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dimanche 21 juin 2020

QUE CARCASSE ET CORDAGES. POÉSIE DE CARTON-PÂTE, VRAIMENT ?

Difficile de faire comprendre parfois que mon attachement au contemporain n'est en rien exclusif d'une profonde admiration que je voue aux grands écrivains du passé. Aussi pensé-je utile de publier à nouveau la réaction qu'un texte peut-être un peu rapide d' Antoine Emaz, paru il y a quelques années sur POEZIBAO a suscitée chez moi. Cela ne remet évidemment pas en cause la considération que j'ai toujours eue pour ce poète dont je connais par ailleurs si bien, l'ouverture et la profonde sensibilité à la chose poétique.


QUE CARCASSE ET CORDAGES

Reconnaissons le. L’expression ne manque pas d’allure. Antoine Emaz a du style. Mais quand il parle ici – sous la forme d’ailleurs d’un bel hexamètre baroque - de textes tels que ceux de Du Bellay et de Ronsard, d’autres tels que Desportes ou Jean-Baptiste Chassignet, son propos ne manque pas d’affliger. D’inquiéter. Pour lui. A moins de se dire qu’il s’est laissé emporter. Piéger. Par le souci d’un bon mot. D’une posture. D’une phrase qui dès son départ ne demandait qu’à devenir injuste. Voici le fait. Dans un passage de son journal de bord, sur POEZIBAO, où se mêlent attention aux livres écrits, reçus, aux petites misères et merveilles formant le lot d’une vie fonctionnarisée qui s’envisage à ras, sans désir apparent de soulèvement héroïque, Antoine Emaz qui est aussi professeur écrit : Bossé sur L’isolement de Lamartine, pour une lecture critique : mettre à nu la rhétorique romantique du sentiment comme du paysage. Vu sous cet angle, le poème devient creux comme un décor de carton-pâte, à moins que l’élan lyrique ne soulève et n’emporte. Ce sont des poèmes sur lesquels il vaut mieux ne pas s’appesantir si l’on veut continuer d’admirer un peu. Même effet avec Ronsard et du Bellay, ou bien la poésie baroque ; si l’on prend le parti de suspecter le texte, on ne voit plus que carcasse et cordages.

Certes, dès que l’esprit se met à suspecter quelqu’un, il le transforme assez vite en coupable. Les innocents passés entre les mains des polices de tous bords en savent malheureusement quelque chose. Et à ce titre je ne connais pas un seul poème qui pourrait trouver grâce. Chez l’un on suspectera le je, accusé d’être un autre, chez l’autre, on fera reproche à l’auteur de se cacher sous l’universel, accusé de n’être plus personne. Sans compter tout le reste. Toute l’histoire des 30 dernières années de la poésie du XXème n’a résonné que de tels procès. Multiples. Contradictoires. Qui ont bien failli finir, d’ailleurs, par lui coûter la vie.

Il ne s’agit pas bien entendu d’oublier de se montrer critique. Et d’accueillir béatement tout ce qui se présente. Il existe et existera toujours une poésie exécrable que l’amateur de poésie (j’emploie de terme d’amateur au beau sens du XVIIIème) n’aura aucune difficulté à reconnaître comme telle. Mais pour ce qui concerne la poésie véritable, celle qui relève avant tout d’une relation singulière au langage – singulière et éprouvée ; singulière parce qu’éprouvée – la suspecter, est le contraire même de ce qu’il faut commencer par faire. Pierre Drogi me paraît plus inspiré quand dans un entretien avec Serge Martin dont rend aussi compte Florence Trocmé dans son flotoir, il rappelle que si le poème est un point d’arrivée, il est aussi pour son lecteur, cette fois, point de départ, réclamant à ce dernier qu’il le fasse à son tour sien. L’accueille. Sur le modèle dit-il de la musique. Comme le musicien annote la partition qu’il lui faut interpréter.

Tout cela Antoine Emaz le sait. Comme il sait que la poésie française du moins jusqu’à Baudelaire relève en partie du discours. Qu’elle argumente. Et peut-être résumée. Et que l’analyse qu’en fait le professeur manifestant le savoir-faire rhétorique du poète ne peut prétendre dire le dernier mot de ces textes qui agissent par mille et une autres touches pour certaines infiniment discrètes dont la somme nous échappera toujours. Variations plus ou moins subtiles des rythmes, mystère des combinaisons de sonorités, dans leurs couleurs, leur hauteur, leurs nuances profondes. Résonances de leurs images. Accord particulier de ces dernières avec le paysage musical auxquelles elles sont subtilement nouées… Ce qui agit toujours dans l’Isolement de Lamartine et plus encore sûrement dans certains admirables poèmes de Du Bellay n’est pas l’idée sur laquelle ils sont bâtis. Mais leur musique. Leur corps insécable d’art et d’imaginaire. Ce qu’on peut bien continuer d’appeler leur charme (carmen). Lequel est le fruit, chez leurs auteurs, de cette expérience profonde d’êtres sensibles, immergés dans les mots. Pris dans les formes de leur temps qui les programment, certes – carcasses - mais auxquelles ils donnent un surcroît d’intensité, une puissance vitale toute particulière, y répondant par l’invention d’un geste personnel, une formule intime, qu’on ne trouvera pas ailleurs.

Faire comprendre à chacun que dans le Quand vous serez bien vieille de Ronsard ce n’est pas, d’un point de vue poétique, le fameux carpe diem qui importe mais l’invention de l’image pour la première fois rassemblée de la jeune maîtresse et de la vieille solitaire qu’elle sera, soutenue - autour notamment du puissant imaginaire, à l’époque, de la mort - par tout un réseau de résonances domestiques, d’extraordinaires jeux de contrepoints phoniques que l’oreille plus que l’esprit me semble-t-il doit s’exercer à sentir, éprouver, en en ruminant, remâchant la lecture, voila ce qui devrait être de nature à rendre un peu mieux justice à cette poésie qui certes n’est plus d’aujourd’hui, mais vers laquelle, fort d’ailleurs des leçons du dernier Barthes ( celui de la Préparation du roman) qui dénonçait la néomanie moderne, rien ne devrait nous interdire de continuer de regarder. Assidûment. Filialement. Librement.

NOTE :

Pour être juste, l' expression d'Antoine Emaz se trouve prise dans une tournure hypothétique qui la dégage de ce qu’elle pourrait avoir d’insupportable. N’empêche que son propos fournit des armes à l’imbécile prétention de certains neomaniaques qui ne valent pas mieux pour moi que toutes ces vieilles oreilles conservatrices incapables de curiosité envers tout ce qui compte aujourd’hui. Ou plutôt devrait compter aujourd’hui. Chose que fait fort pertinemment comprendre Walter Benjamin dans son Livre des passages quand il remarque que plus l’importance sociale d’un art décline, plus on assiste dans le public à une dissociation entre l’esprit critique et la disposition à la jouissance, comme on peut aisément l’observer en ce qui concerne la peinture. L’on apprécie fortement, sans le critiquer, ce qui est conventionnel, tandis que l’on juge avec répugnance ce qui est véritablement nouveau.

dimanche 10 mai 2020

SUR LA RUELLE DE JOHANNES VERMEER. TRIPES, GLYCINE, VIEUX RÔLES ET RECHERCHE DU TEMPS PERDU.































Le tableau de Vermeer intitulé la Ruelle est peint autour de 1658. Ce n'est qu'en 2015 qu'un professeur d'histoire de l'art de l'Université d'Amsterdam réussit à identifier avec précision non seulement le nom de la dite ruelle mais aussi l'adresse des deux maisons séparées par des cours, l'une fermée, l'autre ouverte, qui s'y trouvent représentées. La clé du mystère se trouvait depuis sa création en 1667, dans le contenu d'un Registre des travaux de dragage des canaux de la ville de Delft, appelé aussi Registre des droits de quai, qui  précisait au centimètre près la largeur de toutes les maisons de la ville ! Merci donc à l'honorable  Professeur Frans Grijzenhout qui du même coup nous permet de savoir que la porte ouvrant sur la courée de droite était à l'époque appelée Porte des tripes (Penspoort en néerlandais) : la veuve vivant dans cette maison, qui n'était autre qu'une tante de Johannes, gagnant sa vie en cuisinant ces honnêtes et serviables boyaux. Allez. Un peu de pittoresque flamand ou bruegélien ne peut  ici - au 42 de la Vlamingstraat - faire de mal. Et qu'il me soit permis, au passage, de maudire mon inculture qui me fit sûrement passer bien des fois en ce lieu, sans jamais y remarquer, dans la cour que plus de 3 siècles n'auront pas suffi à dissimuler définitivement au regard, d'ombre de jeune fille penchée, sur le tonneau du temps. Encore moins le fantôme repenti de cette femme assise qu'on devine toujours un peu dans le tableau et que maître Johannes aura fait disparaître pour augmenter sa vue d'un lumineux effet de contraste et de profondeur.


Pourquoi, recueillant ainsi chaque jour de nouvelles preuves de mon ignorance, ne puis-je m'empêcher de penser alors devant la masse colorée de la liane qui recouvre tout le pan de mur à gauche de la composition et lui sert ainsi comme on dit de portant que ce ne peut être là un lierre comme le prétendent la plupart des descriptions que j'ai lues. Mon œil y percevant des nuances de mauve veut à tout prix en faire une glycine. Ce qui d'ailleurs combattrait avec bonheur les lourdes odeurs de panse qui devaient transpirer de la cuisine proche. Erreur. La glycine originaire du Céleste Empire, m'apprend mon cerveau numérique, n'aurait fait son apparition en Europe que beaucoup plus tard. Au début du XIXème siècle. Pourtant les Pays-Bas de l'époque de Vermeer, répond mon idée fixe, ne sont-ils pas déjà, par leur commerce, un peu aussi, la Chine ?

Bref. Pour revenir à notre bon professeur, on reste comme toujours, d'abord un peu sidéré par l'intelligence et l'application dont l'esprit humain est capable pour résoudre toutes sortes d'énigmes qui finalement restent d'un intérêt bien secondaire. En tout cas pour tout le reste, à quelques exceptions près, de notre grouillante humanité. Puis on admire. On sent que le monde, la moindre chose a de quoi incessamment relancer toujours notre curiosité. Nos infinis désirs de rapprochements. Notre besoin de sens. Et l'on se dit avec bonheur que sans doute il se trouvera toujours quelque part et parfois même en nous un professeur Grijzenhout pour mettre nos questionnements les plus rares, comme j'espère surtout nos plus nécessaires, sur la voie salutaire d'un début de réponse.

mardi 31 mars 2020

POUR UNE CONNAISSANCE ÉMOTIVE DE LA VIE. QUATUOR D’EMMANUEL MOSES AU BRUIT DU TEMPS.




Ne nous laissons pas abuser par l’arlequinade finale. Le livre d’Emmanuel Moses Quatuor, récemment paru au Bruit du temps, est un livre grave. Qui nous apprend « qu’être c’est mourir » et « qu’il faut mourir d’être ».

Suscité par l’irrépressible besoin de donner sens à une expérience vécue tout à la fois dans l’exaltation et dans la douleur, le poème de Moses se fait puissamment réflexif en appelant constamment à l’interrogation philosophique pour creuser toujours davantage en profondeur le sentiment particulier de la vie dont depuis ses touts premiers livres, il tente de communiquer à son lecteur la couleur ou la note.

Rassemblant allusions éparses à l’histoire personnelle, références puisées aux sources multiples de sa large culture, nous entraînant de la sphère intime, personnelle, aux territoires les plus larges de notre histoire et de notre culture collectives, variant constamment les focales d’espace et de temps, nous amenant à déambuler dans la Jérusalem fantastique de son enfance comme dans le Paris d’aujourd’hui couvert toujours pour lui des signes terribles d’un passé qui ne veut pas s’éteindre, Emmanuel Moses fait s’imbriquer dans son poème les multiples strates d’une mémoire qui n’a jamais cessé d’alimenter son présent. De lui servir comme il l’écrit, de « combustible ».

S’ensuit un poème en quatre mouvements qui pour être pensif vise essentiellement, pour reprendre le mot de Pessoa, à une « connaissance émotive de la vie » et plus précisément, me semble-t-il, du mystère déchirant de l’amour, l’amour seul, aux dires de Moses, infusant la totalité.

S’achevant sur un vibrant carpe diem qui comme tout carpe diem ne prend sens qu’à la lumière du memento mori qui l’accompagne, Quatuor s’organise autour de ces quatre grands motifs qui structurent toute véritable relation amoureuse, celui d’abord de la rencontre, celui de la relation fondamentale entre différence et indifférence, celui du passage du temps, celui enfin de la souffrance et de la disparition qui, par effet de boucle, ramène par l’évocation d’un paysage de Beauce à la scène de deuil évoquée dans la toute première partie.

Rendre compte ici d’une telle richesse n’est pas moins impossible que pour l’auteur lui-même d’atteindre avec les mots l’insondable réalité qu’il poursuit dans ses vers. Partout, « Entre l’idée/ Et la réalité » […] « Entre l’émotion/ Et la réponse » le disait bien T.S. Eliot, l’auteur des Quatre Quatuors, « Tombe l’ombre ». Mais c’est en cela que réside le pouvoir particulier de la parole poétique qui dans l’incertaine relation qu’elle entretient entre sentir, dire et vivre, trouve chez les meilleurs, à charrier du vivant dans le mouvement singulier de ses phrases, parvient quand même à s’incorporer quelque chose de l’intensité de notre existence, par les images et la musique qu’elles déploient. Y trouvant à la fois le reflet où la vie se contemple. Et le gouffre où elle se noie.

