samedi 9 décembre 2017

RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.



Comment le dire : insignifiants de plus en plus m’apparaissent ces petits poèmes qu’on peut lire aujourd’hui publiés un peu partout, sans le secours du livre. Non du livre imprimé, de l’objet d’encre et de papier qu’on désigne le plus souvent par ce terme. Mais de cet opérateur de pensée, de ce dispositif supérieur de signification et d’intelligence sensible qui organise les perspectives, relie en profondeur et me paraît seul propre à mériter le nom d’œuvre.


Non, bien entendu, que tel petit poème ne puisse charmer par tel ou tel bonheur d’expression, la justesse par laquelle il s’empare d’un moment ou d’un fragment de réalité et parvient ainsi à s’imprimer dans la mémoire. Et nous disposons tous – et moi pas moins qu’un autre - de ce trésor de morceaux qu’à l’occasion nous nous récitons à nous-mêmes et dans lequel, même si c’est devenu un cliché de le dire, certains, dans les conditions les plus dramatiques puisent pour donner sens à leur souffrance et trouver le courage ou la volonté d’y survivre. 


Mais la littérature me semble aujourd’hui avoir bien changé. Nous ne sommes plus au temps des recueils. Difficile de plus en plus d’isoler radicalement la page de l’ensemble  dans lequel elle a place. C’est en terme de livre qu’aujourd’hui paraissent les œuvres les plus intéressantes. Pas sous forme de morceaux choisis. Ce qui rend aussi du coup la critique plus difficile. Aux regards habitués, comme le veut notre époque, aux feuilletages. Au papillonnage. Aux gros titres. À la pénétration illusoire et rapide.


Le livre de Laure Gauthier, kaspar de pierre, paru à La Lettre volée, est précisément de ceux dont le dispositif et la cohérence d’ensemble importent plus que le détail particulier. Ou pour le dire autrement est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. Non d’ailleurs que tout à la fin nous y paraisse d’une clarté parfaite. S’attachant à y évoquer non la figure mais l’expérience intérieure de ce Kaspar Hauser que nous ne connaissons le plus souvent qu’à travers l’image de « calme orphelin » rejeté par la vie, qu’en a donnée Verlaine, Laure Gauthier, à la différence de ceux qui se sont ingéniés à résoudre le bloc d’énigmes que fut l’existence et la destinée de cet étrange personnage, ramènerait plutôt ce dernier à sa radicale opacité, son essentielle différence qui n’est peut-être d’ailleurs à bien y penser que celle, moins visible et moins exacerbée par les circonstances certes, de chacun d’entre nous. 



Il existe aujourd’hui une tendance profonde de notre littérature et de notre poésie à s’affranchir des limites de notre courte et obscure existence pour s’ouvrir aux mille et une sollicitations qui lui viennent de l’Autre et à y répondre par tous les jeux possibles de l’imaginaire et du décentrement. Ce n’est, sans doute, pas en soi, une mauvaise chose. À la condition de ne pas oublier, ce que devraient nous avoir appris les grandes plongées d’interrogations textuelles de ces dernières décennies : à quel point le langage parle aussi pour lui-même et qu’à le polir en miroir visant à refléter le monde, il ne nous renvoie plus que d’illusoires clichés. De cette tentation, Laure Gauthier a bien pris la mesure, elle qui s’interdit de conclure son livre par une affirmation, d’arrêter l’histoire de son personnage à cette succession bien ordonnée d’images fixes et faussement éclairantes que proposent les habituelles biographies. Et, si elle prête effectivement voix à cet « enfant troué », « enfant cochon » qu’est pour elle Kaspar, elle invente pour cela une forme pronominale, « Jl » qui rassemble dans une même structure le Je qui produit l’adhérence et le Il qui reconnaît la distance, conduisant ainsi sa prosopopée loin des mirages auxquels se prennent toujours tant d’esprits ne jurant que par la clarté et ses supposées transparences.


Pour elle, en effet, la destinée de cet enfant sorti de nulle part, sans
Cosme Tura, Saint Sébastien, 1484, Gemaldgalerie, Berlin
origine connue, presque sans langue, allant d’accueils en abandons jusqu’à se trouver transpercé par la lame d’un inconnu, une nuit de décembre, dans le parc d’un château de Bavière, n’a rien à voir avec les chroniques qu’en ont laissées ceux qui, nombreux, se seront intéressés à son sort. Car il ne s’agit pas pour Laure Gauthier de produire à ce sujet quelque discutable et sans doute inutile vérité de surface, quelque sombre dépôt de mots ou quelque aimable calligraphie à déposer au pied d’une nouvelle figure venue remplacer l’ancienne, à l’intérieur du grand musée de cire de l’Histoire, mais de tenter d’épouser, dans ses marches et ses marges, une forme dynamique et ouverte de vie, celle d’avant les formules apprises, les images gravées et les mots qui enferment, toute la force d’une vie infiniment tendue vers la beauté du monde, son soleil, tous ses jaunes, ses courants et ses flux, suivis et poursuivis jusqu’à leur indéfinissable embouchure.


Et c’est je crois cela que cherche à sa manière le livre de Laure Gauthier : rendre compte comme il peut, jusqu’au possible hurlement de sa chair, de la souffrance intérieure, animale, de l’être qui ne connaît d’embouchure, jeté sur le terrain social, que cette partie du mors qu’on lui place en la bouche. Qui se voit niée sa béance. Au besoin traitée par toute la panoplie des chimies médicales. Et voit se dissoudre son énergie, la puissance sauvage, aveugle de son désir, dans les bienséances appliquées de l’organisation bourgeoise. 


Il y a du coup pour Laure Gauthier, presque un intenable pari de venir dire par les mots cette exigence d’avant et d’après le langage que toute la variété des langues institutionnelles a pour principale fonction de venir museler, bâillonner. Et c’est au lecteur bien entendu de prolonger comme il pourra, à travers ses élans, ses trouées, ses brisures, ce chant étouffé, déprimé, insurgé, si violemment accusateur parfois, qui s’élève pour donner voix à cette instance ici nommée kaspar, qu’insensé serait, quiconque ne saurait reconnaître, ensevelie toujours en lui, la lointaine et première présence.