage au hasard. C’est que comme il le fait dire à son personnage si les mots et les propos qu’il tient nous passent au-dessus de la tête, leur sens en chacune des bribes qu’ils composent, est bien là pour nous dire et redire jusqu’à ce que nous en soyons habités, que tant que la parole ainsi demeurera mobile, c’est-à-dire vivante, non plus soumise aux chiens, c’est comme si, auteur, lecteur, nous continuions réciproquement de nous accroître. Le dernier mot restant celui-ci : JAMAIS NOS BARBES NE SERONT RASES.
Alors lisons. Disons. Et revivons. VIVONS !
[1] Je ferai aussi un autre rapprochement qui paraîtra plus surprenant : avec les inscriptions antiques comme on peut en trouver sur les murs de Pompéi. Non bien entendu celles qui ne sont que de pures réclames mais les graffiti issus eux d’une émotion singulière, comme on peut en lire dans un petit ouvrage paru au Promeneur sous le titre , Sur les murs de Pompéi, Choix d’inscriptions latines.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire