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jeudi 30 janvier 2020

TRAVAILLER POUR L’AVENIR. DE LA LUTTE DE JACOB AVEC L'ANGE AU MUSÉE DE LA MINÉRALOGIE DE PARIS !


Quel point commun entre La Lutte de Jacob avec l’Ange de Delacroix et ce minerai de couleur-brun-rouge appelé coltan, parfois encore tantalite, dont on nous dit que le sous-sol de la République démocratique du Congo contiendrait plus des trois-quarts des réserves mondiales ? 

Tout dans l’univers est lié. Nous n’avons que le choix des parcours. De ceux qui nous font avancer un peu plus dans la connaissance et la mesure de nos responsabilités. Ou à l’inverse de ceux qui feront de notre existence qu’elle n’aura servi à rien. Pire ! Qu’elle n’aura fait que contribuer à précipiter la perte de tout ce qui en nous, autour de nous, constitue la prodigieuse et fragile beauté de la Vie.

Les choses ne se passent pas trop bien, semble-t-il, ces derniers temps, dans les établissements scolaires. L’extrême concentration des esprits sur l’évaluation, le système des notations et le jeu permanent des contrôles, tendraient selon nos collègues à enfermer les apprentissages dans un temps administratif bien éloigné de ce qui féconde les curiosités, épanouit lentement la réflexion, intensifie pour finir la résonance des découvertes qui transforment.

Alors, un parcours comme celui que nous venons d’accompagner allant du dernier grand combat d’un des plus grands peintres du XIXème à la prise de conscience des guerres dissimulées aujourd’hui dans le monde pour la propriété des terres rares, un parcours qui fait traverser moins d’un kilomètre des rues parmi les plus richement historiques de Paris, du parvis de l’église Saint-Sulpice où se lisent encore des vestiges à moitié effacés de notre grande révolution jusqu’à cette partie préservée de l’Hôtel de Vendôme où se niche l’un des plus beaux musées de minéralogie du monde, un parcours allant de la petite histoire à la grande politique internationale en passant par la science des cristaux et l’art difficile de la fresque, de la petitesse de l’homme attaché à détruire les traces de ceux auxquels il est opposé à la grandeur des quelques-uns qui nous débordent par leur travail, leur créativité ou leur génie, oui, ce parcours pourra-t-il toujours s’effectuer avec les écoles ou ne restera-t-il que le souvenir d’un simple moment arraché à la triste routine d’une formation de plus en plus considérée autour de nous comme un dressage.

Travailler pour l’avenir ! tel est l’intitulé de la singulière journée que nous avons imaginée avec l’équipe rassemblée par le Proviseur du lycée Berthelot de Calais pour effectuer dans l’esprit du Laboratoire Novalis auquel j’ai l’honneur avec les Découvreurs d’appartenir, et dans le cadre d’un travail tournant autour de la publication par les éditions invenit du Système poétique des éléments, une véritable action éducative à vocation transdisciplinaire.

Tenons-nous en aux grandes lignes. Pour une bonne trentaine d’élèves de secondes qui pour la plupart débarquaient pour la première fois dans notre capitale, la découverte de la célèbre peinture de Delacroix La Lutte de Jacob avec l’Ange fut l’occasion de faire comprendre que toute œuvre est combat. Que la beauté, le génie ne sont pas donnés d’emblée. Qu’il existe toujours des difficultés à surmonter. Des matériaux à dompter. Que tout cela, bien sûr, réclame du temps. Parfois beaucoup de temps. Celui de la formation d’abord, puis celui nécessaire à la constitution d’une expérience. Et le temps pour finir de sa conception et de sa réalisation.

Le chemin qui mène de l’église Saint-Sulpice où s’admire (entre quantité d’autres choses) l’œuvre de Delacroix et le Musée de minéralogie (sis au 60 Boulevard Saint-Michel) passe très heureusement par une étroite et très courte rue, la rue Férou, qui fournit en raccourci l’occasion d’évoquer les mille et une richesses que la ville de Paris offre à la considération du promeneur curieux tout autant qu’averti. Sans négliger l’intérêt qu’il y a à se pencher quelques secondes sur le coût des offres immobilières exposées en vitrine de l’agence qui occupe le coin de la rue, et qui remarquons le au passage a pris la place d’une célèbre librairie, L’Âge d’homme !, on peut attirer ici l’attention sur le pouvoir d’attraction et de stimulation d’une capitale qui sur quelques mètres carrés d’habitation et à proximité du célèbre salon de Madame de la Fayette, accueillit tant d’illustres provinciaux tels Prévert, Chateaubriand, Renan, Taine, le peintre Fantin-Latour originaire du Dauphiné sans compter de grands américains comme Man Ray qui y avait un atelier, Hemingway qui dit-on y écrivit l’Adieu aux armes ou encore Scott Fitzgerald.

Bien sûr la rue Férou est aujourd’hui davantage célèbre par l’impressionnant poème mural de 300 m2 réalisé par le peintre calligraphe hollandais Jan Willem Bruins qui a reproduit sur le mur de l’Hôtel des impôts par quoi commence la rue, le célèbre poème de Rimbaud, ce fameux  Bateau ivre que le jeune Arthur aurait lu en 1871 dans un café aujourd’hui disparu, situé à quelques dizaines de mètres, sur la place. Utile nuance à nos propos concernant le vieux Delacroix : la valeur, comme le fait dire Corneille dans le Cid, n’attend donc pas toujours le nombre des années. Et c’est sa force aussi que de pouvoir se lancer, comme le fit Rimbaud et comme le montre son poème, dans l’inconnu et l’aventure déconcertante aussi des découvertes.

Traversant alors les beaux et classiques jardins du Luxembourg en profitant pourquoi pas de ses jolies toilettes gratuites (chose rare !) une photo s’impose avec en arrière plan le grand bassin et la majestueuse façade du Palais où depuis 1799 siège le Sénat de France. Sur quoi se fondent donc la grandeur et la magnificence d’un état ? Pas certain que les jeunes gens qui posent sur la photo se posent cette grave et difficile question. Une réponse leur sera toutefois en partie fournie au Musée de la minéralogie maintenant tout proche où les attend le conservateur Didier Nectoux qui, après leur avoir retracé un rapide historique du lieu,  expliqué les nécessités économiques, industrielles et par voie de conséquences politiques et pédagogiques auxquelles répond une école comme celle de l’École des mines dont le musée dépend, leur avoir magistralement fait comprendre pourquoi la cristallographie allait dès l’an prochain devenir une discipline obligatoire dans l’ensemble des programmes de première, les avoir aussi laissés s’extasier devant les merveilles de roches exposées dans ses innombrables vitrines, finit par leur parler de notre mystérieuse tantalite.

Non, la tantalite n’est pas que ce bloc relativement informe et pas trop séduisant de roche exposé dans la vitrine. C’est un morceau de matière dont l’appropriation est devenue aujourd’hui vitale pour les sociétés qui sont parvenues à rendre indispensables aux milliards d’êtres humains que nous sommes, ces portables par lesquels nous vivons désormais connectés. Les découvertes d’abord fondamentales des savants, la puissante créativité des ingénieurs et le savoir-faire des techniciens et des machines se sont rassemblés pour qu’autour d’une infime partie de la matière cachée dans cette roche, matière dotée de propriétés qu’elle est seule à posséder, puissent fonctionner ces appareils que nous utilisons sans jamais nous poser la question des ressources naturelles indispensables à leur création.

Le travail de connaissance des savants pour déterminer les propriétés singulières des éléments, ont conduit depuis l’avènement de l’ère industrielle, les autorités à s’intéresser sérieusement, méthodiquement, aux richesses innombrables des sous-sols comme à chercher par tous les moyens disponibles à se les approprier. Fut-ce par la guerre. Ou la colonisation. De la vient en partie la grandeur des états. Tous ces cailloux qu’on voit dans les différentes vitrines sont en fait des richesses dont la possession importe. Et conduit comme aujourd’hui par exemple au Congo à ces guerres qu’on dit tribales mais qui cachent en fait des intérêts économiques très puissants.

Demandant à son public de réfléchir un peu aux incidences des portables que chacun tient effectivement bien à la main, Didier Nectoux fait comprendre le lien avec le travail des enfants qui exploitent au Congo les mines de coltan. Lui demande jusqu’à quel point il se sent collectivement capable d’aller pour lutter contre de telles dérives. Avant d’insister sur le fait qu’il appartient à chacun de choisir son parcours. Car le monde a besoin de savants, de techniciens qui travaillent à la fabrication d’un monde plus responsable et proposent à tous des solutions viables. Mais aussi de politiques qui fédèrent les énergies en les organisant autour de lois justes et protectrices. De juristes qui pensent ces lois et les rédigent. De journalistes qui éclairent réellement l’opinion sur les véritables enjeux du monde dans lequel nous vivons. D’artistes qui nous illuminent et donnent un sens plus large à nos aspirations. De professeurs enfin qui sachent bien transmettre. Et qui d’abord éveillent.

Nous sommes passagers du temps. Sur une terre dont nous exploitons depuis toujours les richesses pour nous construire un environnement à la hauteur de nos besoins et de nos aspirations. Mais si ces dernières n’ont aucune limite, il n’en va pas de même des ressources naturelles dont nous disposons. Quel Ange viendra bientôt nous interdire comme dans cet autre tableau de Delacroix vu lui aussi à Saint-Sulpice, de pousser plus avant le pillage de ces biens pour en laisser leur juste part aux générations à venir.

On ne croyait voir là que des cailloux. De petits blocs de couleurs informes, au mieux quelques splendides cristaux arrachés quelque part aux entrailles comme on dit de la terre. On y a vu finalement notre histoire. Et les défis, formidables, qui nous attendent. Cela n’ira pas sans combat. Dans lequel il faudra que nos jeunes s’engagent. Chacun dans son domaine. Mais dans le souci commun de maintenant travailler, mieux que nous, à préserver l’avenir.

vendredi 10 janvier 2020

ACTUALITÉ DE L’ŒUVRE D’ART. LE RADEAU DE LA MÉDUSE DE GÉRICAULT.

CLIQUER POUR LIRE LE TEXTE DE P. WEISS


« Lorsque l'incompétence et l'irrationalité, piétinant toute décence, continuent à mettre en danger des vies de 'moindre valeur', alors nous pouvons chercher avec une énergie et une attention accrues la connaissance que prodigue l'art. »
Oui, le regard qu’il est légitime de porter sur les grandes créations de l’imagination artistique ne peut s’abstraire de toute interrogation sociale et politique. Si le tableau nous parle, en lignes comme en couleurs, en formes et proportions, l’esprit qui le contemple a le devoir aussi de questionner la relation qu’il entretient avec les grandes idéologies et les divers systèmes de domination à l’œuvre dans son époque.
Le Radeau de la Méduse n’est pas seulement la prouesse artistique d’un jeune homme de 28 ans qui s’affirme comme l’un des peintres les plus doués de sa génération. Il est aussi pour chacun une image dans laquelle peut se lire quelque chose de la destinée d’une société abandonnée par ceux qui ont mission de la secourir ou de la piloter. C’est la raison pour laquelle la grande romancière américaine que nous citons ci-dessus, en a fait l’œuvre emblématique du travail mené par elle au Louvre en 2006, sous le titre Etranger chez soi. On sait que cet immense tableau qui fit l’objet de longues et méticuleuses recherches, suscita dès sa présentation au Salon de 1819 diverses polémiques du fait de ce qu’il donnait à voir et surtout à comprendre des effets désastreux d’un système politico-social accordant pouvoir aux individus les moins compétents sur la foule innombrable de ceux qui, comme on dirait aujourd’hui, ne sont rien. Cette contenance hautaine et méprisante, qu’on appelle la morgue, bien des hommes malheureusement toujours la manifestent. Elle fut celle de ce vicomte Duroy de Chaumareys, ce royaliste émigré et parfait incapable, auquel fut confié le sort de la Méduse qu’ignorant les conseils avisés de ses subalternes, il envoya s’échouer sur le banc de sable d'Arguin, au large de la Mauritanie. Condamnant plus de cent de ses hommes dont 15 seulement survécurent, à dériver sans vivres sur un radeau, ce premier de cordée trouva tout aussi naturel après avoir embarqué les hommes qui lui étaient confiés dans cette catastrophique aventure, d’assurer sa survie et celle des quelques privilégiés qui l’accompagnaient en montant, sous la protection de la troupe, dans un des rares canots dont il avait pensé à équiper son navire…

C’est le propre des chefs-d’œuvre de pouvoir être toujours réinterprétés. Qui ne voit qu’aujourd’hui l’œuvre de Géricault conserve sa capacité à alimenter nos réflexions comme à soutenir nos révoltes et nos indignations. Et je m’étonne – sans vraiment m’étonner - que notre époque si prompte à la commémoration ait à ce point négligé le bicentaire d’une des œuvres les plus marquantes de l’histoire de notre peinture. Puissent les quelques pages du commentaire éclairant qu’en donne Peter Weiss dans son Esthétique de la Résistance inciter ceux qui les liront à ranimer en eux l’esprit de ce sombre et terrible tableau.

dimanche 5 janvier 2020

HÉROÏSME DE L’ARTISTE. LE COMBAT AVEC L’ANGE D’EUGÈNE DELACROIX.


à Dominique Tourte, valeureux maître d'oeuvre du Laboratoire Novalis

Ici le travail qui l’attend est considérable. Deux compositions de près de 8 mètres sur cinq à jeter sur des murs ; un plafond, ses trompes, des écoinçons, à orner d’un même thème imposé par le lieu. La décoration de la Chapelle des Saints Anges de l’église Saint-Sulpice que la Ville de Paris commande par contrat en avril 1849 à Delacroix, représente un véritable défi pour ce peintre vieillissant, athée, que ses jeunes confrères imaginent avoir désormais fait son temps. Et l’entreprise fut en effet longue et rude. Le peintre étant débordé de commandes. Les murs de l’église se révélant par ailleurs tellement humides qu’une première version posée, il fallut en gratter la matière qui très vite n’adhéra plus entièrement aux parois. Puis expérimenter de nouvelles techniques qui donneraient moins de chance au salpêtre. Tandis que le corps résistait comme il pouvait aux froideurs flottantes de l'hiver comme aux moiteurs étouffantes de l’été. Dix ans. Cela dura près de dix ans. Où l’auteur des Massacres de Scio et de la Mort de Sardanapale par ailleurs occupé par les mille et une activités que nous rapporte son Journal, tourna et retourna sans doute dans sa tête, cette même grande idée d’une ultime célébration de la Peinture qui, sous le couvert des toujours vives mythologies religieuses, parvînt à traduire, aux yeux du moins des quelques rares connaisseurs qui devaient bien exister quand même quelque part, le drame de tout Artiste confronté aux limites de son propre génie.

Des anges, on en voulait et en réclamait toujours plus à l’époque. Mais c’étaient des Anges gardiens. Musiciens. Ou des annonciateurs. Le Concile de Reims ne recommandait-il pas de « bien enseigner aux fidèles [leur culte] et de leur apprendre tout le soutien et l’appui qu’ils ont et peuvent trouver dans la protection et l’invocation des esprits célestes ». Or c’est d’anges combattants, d’un ange soldat même en la personne de Saint-Michel terrassant le Démon, ou punisseur sous les traits de la figure ailée qui fondant du plafond s’apprête à fouetter de verges ce pillard d’Héliodore, que Delacroix fit le choix.  Afin d’introduire « à grands traits [1]» et pourquoi pas « avec furie [2]» dans cette église sise au cœur d’un quartier tout encombré de boutiques proposant au chaland leur lot criard et plâtreux de bondieusailles, des grâces stupéfiantes qui elles, diable non, n’avaient rien de sulpiciennes.

Le Journal livre très peu d’informations sur ce Combat de Jacob avec l’Ange qui est assurément la pièce phare des trois compositions de Saint-Sulpice. Mais un texte daté du 1er janvier 1861 éclaire merveilleusement le climat mental qui présida chez Delacroix à l’achèvement de son œuvre. « La peinture me harcèle [écrit-il] et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante ; depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie ; ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? Heureuse compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles ; noble emploi des instants de la vieillesse qui m’assiège déjà de mille côtés, mais qui me laisse pourtant encore la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l’âme. »

Le thème du combat de l’artiste avec l’art est un thème infini. Qu’on remonte ou non au célèbre défi, rapporté par Pline, que le peintre Zeuxis lança à son confrère Parrhasios, force est de reconnaître que l’artiste se confronte toujours à la résistance que lui opposent aussi bien les formes que bien entendu la matière. Pour ne rien dire des préjugés et des prescriptions de son temps. Qu’il veuille soit imiter la Nature, soit atteindre quelque Beau idéal, voire plus romantiquement « plonger dans l’Inconnu pour trouver du nouveau », l’artiste est un athlète de la pensée, du sentiment, qui doit toujours pousser plus loin sa technique, exalter toujours davantage les ressources de son imagination. L’artiste est un être d’exigence et de dépassement. Nul sans doute mieux que Baudelaire dans Le Confiteor de l’artiste (1869) n’aura exprimé le caractère douloureux de cette condition qui n’offre à ses yeux d’autre issue que la certitude tragique de la défaite.

