lundi 9 février 2026

LIRE, CETTE RÉCOMPENSE. AUTOUR DU CARPE DIEM DE VALERY LARBAUD.


 

C’est si beau ce qu’écrivent les autres

Valéry Larbaud

cité par Marcelle Auclair dans Mémoires à deux voix, p. 115

 

Je ne sais pourquoi, recevant les belles photos réalisées par ma fille Flora, à Tanger où je ne suis jamais allé, se sont mis à résonner presque obsessivement dans ma tête les vers du Carpe diem de Valéry Larbaud qui magnifiquement, commence de cette manière : « Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise ».

Tanger bien sûr ne donne pas comme Naples, que je connais bien, sur la côte tyrrhénienne. Mais j’imagine qu’un jour de pluie comme il semble qu’il s’en compte là beaucoup, les mois d’hiver, si l’on en croit l’expérience qu’en aura faite Matisse y débarquant une fin janvier ou l’incipit d’Un hiver à Tanger du romancier Peter Bowles, les sourdes mélancolies doivent s’y montrer très voisines. Le poème de Larbaud n’hésite d’ailleurs pas à nous faire opérer en imagination un bond bien plus conséquent, nous conduisant aux confins de la Mer Baltique et de la Mer du Nord.

Bref. J’ai fini par avoir envie de partager ici le poème de Larbaud.

On ne lit plus trop aujourd’hui cette poésie que personnellement j’ai profondément aimé tout au long de ma lointaine jeunesse. C’est regrettable. Car s’y joue une conception de la poésie qui continue je crois à toucher l’âme en profondeur. L’âme c’est-à-dire pour moi quelque chose de l’ordre du sentiment d’être, de notre capacité de nous percevoir intimement et fragilement relié à tout ce vivant pacifique comme turbulent du monde qui de partout nous déborde. De la pierre qui sous nos pas roule et possède une histoire qui se compte en milliards et milliards d’années jusqu’au sourire éphémère d’un enfant simplement croisé dans la rue.

Que le poème de Larbaud me fasse ainsi passer d’Horace composant son ode à Leuconoé à ces jours pluvieux de janvier 2026, à Tanger, me rappelant au passage Matisse peignant Zora sur la terrasse, etc…, c’est à cela aussi que tient le plaisir du poème, ce plaisir de reconnaissance élargie de notre matière-vie. Oui car en se proposant de nous faire approcher au plus près l’expérience intime de son auteur, le poème, par sa musique, ses images, sa dimension fondamentalement inquiète et sensible, se montre capable également de nous ramener vers la nôtre, réouvrant ses dimensions et d’espace et de temps, ravivant par là aussi ses couleurs, renouvelant ses reliefs.

« Je m’offre à chacun comme sa récompense », écrit Larbaud dans le premier vers du Don de soi-même. Cette récompense ne tiendrait-elle pas ici dans ce double sentiment de creusement et de dilatation que les beaux vers de son Carpe diem – allez ! je n’ai désormais plus peur de l’expression – viennent à nouveau mais autrement, d’imprimer en moi.


 Photos : Flora Guillain

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