Et puis c’est au lecteur aussi d’aller à la rencontre. Car la rencontre qu’elle soit amoureuse ou simplement « littéraire » comme on dit, est « une formidable création à deux », par quoi la vie se fait plus lyrique et s’emplit d’énergie. Alors peut se comprendre l’énigme de tout feu. Qui comme celui qui embrase la plaine de Beauce au-dessus de Pécreuse, au moment des adieux,  ne resplendit que de ce qu’il dévore et laisse d’autant plus de cendres que le bois dont il se sera nourri aura été plus généreux et plus tendre.

« Consume-toi en moi/ Afin que nous devenions une unique poignée de cendre à répandre dans le vent » implore Emmanuel Moses dans le dernier mouvement de son poème. « Soyons intimement lointains » ajoute-t-il peu après dans la pleine conscience de cette lèpre que constitue pour l’existence les désirs d’identité ou de similitude. C’est pour cela que l’ombre finale de la mort nous est si nécessaire. Pour cela aussi sans doute que la porte de la maison mortuaire s’ouvre pour finir sur une place vénitienne où se poursuivent Colombine, Arlequin mais aussi Pantalon. Car avant de prendre « éternellement congé de nous/ Sur les vertes collines des adieux », et de ne laisser au monde à la semblance des antiques portraits du Fayoum, qu’une image peinte à l’encaustique sur une tablette de bois, « il est nécessaire de demeurer debout/ De rire jusqu’au bout de l’amour fou/ De faire des cabrioles/ Et de trinquer au nez et à la (fausse) barbe du diable, s’il existe/ En s’éjouissant de vivre comme de devenir un jour une ombre bienheureuse/ Parmi les ombres bienheureuses. »

mercredi 18 mars 2020

MIEL, LITTÉRATURE ET MODE D'EMPLOI DES MACHINES Á LAVER !

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J'aurai bientôt l'occasion, j'espère, de présenter et commenter un peu le livre de réflexion de Pierre Vinclair qui accompagne chez Corti la publication de La Sauvagerie qu'il définit comme une "épopée totale concernant l'enjeu le plus brûlant de notre époque, la crise écologique et la destruction massive des écosystème".
En attendant je propose au lecteur de se pencher sur quelques pages de cet ouvrage qui ne devrait pas laisser indifférent.

vendredi 20 décembre 2019

CE N’EST PLUS VOTRE MARI : C’EST UN RÉACTEUR. LIRE UN EXTRAIT DE LA SUPPLICATION DE S. ALEXIEVITCH.

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Suite à la récente lecture du livre de la poète et romancière norvégienne Ingrid Storholmen, consacré à la tragédie de Tchernobyl, il m’a semblé utile de proposer à ceux qui ne l’auraient pas encore lu, un extrait significatif de La Supplication, ce maître-livre de l’auteur biélorusse Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. 
Ce livre publié dans sa traduction française par les éditions Jean-Claude Lattés, est disponible au format poche dans la collection J’ai lu.

jeudi 21 février 2019

À LIRE ! DESTINATION DE LA POÉSIE DE FRANÇOIS LEPERLIER AUX ÉDITIONS LURLURE.

François Leperlier nous livre dans cet ouvrage qui ne devrait pas manquer de faire réagir, les réflexions que lui inspire « la situation actuelle de la poésie ». Si la critique qu’il fait des multiples tentatives de médiatisation dont fait aujourd’hui l’objet la poésie et dont par ailleurs il affirme qu’elles restent pour l’essentiel sans effet réel, apparaîtra à certains excessivement radicale, il y aura profit, je pense, pour chacun, à profiter de la vision qu’il donne de la nécessité profonde de l’expérience poétique pour approfondir sa réflexion sur la « destination » de son propre engagement.

Oui. C’est aussi pour moi une évidence. Le poème, cet accompli dispositif de figures, cet assemblage singulier de rythmes et de mots par lesquels il se donne à lire ou entendre, ne peut être dissocié de ce qui vitalement l’anime, le traverse : élan, poussée ; de ce soulèvement profond et comme rassemblé de ce qu’on peut appeler l’être ou l’âme ou l’imagination, l’intelligence peut-être aussi… qu’importe. Et c’est pourquoi, je comprends que certains voient dans ce qu’on appelle poésie, une dimension, une aspiration fondamentales de l’humanité qui bien au-delà des mots s’expriment dans la totalité des activités créatrices par lesquelles, sans cesse, nous ajoutons concrètement comme idéalement, de la réalité à la réalité. De l’imaginaire aux imaginaires. Dont nous sommes tissés.