Rien de tragique toutefois chez Delacroix. Pour qui l’art n’est avant tout qu’empoignade. Mobilisation d’énergie en vue de faire sortir de soi le meilleur de soi-même. Certes, dans sa perspective, l’artiste s’affronte à des forces, des résistances qui de loin le dépassent. Mais de cet affrontement qui lui coûte ses forces naît, après-coup, comme un surcroît en lui de jouissance. Lui rendant quelque chose comme une autre plénitude de l’être. C’est ainsi qu’à la différence du démon ou d’Héliodore terrassés par les puissances supérieures du Ciel, son Jacob qui n’est venu ni pour faire main-basse sans effort sur des richesses qui ne lui appartiennent pas ou répandre autour de lui le Mal, se verra reconnu comme digne de son adversaire. Qui fera de lui finalement son élu.

Dès lors tout sur l’humide paroi sur laquelle elle éclate fait à Saint-Sulpice advenir un hymne à la Peinture. Jacob peut bien toujours figurer quelque grande et obscure révélation divine, il n’en représente pas moins avant tout, l’obstination du peintre qui jamais ne se décourage jusqu’au moment où le jour se levant, sa création à son tour, même imparfaite, peut enfin se montrer au regard lui-même créateur des hommes. Cette magnifique composition qui ne présente de surnaturel que les ailes d’un ange, bien campé sur ses pieds, Delacroix l’aura toute emplie de ses lectures, de ses expérimentations, de ses souvenirs de voyages, en Orient ou dans les campagnes profondes. Et surtout, de sa liberté d’artiste. Dressant par exemple trois des plus magnifiques arbres - des chênes ! - que l’on doit en Occident à l’art de la peinture. Et sous leur ombre désormais traverse devant nous le troupeau rassemblé de ses rêves, de ses conceptions, comme celui de ses rages, de ses emportements et de ses célèbres colères.

On dit qu’à la toute fin de l’aventure Delacroix vint un jour exécuter en l’espace de quelques minutes la grande nature morte occupant le premier plan du tableau juste au-dessus du regard du spectateur. Posée sur l’ensemble formé par le bouclier, le carquois, la gourde, dont Jacob se sera débarrassé pour affronter à mains nues son adversaire, une lance forme comme une hampe sous laquelle viennent s’assembler trois pièces de vêtements dont les couleurs successives – le bleu, le blanc, le rouge – apparaissent comme un rappel symétrique du grand drapeau qui glorieusement claque au sommet de La Liberté guidant le Peuple. On n’insistera pas sur la signification de cet emblème ici jeté à terre que le peintre aura ironiquement caché en le plaçant sous le nez même du regardeur. Préférant remarquer une autre symétrie. Une autre métamorphose. L’artiste qui dans la Liberté s’était représenté en jeune bourgeois hésitant, le doigt maladroitement posé comme l’écrit Peter Weiss dans une très belle analyse[3], sur la gâchette d’un fusil dont on sent qu’il l’encombre, est maintenant devenu un terrible lutteur affranchi de toutes les marques vestimentaires de son appartenance sociale. Un grand bloc d’énergie, fondu dans la couleur. Que plus rien ne peut abattre.


C’est la raison peut-être pour laquelle il aura abandonné son ténébreux haut-de-forme pour le simple chapeau de paille des peintres qui, lui, repose jaune au tout premier plan de l’œuvre. Car déjà sans doute il sait que, par la grande liberté qu’il a donné à la couleur, sa véritable passion, il a ouvert la voie à toute la Peinture à venir. Que son chapeau un jour couvrira la tête d’un autre grand lutteur héroïque dont bien sûr il ignore le nom. Mais dont nous savons nous maintenant que ce sera Van Gogh[4].



[1] « Il faut des tableaux à grands traits » Journal, 9 avril 1856

[2] « J’ai été aujourd’hui à Saint-Sulpice. Boulangé n’avait rien fait et n’avait pas compris un mot de ce que je voulais. Je lui ai donné l’idée des cadres en grisaille et de la guirlande, le pinceau à la main et avec furie. » Journal, 6 avril 1860.

[3] « Ayschmann montra l’homme en redingote et chapeau noir et la large écharpe autour du col de sa chemise. C’était l’autoportrait de Delacroix. Ce détail biographique conférait au tableau une valeur de plus car il évoquait une décision imposée par les circonstances de l’époque. Plutôt conservateur par nature, l’artiste se plaçait néanmoins au premier rang des révolutionnaires, il n’était pas encore tout-à-fait à la hauteur de son rôle, il était à genou, reculant légèrement comme pour chercher un appui derrière lui, tenant le fusil d’un geste un peu craintif, le doigt maladroitement posé sur le chien, et cet instant exprimait parfaitement la situation dans laquelle il se trouvait. Ce qu’il rendait là, c’était une image idéale et c’est pour cela qu’elle avait quelque chose de l’étrangeté du rêve, on pouvait lire sur son visage que sa place n’était pas ici en réalité, il s’étonnait, à peine conscient de ce qu’il faisait lui-même dans ce qu’il avait peint de façon très réaliste, et se désavouant d’ailleurs bientôt, il prenait là, en visionnaire, la position d’un homme qui restait à venir. » Peter Weiss, Esthétique de la résistance.

[4] « Mon cher frère, c’est toujours entre-temps du travail que je t’écris, je laboure comme un vrai possédé, j’ai une fureur sourde de travail plus que jamais. Et je crois que ça contribuera à me guérir. Peut-être m’arrivera-t-il une chose comme celle dont parle Eugène Delacroix : “ j’ai trouvé la peinture lorsque je n’avais plus ni dents ni souffle ”, dans ce sens que ma triste maladie me fait travailler avec une fureur sourde, très lentement, mais du matin au soir sans lâcher, et c’est probablement là le secret, travailler longtemps et lentement. »  Van Gogh, Lettre n° 604, à son frère Théo, datant de septembre 1889.

mercredi 25 septembre 2019

VIVRE DE SA PASSION ? OUI. MAIS À QUEL PRIX. À PROPOS DE FAUT BIEN MANGER D’EMANUEL CAMPO.

