Non, il n’y a pas que Van Gogh dans la vie. Pas que ces grands inventeurs de formes, ces artistes radicaux aux destinées broyées qui font courir le monde et se multiplier à l’envie les produits dérivés. L’art avance aussi ou se maintient – c’est nécessaire aussi – grâce à des personnalités sensibles, des talents de second plan, attentifs, sérieux et investis, qui savent retenir des plus grands, quelque chose des vibrations qui les ont animés et s’engagent à leur tour à suivre ces chemins que certes ils n’auront pas par eux-mêmes ouverts, mais qu’ils s’efforcent, pour les meilleurs d’entre eux, d’élargir et de prolonger.
Chaque jour je découvre de ces innombrables artistes dont les images me touchent. Me touchent parce qu’elles me font signe de l’infinie puissance de vie et d’émotion au sein desquelles nous nous mouvons. De l’existence la plus quotidienne aux expériences les moins ordinaires, ces artistes à la réputation pour la plupart modestes donnent corps à ces vitales rencontres où l’être en nous accueille quelque chose de la réalité du monde quand il ne s’efforce pas d’un mouvement autre d’en inventer c’est-à-dire d’en mettre pour nous à jour quelque fragile et provisoire facette. C’est au Rijksmuseum que j’ai vu il y a quelques années ma première œuvre de cet Anton Mauve qui fut cousin par alliance de Van Gogh et lui enseigna un temps la peinture à La Haye. Il peignit cette plage de Scheveningen, ses dunes, dont je conserve pour m’y être plusieurs fois promené un souvenir puissant qu’aura encore accru la visite que je recommande du Panorama Mesdag. C’est dans ce paysage bien reconnaissable qu’il situe la scène de cette belle aquarelle représentant une femme accrochant son linge à des piquets de bois, sous le vent chassant les oiseaux plus loin vers la mer. Certaines de ses allées au fond desquelles s’enfonce entre de hauts arbres, une silhouette confuse, me rappellent la célèbre Allée de Middelharnis de Hobbema. Il y a du Millet, du Corot et de l’école de Barbizon dans un grand nombre de ses tableaux. Et qui sait si les fameux corbeaux qui criaillent au-dessus du dernier champ de blé de Van Gogh à Auvers sur Oise ne sont pas quelque peu cousins de ceux qui planent au-dessus du sombre marais dont il aura montré les lumières qui s’allument dans la plate solitude d’un soleil couchant. Oui, ce que j’ai vu des toiles d’Anton Mauve, comme de tant d’autres dont la grande Histoire de la Peinture me semble faire peu de cas, m’encourage à continuer de penser que l’art est de nature filiale. Que la beauté des choses dans notre regard ne tient pas qu’à l’instant qui d’un coup la saisit. Mais qu’elle vient toujours de plus loin. Qu’elle ne procède pas du génie comme de la solitude d’un être seul. Mais de ce que j’aime à considérer comme la magnétique conspiration d’une suite ininterrompue d’attentions que les arts de partout se seront ingéniés à porter sur le monde.

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