Sans doute y-a-t-il quelque risque à trop diluer les concepts et continuer à n’évoquer par le mot poésie que le genre littéraire qu’il désigne, tout en restant bien conscient du flou et de la grandissante perméabilité de ses limites, permettra peut-être de nous éviter bien des dialogues de sourds. Toujours est-il que je reconnais bien volontiers à l’ouvrage de François Leperlier, Destination de la poésie, qui y voit, lui, le principe générateur, non seulement de tout art mais de toute expérience de conscience sinon de présence véritables au monde, le mérite de mettre ainsi mieux en lumière le type d’exigence que sa pratique personnelle comme son mode d’existence à l’intérieur de la société, réclament.


jeudi 31 mai 2018

SI RIEN MAJUSCULE N’ÉCARTE. SUR LA RENCONTRE EN MILIEU SCOLAIRE.


                       Il  « ne nous a point donné des paroles mortes
Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes
 (Ou dans des grandes),
Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance
Comme les momies d’Égypte.
[Il], ne nous a point donné des conserves de paroles
A garder,
Mais il nous a donné des paroles vivantes
A nourrir.
[…]
Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,
Nourries vivantes,
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.
Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton. »

Charles Péguy
Le porche du mystère de la deuxième vertu


Bien souvent j’aurais, dans ce blog comme dans celui dont il a pris la relève, fait l’éloge de la rencontre. Celle que nous promouvons et encadrons. Avec des auteurs et des êtres vivants. Dans des écoles animées par un réel souci d’ouverture à l’art perçu comme un vecteur privilégié d’élargissement et d’approfondissement d’être. Et cela ne m’a jamais empêché d’en constater le caractère illusoire dès lors qu’il ne s’agissait, en matière de poésie contemporaine, que de rencontres ponctuelles. Sans précédent. Comme sans suites. Non portées. Non vécues.

vendredi 11 mai 2018

DANS LA CHAIR DU POÈME. NI LOIN NI PLUS JAMAIS D’ISABELLE LÉVESQUE.


Lorsque je serai mort depuis plusieurs années,
Et que dans le brouillard les cabs se heurteront,
Comme aujourd’hui (les choses n’étant pas changées)
Puissé-je être une main fraîche sur quelque front !

Oui. C’est à ce vœu émis, il y a plus d’une centaine d’années par ce magnifique poète que fut aussi Larbaud que je ne peux m’empêcher de songer à la lecture du dernier livre d’Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamais, présenté en sous-titre comme une suite pour Jean-Philippe Salabreuil. Belle chose en effet que cette « main fraîche » passée par un poète depuis longtemps disparu sur le front d’un poète vivant. Que cette transsubstantiation qui fait ici que le verbe se fait chair. Et que ce qui était apparemment mort redevient dans un geste et pour un instant, vie.

Seulement, contrairement à ce qu’imagine l’auteur des Poésies de A.O. Barnabooth, les choses ont aujourd’hui bien changé et si les brouillards demeurent - encore que ceux de Londres qu’il évoque se soient considérablement réduits – les formes poétiques et les goûts de nos contemporains ont terriblement évolué. Au point de nous rendre certains textes moins aisément lisibles.

lundi 12 mars 2018

VIE ET MORT D'UN PERSONNAGE. ÉCRIRE, UN CARACTÈRE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.



J’aime et je l’ai dit à de nombreuses reprises tout ce qu’écrit Christiane Veschambre. J’aime aussi sa personne. Et je ne saurais trop recommander à ceux qui ne l’auraient pas encore vraiment fait, de prendre le temps de lire Basse langue, livre qui portant en apparence sur la lecture, plonge en fait assez douloureusement au coeur de toute l’expérience intime que peut avoir une femme de ce qui l’a mise au monde non comme structure close délimitée par un moi connaissable, mais comme puissance d’accueil, toute nourrie de ses manques et de ses incertitudes profondes.

samedi 6 janvier 2018

UN BEAU LIVRE : JARDINS EN TEMPS DE GUERRE DE TEODOR CERIĆ.



J’aime les jardins. Je les aime dans leur réalité. Leur présence diverse. Leur devenir aussi. Comme dans l’idée qu’ils m’aident depuis longtemps à me faire du monde. C’est pourquoi, Jardins en temps de guerre, le petit livre de Marco Martella dont j’avais déjà bien apprécié Le jardin perdu, publié en 2011, dans la même collection, «un endroit où aller », des éditions Actes Sud, est de ces livres précieux capables de conforter ce qui, pour moi, constitue bien plus qu’une passion : une amitié profonde et nécessaire, équilibrante, nourrissante, respectueuse aussi des différences et des singularités. En bref, ce que les anciens grecs appelaient « philia ».