Les ouvrages nous permettant de nous faire une idée de la façon dont, au jour le jour, je veux dire dans sa réalité triviale et quotidienne, est vécu le métier de poète, sont à mon avis trop rares pour ne pas devoir être signalés. Entre idéalisation romantique et caricature pseudo-naturaliste, il n’est pas toujours facile de se représenter l’existence par exemple d’un jeune homme d’aujourd’hui entré dans les arts, comme aurait dit Murger « sans autre moyen d’existence que l’art lui-même » et « sans autre fortune […] que le courage qui est la vertu des jeunes, et que l’espérance qui est le million des pauvres ».

C’est pourquoi le petit livre d’Emanuel Campo, Faut bien manger, publié l’an dernier par La Boucherie littéraire, ne doit pas être négligé. Certes, on ne saurait affirmer sans se montrer un brin complaisant, qu’au strict plan littéraire, l’ouvrage apporte quoi que ce soit à l’histoire de la poésie. Écrit avec une certaine désinvolture, recourant à bien des facilités du moment, peu ambitieux donc sur la forme, le travail d’Emmanuel Campo intéresse par autre chose. Une sorte de sincérité ou d’honnêteté retorses par lesquelles il parvient, nous dévoilant l’envers du décor, à faire de ses propres faiblesses, une force et à nous sensibiliser de cette manière aux principales contradictions que la condition d’artiste qui est la sienne, oblige à affronter.

lundi 23 septembre 2019

SUR UN GRAND TABLEAU DE FERNAND PELEZ. MISÈRE DES CRITIQUES BOURGEOIS !

Grimaces et misère, Fernand Pelez, 1888, Petit Palais
Il y a dans le monde de l’art, disons plutôt dans le petit monde de la culture qui affecte de s’intéresser à l’art et aux artistes, des attitudes que je ne comprendrai jamais. Ainsi celle qui consiste à refuser de prendre en compte le sujet pour ne s’intéresser qu’à la forme. Déjà dans la Chartreuse de Parme, Stendhal remarquait que « la politique dans une œuvre littéraire » était vue comme « un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier», comme si ce qui déterminait avant tout la vie réelle et souvent malheureuse et souffrante de la plupart des hommes devait se trouver exclu des préoccupations de l’écrivain comme de l’artiste véritable.

mardi 10 septembre 2019

POÈTES EN PEAU DE LÉOPARD !


Je m’agace souvent de mon incapacité à expliquer clairement les raisons qui me font  détester certains des livres ou des poèmes que la curiosité qui m’anime me pousse par ailleurs à découvrir. Rares sont en effet les œuvres qu’au final j’admire sans réserve. Ou que simplement j’aime. Plus nombreuses celles dont il me faut avouer qu’elles m’irritent. Moins d’ailleurs contre leur nature propre que contre l’auteur qu’elles visent en premier lieu, je crois, à mettre en scène.


Pour éviter de me faire ici-bas des ennemis inutiles, je partirai d’un poème que la récente lecture d’un livre original et passionnant de l’historien et archéologue François-Xavier Fauvelle, intitulé À la recherche du sauvage idéal, m’a conduit à rechercher sur le net pour vérifier mes intuitions concernant l’utilisation faîte un peu partout de la poésie dans le domaine politique et social. Dans un des chapitres de son livre, consacré à l’évocation de la figure de Sarah Baartman, la célèbre Vénus hottentote, entraînée hors de son afrique natale pour être exhibée, à Londres puis Paris, tel un animal de foire, Fauvelle raconte l’édifiante cérémonie organisée par les autorités du Cap à l’occasion du retour en Afrique du sud de ses pauvres restes et de leur inhumation dans la petite localité de Hankey proche du lieu sensé avoir été celui de sa naissance.


Le public enfin rassemblé, « officiels en costume-cravate, personnages en habits traditionnels, policiers blancs en uniforme, ouvriers agricoles venus des environs », et la cérémonie officiellement ouverte, voici que «vêtue d'un chemisier à imprimés d'éléphants », une femme monte à la tribune. C’est « une poète », qui dans « les bourrasques de vent [ nous dit Fauvelle ] qui font claquer les calicots et emportent les voix », vient déclamer le poème qu’elle a composé pour celle qu’elle s’autorise, se réclamant des mêmes ancêtres, à nommer allégoriquement, sa « grand-mère » !

lundi 18 mars 2019

À LIRE ! DU TRAVAIL DE JEAN-PASCAL DUBOST. APOLOGIE DU POÈTE EN LIBRE TRAVAILLEUR.


Ceux que l’activité littéraire, de nature plus spécialement poétique, intéressent encore, trouveront j’imagine matières à réflexion et autres nourritures délectables à la lecture du bel ouvrage de Jean-Pascal Dubost, Du travail, paru récemment à l’Atelier Contemporain. Ouvrage comme on dit de résidence, le livre de J.P. Dubost s’écarte toutefois de ce genre souvent un peu léger de production par l’importance de l’investissement personnel dont il fait montre. Du travail est un travail solide. Sérieux. D’un sérieux n’excluant heureusement pas l’humour et la fantaisie. Dont l’intérêt pour moi réside aussi dans le fait qu’il se présente sous la forme d’une aventure de pensée, menée « en état de crise poétique et morale », crise  dont l’auteur nous conte et compte aussi les péripéties, sans les abstraire du pittoresque des circonstances où elles sont nées.

vendredi 8 mars 2019

BIENTÔT L’HEURE DES GRENOUILLES PENSANTES ? RENCONTRES EN MILIEU SCOLAIRE. LA MEL. LA RÉFORME DES LYCÉES...




« Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en réfrigération, — il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de fatalité. La vie consiste, pour nous, à transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clarté et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. »

C’est à ces magnifiques paroles de Nietzsche, extraites du Gai savoir, que je songe immanquablement avant chaque rencontre. Notamment en milieu scolaire. Que j’y intervienne comme poète, même un peu négligé par ses pairs, ou plus indirectement comme accompagnateur et organisateur. 


jeudi 21 février 2019

À LIRE ! DESTINATION DE LA POÉSIE DE FRANÇOIS LEPERLIER AUX ÉDITIONS LURLURE.

