J’ai mis un peu de temps à accuser réception du petit livre de Sébastien Ménard que son éditrice Christine Saint-Geours m’a gracieusement adressé de Bruges en août 2025 ! J’avais apprécié ce Quelque chose que je rends à la terre, paru chez Publie.net que j’avais d’ailleurs sélectionné pour l’édition 2021-22 du Prix des Découvreurs. Ici l’ouvrage centre sa réflexion sur ce que représente, pour l’auteur, la poésie, sa nature, sa fonction, ses possibles pouvoirs ou impouvoir, son origine aussi, ses lieux … Comme c’était déjà le cas dans Quelque chose que je rends à la terre, le texte de Sébastien Ménard n’avance pas seul mais lie sa voix, sa pensée à celles d’autres dont il cite quelques-uns au tout début de son ouvrage tels que Nicolas Bouvier, Jim Harrison, Gary Snyder, Karel Čapek, Rachel Carson, Jean Giono, qui à côté d’autres nombreux, indiquent clairement à quelle famille de pensée, soucieuse autant des mots que de la Terre qui nous porte, se rattache notre poète.
S’interroger en poète sur la poésie est une pratique aujourd’hui devenue bien courante. Qu’on aimerait d’ailleurs souvent voir donner lieu à des textes chargés de moins de poncifs ou de déclarations creuses. Le mérite du livre de Sébastien Ménard c’est son approche, disons, plus intime, plus concrètement sentie de la chose dont on sent qu’elle est tirée par le malaise profond, ce qui pourrait bien être par ailleurs une manière de force, de ne pouvoir clairement se la représenter. S’arrêter enfin à quelque irrévocable définition. D’où la relance constante au départ de chacune de ses pages de la formulation qui lui sert de titre, SAUF LA POÉSIE, qui fait en moi écho, irrésistiblement, à la célèbre formule de François 1er au soir de la défaite de Pavie : Tout est perdu fors l’honneur. Sauf l’honneur. Tout est perdu donc, sauf la poésie.
Il n’est pas trop étonnant de la part d’un poète aussi tourné que l’est Sébastien Ménard vers les réalités tangibles et sensibles des choses, qu’il accorde dans ses réflexions sur la poésie une part importante à la question de la nomination. Dans la seconde partie de son ouvrage, Extraits du journal permanent, il semble faire de l’expérience de son propre fils de deux ans et demi, s’ingéniant à nommer de la fenêtre de son appartement tout ce qu’il voit se dresser ou passer devant lui : « marronnier ! gare ! conteneur ! passerelle ! vélo ! homme ! femme ! voiture ! »... comme la matrice même du sentiment poétique. Je ne sais. Pour moi qui depuis longtemps affirme qu’il n’y a pas de poésie descriptive, que les mots ne sont définitivement pas les choses, n’étant que représentations, représentations si possible agissantes, je reste bien persuadé que la recherche du mot juste, voulant par là dire, qui colle vraiment aux choses, nous donne la possibilité d’atteindre leur essence intérieure, le cosmique secret dont elles seraient porteuses, n’est qu’un leurre. Illusion qui ne peut engendrer pour moi que déception. Le fait est qu’en dépit de nos sens et de notre pensée qui font bien entendu lien, nous sommes ontologiquement, dans nos espaces limités de corps et les cadrages formels imposés de notre intelligence, coupés du monde que nous ne pouvons habiter qu’en étrangers curieux de le connaître sans doute toujours davantage et tenus autant que possible d’en prendre soin, mais qui ne feront jamais corps vraiment avec lui. Qui tellement, sidéralement, nous déborde[1].
Ce sentiment d’incomplétude ne me semble d’ailleurs pas très éloigné de ce que ressent et partage avec nous l’auteur de Sauf la poésie. Qui sait apparemment qu’il n’est aucun remède à état de fait qui veut comme il l’écrit à la dernière page du livre, que dès qu’il « nomme ce qui est en train de se faire/ quelque chose s’écroule ou s’essouffle/ ou sèche ». N’était justement la poésie. Qui n’est au fond qu’incessante relance. Et pour terminer sur une image à caractère biologique : le vrai poumon de notre vie[2].
[1] Comme le remarque Jim Harrison, cité page 70 du livre, quand il nous dit par exemple qu’une simple cuillère de terre contient des milliards de bactéries.
[2] L’image du poumon me semble ici parlante dans la mesure où comme le poumon dont la fonction est d’aspirer pour nous constamment l’oxygène dont nous avons besoin, la poésie ne fait que s’emplir elle aussi sans cesse de tout ce qui, en nous, autour de nous, provoque notre besoin de parole, afin de se fixer en mots qui, singulièrement assemblés à l’intérieur d’une forme, auront à leur tour besoin, si nous voulons nous maintenir vivants, d’être réanimés au contact des mille et une stimulations ou sollicitations de l’existence. Inspiration / expiration / inspiration…

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