Ce n’est pas que le livre de Marco Martella déborde d’aperçus ingénieux, ou renouvelle de façon décisive l’approche esthétique, philosophique, historique ou sociologique du jardin. Non. Mais il aborde son sujet à travers une approche sensible, personnelle, éprouvée, recourant à la fiction d’un jeune auteur serbo-croate, arraché à son pays par la guerre, pour mieux nous entraîner sur les routes d’Europe, à la découverte de divers jardins témoignant de la diversité des formules par lesquelles leur inventeur ou leur propriétaire s’est efforcé comme il dit, d’offrir « à l’individu un refuge où le fracas de l’histoire, qui gronde au-delà de leurs murs d’enceinte, ne parvient que comme un écho lointain. »

samedi 9 décembre 2017

RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.



Comment le dire : insignifiants de plus en plus m’apparaissent ces petits poèmes qu’on peut lire aujourd’hui publiés un peu partout, sans le secours du livre. Non du livre imprimé, de l’objet d’encre et de papier qu’on désigne le plus souvent par ce terme. Mais de cet opérateur de pensée, de ce dispositif supérieur de signification et d’intelligence sensible qui organise les perspectives, relie en profondeur et me paraît seul propre à mériter le nom d’œuvre.


Non, bien entendu, que tel petit poème ne puisse charmer par tel ou tel bonheur d’expression, la justesse par laquelle il s’empare d’un moment ou d’un fragment de réalité et parvient ainsi à s’imprimer dans la mémoire. Et nous disposons tous – et moi pas moins qu’un autre - de ce trésor de morceaux qu’à l’occasion nous nous récitons à nous-mêmes et dans lequel, même si c’est devenu un cliché de le dire, certains, dans les conditions les plus dramatiques puisent pour donner sens à leur souffrance et trouver le courage ou la volonté d’y survivre. 


Mais la littérature me semble aujourd’hui avoir bien changé. Nous ne sommes plus au temps des recueils. Difficile de plus en plus d’isoler radicalement la page de l’ensemble  dans lequel elle a place. C’est en terme de livre qu’aujourd’hui paraissent les œuvres les plus intéressantes. Pas sous forme de morceaux choisis. Ce qui rend aussi du coup la critique plus difficile. Aux regards habitués, comme le veut notre époque, aux feuilletages. Au papillonnage. Aux gros titres. À la pénétration illusoire et rapide.


Le livre de Laure Gauthier, kaspar de pierre, paru à La Lettre volée, est précisément de ceux dont le dispositif et la cohérence d’ensemble importent plus que le détail particulier. Ou pour le dire autrement est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. Non d’ailleurs que tout à la fin nous y paraisse d’une clarté parfaite. S’attachant à y évoquer non la figure mais l’expérience intérieure de ce Kaspar Hauser que nous ne connaissons le plus souvent qu’à travers l’image de « calme orphelin » rejeté par la vie, qu’en a donnée Verlaine, Laure Gauthier, à la différence de ceux qui se sont ingéniés à résoudre le bloc d’énigmes que fut l’existence et la destinée de cet étrange personnage, ramènerait plutôt ce dernier à sa radicale opacité, son essentielle différence qui n’est peut-être d’ailleurs à bien y penser que celle, moins visible et moins exacerbée par les circonstances certes, de chacun d’entre nous. 

mercredi 21 juin 2017

IL Y A ENCORE DE QUOI CHANTER ! DOMAINE DES ENGLUÉS D’HÉLÈNE SANGUINETTI.


FRANZ MARC 1910 DER TRAUM

Non. Je ne crois plus trop que la parole critique – car la critique est parole avant d’être discours – ait aujourd’hui pour vocation de mettre à jour les mystères d’une écriture. D’en résoudre l’énigme. Nous sommes solitudes. Et c’est sûrement illusion de croire qu’il existe quelque part dans le monde, qu’il se trouvera un jour dans le temps, une sensibilité et une intelligence tellement frères, tellement sœurs, que nous serons enfin rejoints, compris dans notre totale et parfaite singularité.

Des livres comme ceux que publient Hélène Sanguinetti sont justement de ces livres qui, poussant à la limite leur propre affirmation d’être et de solitude peuvent nous aider à comprendre l’impasse dans laquelle s’engage quiconque voudrait trouver le mot, découvrir la formule, le magique abracadabra, qui ouvrirait pour chacun le sens d’une œuvre à tort considérée comme un bloc de significations d’une densité telle qu’il y faudrait une culture, une attention exceptionnelles pour en pénétrer, ne serait-ce qu’un peu, les principaux arcanes.

samedi 20 mai 2017

AU NOM DU NORD, DU SUD, DE L’EST & DE L’OUEST. UN LIVRE MERVEILLEUX D’ALAIN NOUVEL.