François Leperlier nous livre dans cet ouvrage qui ne devrait pas manquer de faire réagir, les réflexions que lui inspire « la situation actuelle de la poésie ». Si la critique qu’il fait des multiples tentatives de médiatisation dont fait aujourd’hui l’objet la poésie et dont par ailleurs il affirme qu’elles restent pour l’essentiel sans effet réel, apparaîtra à certains excessivement radicale, il y aura profit, je pense, pour chacun, à profiter de la vision qu’il donne de la nécessité profonde de l’expérience poétique pour approfondir sa réflexion sur la « destination » de son propre engagement.

Oui. C’est aussi pour moi une évidence. Le poème, cet accompli dispositif de figures, cet assemblage singulier de rythmes et de mots par lesquels il se donne à lire ou entendre, ne peut être dissocié de ce qui vitalement l’anime, le traverse : élan, poussée ; de ce soulèvement profond et comme rassemblé de ce qu’on peut appeler l’être ou l’âme ou l’imagination, l’intelligence peut-être aussi… qu’importe. Et c’est pourquoi, je comprends que certains voient dans ce qu’on appelle poésie, une dimension, une aspiration fondamentales de l’humanité qui bien au-delà des mots s’expriment dans la totalité des activités créatrices par lesquelles, sans cesse, nous ajoutons concrètement comme idéalement, de la réalité à la réalité. De l’imaginaire aux imaginaires. Dont nous sommes tissés.

Sans doute y-a-t-il quelque risque à trop diluer les concepts et continuer à n’évoquer par le mot poésie que le genre littéraire qu’il désigne, tout en restant bien conscient du flou et de la grandissante perméabilité de ses limites, permettra peut-être de nous éviter bien des dialogues de sourds. Toujours est-il que je reconnais bien volontiers à l’ouvrage de François Leperlier, Destination de la poésie, qui y voit, lui, le principe générateur, non seulement de tout art mais de toute expérience de conscience sinon de présence véritables au monde, le mérite de mettre ainsi mieux en lumière le type d’exigence que sa pratique personnelle comme son mode d’existence à l’intérieur de la société, réclament.


vendredi 28 septembre 2018

HONNEUR À CHARLOTTE DELBO ! UN ARTICLE DE CÉCILE VIBAREL.


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Je suis heureux de publier sur ce blog le bel article que Cécile Vibarel m’a envoyé sur la magnifique figure de Charlotte Delbo.



Comme l’écrivait, en 2013, dans le Monde, le célèbre écrivain et journaliste  Jean Hatzfeld, c’est bien « une trilogie d'une beauté littéraire à couper le souffle » qu’au début des années 70, les Editions de Minuit publiaient, sous le titre d’"Auschwitz et après". L'auteur, Charlotte Delbo, ne faisait pas qu’y témoigner de toute l’horreur des camps où, communiste résistante, arrêtée en 1943, elle fut déportée. Elle y faisait preuve d’un formidable talent d’écrivain. D’une telle capacité à comprendre et à répondre aux si complexes enjeux humains et mémoriels que pose l’élaboration d’une parole de vérité sur ces réalités qui excèdent le champ de compréhension de l’intelligence et de la sensibilité ordinaires que l’on ne peut que s’étonner et même s’indigner de la voir toujours aussi mal reconnue.

mercredi 26 septembre 2018

VINGT FOIS SUR LE MÉTIER ! DE NOTRE DIFFICULTÉ À SECOUER LE JOUG DES INDIFFÉRENCES.


Le Titien détail

On connaît la célèbre formule de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». On se doute que pareille prescription n’a que bien peu de chance de se voir retenue dans le contexte d’impérieuse nécessité de vitesse et d’occupation quasi incontrôlée des espaces, auxquelles nous soumettent les univers médiatiques concurrentiels et marchandisés d’aujourd’hui. 


mardi 12 juin 2018

"LA PUISSANCE D'UNE MOUCHE SUR LE PARE-BRISE D'UNE PORSCHE". À LIRE À LA BOUCHERIE LITTÉRAIRE !


Il y a un problème avec le mot poésie : c’est qu’appliqué à quantité de choses qui n’en sont pas,  ce terme leur confère d’ordinaire une forte valeur ajoutée alors que la chose ou les choses, restons vague, que ce terme en principe désigne, souffrent publiquement d’une cruelle désaffection. Bref, la poésie, il semble qu’on en ait d’autant plus plein la bouche qu’on n’en lit dans le fond jamais. 



De cet amer constat, le livre de Marc Guimo que vient, à sa manière un peu provocatrice, de sortir pour le Marché de la poésie qui s’achève, la Boucherie littéraire, tire une suite de variations qu’on pourrait presque dire désopilantes, si l’on était certain que le lecteur pouvait se rappeler l’origine médicale de ce mot. Car c’est vrai qu’avec cette espèce de liberté relâchée de ton et de langage, cette prise plus directe sur la trivialité de nos existences quotidiennes, par laquelle un certain nombre de jeunes auteurs entendent se démarquer du style un peu guindé, gourmet, un brin Guermantes et constipé qu’ils prêtent sans trop les connaître à leurs aînés, l’ouvrage de Guimo fait du bien et désobstrue un peu les rates, même si pour finir on peut sans doute lui préférer les réflexions et les confidences autrement plus élaborées et nourrissantes qu’on trouve par exemple dans l’Écrire et surtout le Basse langue de Christiane Veschambre, parues ces derniers temps, chez Isabelle Sauvage.

vendredi 16 mars 2018

PAROLE ET BARBARIE. UN HOMME AVEC UNE MOUCHE DANS LA BOUCHE DU POÈTE IRAKIEN ALI THAREB.


On s’étonnera peut-être de voir commencer une note de lecture portant sur le recueil d’un jeune poète irakien par l’évocation d’une photographie représentant l’exécution en janvier 43 dans la ville de Bosanska Krupa, en Bosnie, d’une résistante yougoslave de 17 ans, Lepa Svetozara Radić, coupable d’avoir tiré sur des soldats allemands.


