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mardi 20 novembre 2018

LIRE. EXISTER. TIGRES. LAPINS. CÉCILE COULON, MARLÈNE TISSOT ET HENRI MICHAUX.


Lecteurs, vivants acteurs de la chaîne du livre bien qu’en principe anonymes destinataires de ce dernier, nous avons, comme très souvent je le répète, une responsabilité. Et comme aussi l’écrit Virginia Woolf, une grande importance. « Les critères que nous posons et les jugements que nous portons [précise-t-elle dans l’Art du Roman]  s’insinuent dans l’air et deviennent partie de l’atmosphère que respirent les écrivains en travaillant. Une influence est créée, qui les marque, même si elle ne trouve jamais son expression imprimée. Et cette influence, si elle est bien préparée, vigoureuse, personnelle, sincère, pourrait être de grande valeur aujourd’hui, quand la critique se trouve par la force des choses en suspens, quand les livres défilent comme une procession d’animaux dans une baraque de tir et que le critique n’a qu’une seconde pour charger, viser, tirer, bien pardonnable s’il prend un lapin pour un tigre, un aigle pour une volaille, ou manque son but et perd son coup contre quelque pacifique vache qui paît dans le champ voisin."

Des critiques qui prennent un lapin pour un tigre, nous n’en manquons point. Principalement aujourd’hui sur le net. Où une part importante de la poésie se troque. S’échange. Fait un peu parler d’elle du fait de l’espace que lui laisse la criante indifférence des medias naturellement préoccupés d’objets plus rentables. C’est que les dits-lapins sont à l’évidence plus nombreux que les tigres. Les volailles que les aigles. Et que le système d’interdépendance où chacun se voit embarqué dans le petit milieu des lettres fait qu’on encense qui peut vous encenser en retour. Like qui peut vous liker. Et qu’assez peu de sincérité, finalement, dans ces lieux d’expression qui pourraient cependant devenir de vrais lieux d’échange, circule pour produire un peu de pensée vraie. Et résistante.

Je ne sais si Cécile Coulon qui vient de se voir attribuer le Prix Apollinaire pour son recueil Ronces est une carpe ou un lapin. Pour en avoir lu, assez attentivement, quelque bonne dizaine de pages répandue sur le net, je doute en fait qu’elle soit tigre ou aigle. Toutefois les commentaires pour le moins critiques qui, au sein des réseaux asociaux ont accompagné l’annonce de cette attribution, me sembleraient plus pertinents s’ils ne relevaient pas de la compréhensible frustration, chez certains, de constater que les logiques de réseau mises au service de notre jeune poétesse, prévalent toujours en ce monde sur les leurs et de voir préféré à leur ouvrage propre, un petit livre, porté par le flux aisément repérable de facilités formelles et de clichés  encombrant depuis des années une poésie de l’intime et du quotidien sans doute plus pressée de paraître que d’exister.

Pour moi, je ressens bien aussi à quel point, dans cet univers éclaté en chapelles, qui se réclament toutes, bien qu’en des formes diverses et souvent opposées, de la poésie actuelle, il est difficile d’exister, en dehors des amitiés qu’on aura su ne pas se laisser défaire par l’usure du temps et les éloignements géographiques. Tant ce que l’on porte à la publication se voit vite évalué à l’aune de l’image élémentaire que l’attendu lecteur s’en fabrique à partir du peu d’attention dont pour vous, il dispose. Tant les forces qui poussent à la découverte, au partage se voient confrontées à l’esprit de clan. À toutes les formes du narcissisme militant, du copinage égoïste, pour ne rien dire des vastes réserves d’ignorance au sein desquelles nous nous mouvons. Ce qui me conforte dans l’attitude qui est la mienne : ne pas trop céder aux sirènes de la connivence et suivre du mieux qu’il est possible mon propre sentiment. Qu’appuient les quelques lumières que me fournissent expérience et réflexion.

C’est dans cet esprit que je dirai aujourd’hui quelques mots de l’ouvrage de Marlène Tissot, débité il y a quelques semaines par la désormais fameuse Boucherie littéraire d’Antoine Gallardo. Un jour, j’ai pas dormi de la nuit  est un appétissant ensemble d’une soixantaine de poèmes tenant chacun largement dans une page qu'il divise en 4 tranches de plusieurs vers, la première et la troisième reprenant invariablement le même refrain qui donne son titre à l'ouvrage. Marlène Tissot employant ici un vers libre fortement irrégulier, déstructuré pourrait-on dire, avec accessoirement quelques effets discrets de rimes ou d’assonances, cela donne une forme de poésie qui sonne de façon moderne par son apparent détachement vis-à-vis des rythmes traditionnels et son caractère prosaïque.

Employé à tenter de dire la vulnérabilité à l’existence d’une personnalité visiblement angoissée, très éloignée d’occuper en ce bas monde le rang  de première de cordée, le poème de Marlène Tissot dresse en première personne  l’inventaire des états par lesquels passe une conscience au jour le jour, préoccupée, sinon de sa survie, du moins des conditions qui pourraient l’aider à plus ou moins surmonter son mal-être et ses incertitudes. Que figure évidemment ici le thème de l’insomnie.