Fortement ancrées dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui avec un peu d’inexactitude tant historique que géographique, la Drôme provençale, et plus précisément entre Nyons et Rémuzat pour ce qui est de la ligne est/ouest et de Rosans à Buis les Baronnies pour la ligne nord/sud, les histoires d’Alain Nouvel sont des histoires de lieux et de maisons, de paysages et d’habitations, d’ouvertures et de passages.  Mais toutes pénétrées d’attentes et d’interrogations, de présences et de dissolutions en nous, du monde, elles plongent au plus profond de nos inextricables et pourtant nécessaires opacités. Et je plains ceux qui n’y verraient que pages joliment ou pittoresquement enfermées dans le cadre étroit d’une littérature régionaliste.

« Dans un paysage, l’unité des parties, leur forme, vaut moins que leur débordement ; il n’y a pas de contours francs, chaque surface tremble et s’organise de telle manière qu’elle ouvre essentiellement sur le dehors » écrivait dans l’un de ses touts derniers livres le regretté Michel Corajoud. Et c’est ce débordement des surfaces qui me semble prévaloir dans ce groupe de sept nouvelles plus merveilleuses que fantastiques qu’on pourrait tout aussi bien appeler poèmes en prose que le lecteur découvrira dans ce beau petit livre que les toutes jeunes et talentueuses éditions des Lisières nous proposent.

Ce n’est pas seulement que les personnages ou les lieux ne restent pas enfermés, chacun dans leur histoire mais voisinent et aussi se retrouvent dans l’histoire des autres. C’est qu’il s’y agit bien plutôt d’une même conscience épandue, dispersée, et puis osons le mot, d’une âme, que sa plasticité, sa vibrante sensibilité fait diversement s’orienter – comme l’indique le titre - attentive qu’elle est aux sollicitations multiples et premières du vivant.
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Inspiré sans nul doute par le Giono des Vraies richesses, pour nous contenter d’un titre particulièrement explicite, l’ouvrage d’Alain Nouvel, nous ramène constamment à l’essentiel. Qui est le sens et le rythme que nous voulons donner à nos vies à travers le choix que nous faisons de notre relation au temps, aux choses, aux êtres, aux forces simples et naturelles de la vie. Cela commence par la recherche d’une autre forme de silence capable de nous délivrer de ces bruits de fond que la société actuelle amplifie de manière à provoquer partout l’hystérie, l’agitation, nécessaires au maintien de systèmes économiques basés sur le surtravail et la surconsommation. Cela se termine par l’apologie d’une forme buissonnante et buissonnière de la lecture, puis par l’évocation exaltée du sentiment de chaleur et de liberté que donne par la musique et le chant, un trio de sirènes faisant entendre au narrateur « qu’il y a de la joie à vivre, à créer sans jamais se conformer, sans se laisser enfermer, à ne pas rester passif mais à danser, danser, danser avec son corps vivant jusqu’à plus d’heure, à plus soif, à plus de souffle ».


Alors, je ne sais si Alain Nouvel est musicien ou philosophe. Ou les deux à la fois. J’ignore malheureusement tout de lui. Jusqu'à son âge. Que j’imagine cependant proche du mien. Ne serait-ce que, me semble-t-il, il faut avoir quand même un peu vécu et faire l’expérience en soi de bien des choses pour devenir capable de préférer à la pure, solide et solaire définition de chaque chose qu’il semble avoir aussi cherché, sa vaporeuse et tourbillonnante aura. Et de parvenir comme il fait à travers la danse du langage à nous en faire éprouver la présence, impalpable et sans mots. 

Voir sur Terres de femmes, une pénétrante lecture d'Angèle Paoli.

mercredi 3 mai 2017

LIRE ALEXANDER DICKOW !

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Pour prolonger l’éloge que j’ai récemment publié du livre de Dickow, j’invite le lecteur curieux à en lire un extrait accompagné d’un commentaire lumineux de François Huglo sur le sens des  « incorrections » dont l’auteur – qui est totalement bilingue -  joue de manière si singulière dans son texte. François Huglo se référant lui aussi dans son billet à l’oeuvre de François Jullien, j’en profite pour recommander ici  la lecture de Vivre de paysage ou l’impensé de la raison, paru chez Gallimard en 2014. Et en citer l’une des lumineuses approches qu’il fait de cette notion de paysage que pour ma part j’élargis depuis longtemps à la relation existant entre langue et poésie.