Cette image sidérante que le hasard vient de me mettre sous les yeux, interroge puissamment sur notre capacité à réagir face aux atrocités dont, pour les plus chanceux d’entre nous, nous ne sommes que les témoins lointains. Et sur la possibilité surtout que nous avons de leur donner sens par la seule vertu de la parole.

jeudi 15 février 2018

DÉCHIRER NOTRE FILET MENTAL. GALERIE MONTAGNAISE DE DIDIER BOURDA.



À quoi se mesure l’importance ou la nécessité d’une œuvre ? Et d’ailleurs à quoi bon mesurer ? Étalonner. Classer. Toujours hiérarchiser. Difficile quand même de négliger le fait qu’il existe des œuvres qui par l’ouverture de l’intelligence sensible qui préside à leur écriture, excèdent, par la profondeur des questions et l’importance des éléments qu’elles convoquent, l’attention  toute relative que méritent la plupart des petites combinaisons poético-narcissiques par lesquelles certains parviennent à faire malgré tout illusion.


Galerie montagnaise, du béarnais Didier Bourda, est justement de ces livres majeurs qui, sans renoncer en rien à la nécessité de dire ses quatre vérités à notre triste époque, présente aussi la féroce ambition de redonner à la poésie quelque chose de la magie profonde, de la nécessité vitale, du lien originel aussi, qu’au sein de sociétés depuis longtemps disparues, elle entretenait avec le monde.  

vendredi 17 novembre 2017

SUR NOTRE INCAPACITÉ À NOUS SOULEVER CONTRE CE QUI EST DÉTESTABLE.

Pour des raisons que chacun comprendra et qui débordent largement le parallèle que je faisais entre les mutineries de 1917 et « le délire officiel » de Noël, au moment où d’aucuns se sentent malgré eux, enrôlés dans la défense d’un modèle social dont on voit de plus en plus clairement qu’il ne profite qu’à une minorité d’individus qui se sont, semble-t-il, donnés comme objectif d’exploiter le plus possible leurs semblables, pour ne pas parler des ressources communes de la terre, je crois bon de revenir sur le livre de l’historien André Loez, que j’ai présenté sur mon ancien blog en décembre 2013. Il offrira peut-être à chacun de quoi comprendre en partie les raisons actuelles de notre incapacité à nous soulever contre un état des choses que nous sommes, je pense, de plus en plus nombreux à trouver détestable.

Tout vrai lecteur le sait. À l'intérieur de soi, c'est tout un jeu de configurations et de reconfigurations qui se produit durant le temps de la lecture. Là s'échangent des temporalités. Des situations. Des préoccupations. Celles bien entendu de l'ouvrage et des récits qu'il met en œuvre. Celles aussi qui nous sont propres et qu'aucune lecture même la plus captivante n'est en mesure de suspendre totalement.

Il en résulte parfois des mises en relation surprenantes.

Lisant le très important livre d'André Loez sur les mutins de 1917, que nous ne saurions trop conseiller en prévision des commémorations tous azimuts à venir, tandis que nous subissions la terrible pression commerciale correspondant à ce que Baudelaire appelait déjà dans les Petits Poèmes en Prose, l'"explosion du nouvel an", quelque chose en nous, malgré l'évidente différence des matières, malgré le caractère paradoxal et même possiblement choquant de leur rapprochement, nous enjoignait à chercher ce que ces refus de la guerre étudiés de façon si attentive par l'historien, un peu dans la lignée des préconisations du Michel de Certeau de l'Invention du quotidien, s'efforçaient aussi de nous faire entendre sur notre propre attitude à l'égard de ce qu'il est possible de considérer aujourd'hui comme l'obligation sociale de fête.

mercredi 28 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MOUJIK, MOUJIK, DE SOPHIE G. LUCAS.

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Il est des livres qu’on n’écrit pas sans colère. Non de cette colère furieuse des forcenés mais de cette « triste colère » qu’évoque le poète Alexandre Blok qui monte en soi face aux manquements dont notre société nous fournit régulièrement le spectacle.

Non que nous soyons obsédés par cette façon dont nos sociétés traitent la foule de ceux qu’elle relègue de plus en plus à leurs marges. Dans un monde où des poignées d’hommes peuvent en toute apparente légalité posséder l’équivalent des richesses de tout un continent et où la plupart trouve normal qu’un sportif ou un dirigeant d’entreprise gagnent en un mois plus d’une vie de salaire d’un ouvrier qui risque, sur les chantiers qu’il enchaîne, sa santé quand ce n’est pas sa vie, la misère, si ce n’est au cinéma, ne fait pas vraiment scandale et même si dans nos villes elle s’expose assez clairement, nous savons parfaitement en détourner le regard, lui opposer une sorte d’opacité rétinienne, d’indifférence intime qui n’est sans doute qu’une des conditions du maintien de notre propre tranquillité ou sécurité affectives.

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C’est pourquoi un travail comme celui qu’a mené Sophie G. Lucas, avec moujik moujik que les éditions de la Contre Allée ont eu l’intelligence de rééditer après une première publication en 2010 aux Editions des Etats civils de Marseille, doit être tout particulièrement salué. Précédé par une épigraphe empruntée à Jehan Rictus, ce poète méprisé qui se voulait l’ « Homère de la Débine » et n’hésitait pas à en appeler à « la vaste et triomphante jacquerie, l’assaut dernier et désespéré des masses vers les joies d’Ici-bas, vers la vie heureuse et confortable, l’Art et la Beauté, tous les éléments du Bonheur dont les humbles sont injustement privés et auxquels ils ont droit », l’ouvrage de Sophie G. Lucas s’attache à ce « qu’on voit de nouveau ces hommes et ces femmes de la rue. Qu’on les regarde ». Qu’on se confronte à cette part de vie et de mort que leur corps, le décor dans lequel ils vivent et les mots qu’ils utilisent ont à raconter. À cet insidieux et collectif mépris de la personne qu’ils ont aussi à dénoncer.

vendredi 12 mai 2017

NOTRE ENGAGEMENT VÉRITABLE. POUR UNE PÉDAGOGIE DU DÉSIR. NON DE LA CERTITUDE.