Elle le fait ni sans humour, ni sans mordant. Car à la différence de ce qui semble être le cas de Cécile Coulon qui tente aussi de confronter sa parole aux cahoteux dérangements et manquements des jours, Marlène Tissot entretient un rapport au réel, aussi bien qu’à la langue suffisamment complexe pour nous éviter les clichés qui en ces matières évidemment foisonnent. Il y a d’ailleurs et je m’en réjouis - étant personnellement depuis toujours admiratif de cet autre jeune poète, mort, lui, dans sa vingt-septième année - du Jules Laforgue dans la poésie de Marlène Tissot. Ne serait-ce que par le recours quasi méthodique chez elle au jeu de mots. Au détournement de formules. Qui font sourire, mais souvent de façon grinçante, là où les pleurs mais aussi la colère et le refus d’obtempérer affleurent.

Marlène Tissot, qui, comme Cécile Coulon, écrit des romans, a été fortement impressionnée par cette poésie américaine qui l’a aidée à se tourner vers le quotidien et l’a autorisée à se dire dans une langue faite des mots et des expressions de tous les jours, est de ces auteurs dont les écrits sont de nature à conforter leurs lecteurs dans le sentiment, ô combien apaisant parfois, qu’ils ne sont pas seuls au monde. Et à renforcer au passage, ce qui n’est pas rien, cette sourde révolte de certains qui quand même ont compris qu’une partie des difficultés qui leur sont données à vivre ne tiennent pas qu’à certaines imperfections ou inadaptations de leur être propre mais à des mécanismes sociaux faits en réalité pour mieux écraser les plus faibles et tirer profit de chacun.

Reste que ce recueil que j’engage vraiment le plus possible de lecteurs à lire, étant par ailleurs d’une personne pour laquelle j’éprouve une réelle sympathie, m’aura parfois un peu donné l’impression par la reprise du même incipit, d’une compilation de textes produits par un atelier d’écriture d’autant que le côté un peu systématique du recueil, la visibilité qu’il donne à certains procédés comme la paronomase, le détournement de formules ou la métaphore filée, faisant un peu figure d’exercice, tournent l’ensemble du travail vers la littérature et lui font perdre un peu de sa résonance quand on sent bien pourtant par ailleurs qu’il est tourné vers la vie.

Michaux qui s’y connaissait mieux que personne en insomnies, n’avait peut-être pas tort alors qui s’enjoignait à lui-même, dans Poteaux d’angle de sortir de ses propres rainures et de creuser suffisamment loin en lui pour que son « style ne puisse plus suivre ». Mais comment reprocher à Marlène Tissot de n’être pas Michaux. Elle qui sait, ce que semble ignorer pas mal d’autres, « qu’on ne devient pas vivante du premier coup [et qu’il y faut] beaucoup de persévérance ».

dimanche 5 février 2017

POUR UNE HYGIÈNE DE L’ESPRIT. UNE PENSÉE SANS ABRI. CHRISTIANE VESCHAMBRE AVEC LES LYCÉENS DE BOULOGNE ET CALAIS.

Christiane Veschambre au lycée Branly de Boulogne-sur-Mer
L’école peut-elle se limiter aujourd’hui à des savoirs arrêtés ? À la transmission de modèles ? De listes. De connaissances ou de dogmes à réciter. Non. Et de moins en moins non ! À l’heure où la menace de l’enfermement des esprits dans des systèmes de croyances visant à nier le droit de chacun à sa propre différence alerte à juste titre sur ce que nous voulons sauver de nos démocraties, il est bon de rappeler que la pensée véritable, celle qui fait avancer, est toujours sans abri.

mercredi 15 juin 2016

BASSE LANGUE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE. POUR UNE EXPÉRIENCE VITALE DE LA LECTURE.

Mantegna, Descente dans les limbes

« Occident. 2016. Peut-être qu'une époque se définit moins par ce qu'elle poursuit que par ce qu'elle conjure. La nôtre conjure le dehors. Il ne s'agit plus de combattre ce qui n'est pas nous : il s'agit de le faire nôtre. De le transformer en « nous ». Le sauvage, le naturel, l'inexploré, les opposants, l'étranger, le gratuit : rien ne doit rester en dehors du système. L'hétérogène est endogénéisé, l'altérité s'assimile et se métabolise. Le climat ? Il est climatisé. L'inconnu, quel qu'il soit, se radiographie, se cartographie, il est rendu comptable et compatible. Si quelque chose échappe encore, la lisière du géré, le système allonge ses tentacules pour le raccorder au réseau, qui se veut total. »

Les fans, comme on dit, d’Alain Damasio, auront peut-être reconnu la déclaration par laquelle il débute le petit texte qu’a récemment publié La Volte et titré Le Dehors de toute chose. Et il est vrai que nous avons actuellement tout à redouter de cette civilisation de l’hyper-contrôle que nous favorisons par chacun ou presque de nos comportements, de cet univers du recouvrement où du fait de l’euphorie produite par l’illusion de la toute-puissance que procurent les nouvelles technologies nous laissons s’effacer le sentiment créatif de l’irréductible étrangeté et incomplétude du monde pour en abandonner l’architecture aux insidieux et simplificateurs algorithmes des big data.

jeudi 7 janvier 2016

DES FORMES ET DES FORCES. RETENIR OU DÉMESURER SA PAROLE. LIRE NOÉ DE JEAN GIONO !

POUSSIN LE DELUGE
NICOLAS POUSSIN L'HIVER OU LE DELUGE

Je lis, avec toujours le même intérêt, dans la dernière livraison du Flotoir de Florence Trocmé, sa mise en cause de la malheureuse tendance de l’époque à ce qu’elle appelle la saturation : une certaine propension des beaux esprits encombrant aujourd’hui les media, à nous accabler de mots. À ensevelir l’esprit sous les images. Rigidifier à tel point les consciences qu’elles en deviennent incapables de déployer leur imaginaire propre.

"words, words, words !"