« Il y a paysage non seulement quand s'efface la frontière du perceptif et de l'affectif ou que du perceptif se révèle en même temps, indissociablement, affectif: mais aussi quand s'abolit la coupure du tangible, physique et du spirituel et que du spirituel se dégage à partir du physique. Le propre du paysage, autrement dit, ce qui le promeut de pays en paysage, ce qui fait qu'il y a « paysage », est qu'il nous hisse — nous hausse — à cette transition et la fait apparaître. Il nous élève à du spirituel, mais dans la nature, au sein du monde et de sa perception : de ce monde de montagnes et d'eaux que j'habite et dans lequel je me promène, à travers ses alternances du massif et du fluide, du visible et de l'audible, de l'opaque et du transparent. Il y a paysage quand le monde, du fait de l'activité de ses corrélations, ouvre du dégagement en lui et nous le fait éprouver — «dégagement» sera le terme clé. Car il y a de nos jours (c'est là notre nouvelle tâche de pensée), non pas à renoncer à la transcendance (toute pensée qui s'enfonce dans son déni y meurt), mais à ne plus la concevoir comme une fuite (dans quelque autre monde) : à concevoir le « spirituel », non plus comme de l’« Être » (s'opposant à l'écoulement du devenir), mais comme du processuel. En quoi le paysage alors est révélation. »

vendredi 10 mars 2017

MAIS CE DÉSIR JAMAIS REPU DE S’INVENTER POUR VIVRE... GÉRARD CARTIER. LES MÉTAMORPHOSES

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Gérard Cartier qui conclut son recueil par une « table » replaçant chacun de ses textes à l’intérieur d’un grand dîner aux services gourmands, appréciera sûrement que j’entame cet hommage en révélant que ses poèmes, tout comme ceux d’un poète comme Etienne Faure, dont je le sens personnellement proche, sont à chaque fois pour moi l’occasion d’une lente et attentive dégustation qui presqu’à chaque mot, chaque mouvement de pensée – mais de pensée sensible –  fait que je me sens parcouru de tout un tremblement d’ondes, qu’elles s’étendent sur toutes les surfaces de signification qu’enferme aujourd’hui mon dictionnaire intérieur, ou viennent émouvoir les multiples souvenirs d’une vie passée à lire, écrire et surtout habiter et apprendre à aimer le monde.

On sait qu’une telle poésie, intelligente, cultivée, nuancée et sensible n’est plus trop pour plaire à nos contemporains. Qui se fatiguent vite à suivre ces manœuvres de formes naviguant entre l’intelligible clarté de l’idée rassurante et la réalité toujours un peu fuyante du sentiment qui en constitue le tissu profond et tout baigné d’humeurs. Qu’importe. Nous n’écrivons pas pour les analphabètes. Qui au passage ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Et peuvent être parfois, plus que nous, cuirassés de diplômes.

Les Métamorphoses de Gérard Cartier ne sont pas de ces livres que nourrit une réalité bien précise. Qu’ils s’acharnent à épuiser. À circonscrire. C’est au contraire un livre d’expérience par lequel l’auteur se livrant au langage, à l’aventure de la parole, cherche en quelque sorte à illimiter ses possibles, libérer ce qui peut toujours et encore en lui et par lui se dire. La hantise d’être vivant. Et de se réjouir de voir. Savoir. Approcher et toucher.  Écouter et entendre. Goûter à. Tout ce qui, bien entendu, se trouve à portée, ou pas, dans le monde.

Le titre des principales parties du livre fournit en quelque sorte le programme de cette jouissive et dévorante entreprise : Épouser le monde (partie 1), Faire de soi sa discipline (partie 2), Cultiver ses vices (partie 3), Donner sens au chaos (partie 4), Hasarder tous les sentiments (partie 5), Multiplier les formes (Partie 6). 

Des verbes donc. Des verbes. Et des résolutions. Car il y a urgence encore à vivre. Surtout pour « qui passe / Sur un pied la frontière de l’âge et vacille / De son lourd vin d’aînesse ». Et se découvre «  si tardif à célébrer le monde et courir après le temps ».

Peut-être qu’on l’aura compris sans que j’en dise maintenant davantage. Le livre de Gérard Cartier est de ces livres éternellement jeunes que seuls écrivent ceux qui en arrivent au point d’avoir à compter sur leurs doigts les belles et courtes années qu’il leur reste à bien vivre.

Sans crainte d’avoir à quitter bientôt – c’est notre lot -  la salle du banquet dont ils auront sur le papier su recueillir les restes : Bénie la table et les longs amis....