Moment de lecture animé par Justine Francioli
au Lycée Wallon de Valenciennes. Photos de Maxime Delporte.
« Il y a poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie. » C’est dans cette perspective dont j’emprunte ici la formulation au Manifeste de mon ancien professeur Henri Meschonnic, que les Découvreurs conçoivent l’essentiel de leurs interventions. Tant nous pensons que les jeunes ont besoin de parole. Non d’une parole qui impose, subjugue mais d’une parole qui relie. Nourrisse et émancipe.

Accablé de messages, subliminaux et autres, notre esprit n’a pas besoin qu’on cherche à l’embrigader davantage. Il a besoin d’oxygène et d’échange. Et qu’on lui montre de quoi il est, sans toujours le savoir, capable. Il lui faut pour cela l’impulsion qui l’amène à prendre conscience et plus encore à s’émerveiller de ce pouvoir que nous avons, non simplement de sentir, de nommer ou de décrire le monde mais de lui donner sens, de le constituer en représentation, de lui donner poétiquement figure, pour nous le rendre quand même un peu plus habitable.

Grâce aux libérateurs que sont, pour l’esprit et la sensibilité, devenus aujourd’hui les poètes, multiples sont les voies qui s’ouvrent à chacun pour inventer sa parole, opération qui comme le rappelle bien l’étymologie suppose qu’elle puise aussi bien en soi que hors de soi, dans le monde mais dans la langue aussi, les éléments qui lui sont nécessaires.

Mais essentiel est d’abord le désir capable d’entraîner à ne pas simplement reproduire. Pour dire à l’unisson. Avec la voix toujours un peu étouffante des autres. Et c’est ce désir avant tout d’une parole qui se cherche et doit apprendre à se trouver que les rencontres que nous proposons tentent de susciter.
Travaux d'élèves autour des Découvreurs
au  CDI de Bruay la Buissière avec Delphine Cuvellier

Nous ne cherchons pas justement dans les classes à repérer ces futurs Andromède de sous-préfecture dont  se moquait à juste titre le peu sympathique Claudel. En encourageant ce dévoiement sentimental qui fait les fausses lyriques, ces emportements indignés, ces compassions comme ces célébrations affectées qui passent encore trop souvent pour le propre de la sensibilité poétique, certains trahissent leur mission qui n’est pas de favoriser les comportements de connivence, les soumissions hypocrites à des valeurs de façade, mais d’apprendre à chacun à s’envisager dans sa propre distance. Il y a une morale de l’écriture. Qui est de soucieux nouages. Entre les mots et les choses. Entre les autres et nous-mêmes. Entre l’expérience directement vécue et celle qui ne passe que par l’imaginaire. Entre ce que je voudrais dire et ce que je suis capable de dire. Entre ce que je croyais dire et ce que je dis vraiment. Entre mensonge et sincérité, honnêteté et imposture, c’est à dire entre tous les degrés de l’adhésion ou de la complicité à soi-même dont nous sommes capables ...


Un groupe d'élèves de Jean-Bart Dunkerque avec Eric Davenne
Allez ! La tête encore toute prise des belles réalisations des uns et de la chaleureuse et audacieuse participation des autres, j’avais entrepris ce billet pour témoigner de ma reconnaissance envers l’accueil que m’auront accordé les élèves et leurs professeurs des lycées Wallon de Valenciennes, Carnot de Bruay la Buissière et Jean-Bart de Dunkerque où je viens de me rendre ces jours derniers en compagnie pour le premier nommé de Geneviève Peigné. Et voilà ce que fait finalement la parole. Elle entraîne. Détourne. S’échappe. Heureusement aussi elle revient. Alors oui revenons ! Que je puisse redire à quel point j’ai été heureux de partager avec tous ces jeunes et je le dis encore avec leurs bien valeureux professeurs, cette expérience de rencontres dont j’ai le bon espoir qu’elles soient parvenues à nous faire oublier l’accessoire et l’anecdotique pour nous maintenir bien au-dessus de toutes nos prétendues certitudes au niveau des plus vivifiantes et joyeuses curiosités.

mercredi 1 mars 2017

OÙ SE TROUVE TOUJOURS LA POÉSIE. TÉMOIN DE SOPHIE G. LUCAS.

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À quoi donc correspond cette poésie dépoétisée dont parlent aujourd’hui certains et qui s’élaborerait indépendamment des propriétés d’image et de chant sur lesquelles ce genre s’est, depuis les origines, construit ?

samedi 18 février 2017

ABATTOIRS. ON N'A PAS LE DROIT DE COMBINER LES MAUX DE L'ÂGE ATOMIQUE AVEC LA SAUVAGERIE DE L'ÂGE DE PIERRE !



https://drive.google.com/open?id=0Bzp8y58gwcB3TlZ2SlhIak9qTWM
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Les scandales récents concernant le traitement des animaux dans les abattoirs m’incitent à mettre aujourd’hui en ligne un extrait des entretiens que Marguerite Yourcenar a donné en 1980 au journaliste Matthieu Galley.

On appréciera, j’espère, la largeur de vue de la Dame de Mount Desert. Et comme elle s’y montre capable de donner sens à une forme d’habitation du monde  dont il semble que nous nous éloignions chaque jour à grands pas.

Nous avons complété ses propos par un extrait tiré de l’oeuvre de Jean-Christophe Bailly dont nous ne saurions trop recommander sur le sujet, le livre intitulé Le Versant animal.

Et pourquoi ne pas redécouvrir aussi l’extraordinaire ouvrage d’Upton Sinclair, La Jungle (1906), consacré aux célèbres abattoirs de Chicago, un livre dont on dit qu’il amena le Président des Etats-Unis de l’époque, à renoncer à consommer des saucisses à son petit déjeuner !