CITATIONS DU JOUR

 Dimanche 22 novembre 2015
ZADKINE
« Pour mon compte, je me représente avec assez de netteté comment d'une sorte de décision froide, d'une sorte d'horreur folle du désespoir, d'une volonté de ne pas être vaincu par les ténèbres, naquit cette résolution qui me fit, en septembre 1939, écrire les premiers poèmes du Crève-cœur. Il me semble que sans eux, à cette heure noire où tout ce que je tenais pour grand, pour beau, pour bon, pour pur était traîné dans l'effroyable merde du mensonge, où s'essayaient les contre-vérités qui devaient éclater en bouquet dans la bouche balbutiante de la trahison neuf mois plus tard, le temps d'une monstrueuse grossesse... il me semble que sans ces vers écrits, sans cette confidence de ma croyance perpétuée, de mon refus d'abandonner dans la peur policière mon sens de la dignité humaine, je n'aurais pas, non je n'aurais pas survécu. »

Louis ARAGON, Les mots sont lourds par quoi j’aime et je hais, 1944


Lundi 23 novembre 2015
« Il est possible d'affirmer que le fait de souffrir avec les autres est une forme de littérature qui cherche ardemment ses mots. La souffrance immédiate, ouverte, se distingue de la souffrance lointaine en particulier par le fait qu'elle ne cherche pas ses mots, en tout cas pas au moment où elle est ressentie. En comparaison de la souffrance fermée, la souffrance ouverte est timide, renfermée et avare de ses paroles. »

 Stig DAGERMAN, Un Automne allemand, 1947



Mardi 24 novembre 2015

« Se battre haut et fort, est très brave
Mais de plus nobles, - j'en sais
Qui chargent en leur sein
La Cavalerie du Malheur -

Vainquent, - et les nations ne le voient pas -
Tombent - et nul ne le remarque -
Dont nul Pays, d'un amour patriote
Ne contemple les yeux mourants »
                                                                                           Emily DICKINSON                                                                                                          traduction Claire Malroux                     

Mercredi 25 novembre 2015  

Picabia, Idylle, MBA Grenoble
" Grâce à un don qui était général, qui est maintenant condamné à l'atrophie, et qu'il leur faudrait conserver par tous les moyens, [les poètes ] devraient maintenir ouverts les accès entre les êtres." 
Elias CANETTI, La Conscience des mots, 1975
 Samedi 28 novembre 2015

Quand tu lis tes poèmes, ne cherche pas à faire exploser les vitres dans l’arrondissement d’à côté...

FERLINGHETTI
 Poésie: Art de l'insurrection, 2007

Jeudi 3 décembre 2015
Chapelle des espagnols (détail) Santa Maria Novella Florence

Ce qui rend les mauvais poètes plus mauvais encore, c’est qu’ils ne lisent que des poètes (comme les mauvais philosophes ne lisent que des philosophes), alors qu’ils tireraient un plus grand profit d’un livre de botanique ou de géologie. On ne s’enrichit qu’en fréquentant des disciplines étrangères à la sienne. Cela n’est vrai, bien entendu, que pour les domaines où le moi sévit.

Emil CIORAN, De l’inconvénient d’être né, 1973



Mercredi 9 décembre 2015

Il y a des mots qui ne signifient rien
Mais il y a quelque chose à signifier
Non pas une déclaration incarnant la vérité
Mais une chose
Qui est. C’est le travail du poète
De subir les choses du monde
Et de les dire à travers lui.

Georges OPPEN

  Samedi 2 janvier 2016


 
Vallée des Temples Agrigente

"Est-ce le pré que nous voyons, ou bien voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? … Ce que nous appelons voir le pré est-ce simplement un effet de nos sens approximatifs et grossiers; un ensemble existe seulement en tant qu'il est formé d'éléments distincts. Ce n'est pas la peine de les compter, le nombre importe peu; ce qui importe, c'est de saisir en un seul coup d'œil une à une les petites plantes, individuellement, dans leurs particularités et leurs différences. Et non seulement de les voir: de les penser. Au lieu de penser pré, penser cette tige avec deux feuilles de trèfle, cette feuille lancéolée un peu voûtée, ce corymbe si mince… Palomar est devenu distrait, il pense à l'univers. Il essaie d'appliquer à l'univers tout ce qu'il a pensé du pré. L'univers comme cosmos régulier et ordonné, ou comme prolifération chaotique. L'univers fini peut-être, mais innombrable, aux limites instables, qui ouvre en lui d'autres univers. L'univers, ensemble de corps célestes, nébuleuses, poussières, champs de forces, intersections de champs, ensembles d'ensembles…"
Italo CALVINO, Palomar, 1983




Lundi 25 janvier 2016

Simone Martini et Lippo Memmi, 1333, Offices Florence.
Nous sommes désormais dans une civilisation de l'écrit, mais chacun a toujours besoin de l'oralité pour prendre sa place dans le monde. Seulement, il me semble que nous bavardons beaucoup, c'est fou ce qu'on parle de soi, ce qu'on s'exprime sur soi ! En revanche, peut-être ne savons-nous plus poser de questions, écouter comment l'autre nous fait signe par sa parole et par sa voix. Nous pratiquons une oralité un peu sourde.
Arlette FARGE
Entretien à l’occasion de la parution de son Essai pour une histoire des voix au XVIIIe siècle, 2009








Dimanche 27 février 2016

Gaïa et le Temps entourés de 4 enfants (les saisons ? ) Munich
Pourquoi est-il si important de définir des peuples là où l'on parlait d'une Nature connue par la science ou d'une Création prêchée par des religions ? Pour pouvoir donner de la place à d'autres peuples, d'autres occupations du sol, d'autres façons d'être au monde. On ne souligne pas assez, en effet, que le Nouveau Régime Climatique a ceci d'étonnant qu'il impose une solidarité terrible et totalement imprévue entre victimes et responsables. Désormais c'est au coeur de la Beauce aussi bien qu'en Nouvelle-Guinée, en Californie aussi bien qu'au Bangladesh, au beau milieu de Pékin autant qu'à travers les vastes territoires des Inuits que la prise de terre se fait le plus violemment et que les rétroactions de ladite Terre sont les plus vertigineuses. Le Nouveau Régime Climatique a ceci de rafraîchissant, si j'ose dire, qu'il commence à rassembler des peuples également impactés.
Bruno LATOUR
Face à Gaïa, 2015
Bruno LATOUR
Face à Gaïa, 2015






Mardi 31 mai 2016

Faire acte de poésie serait-ce opérer le transfert de quelque chose d'entier comme la vie dans une expression également entière comme le poème – ou bien n'est-ce là qu'une illusion dictée par le désir utopique de réunir enfin ce qui tout au plus se croise dans la représentation comme font le corps et son reflet dans le miroir? Je pense tout à coup au vieux Matisse pour la raison probablement qu'il me fait apercevoir un geste plus visible que tous les gestes d'écriture. Matisse, dans les dernières années de sa vie, gouachait de grandes feuilles de papier pour en faire des espaces monochromes, en fait des blocs d'espaces comme on pourrait parler de volumes d'air. Puis il prenait une paire de ciseaux et, a-t-il raconté à André Verdet : "Vous ne pouvez vous figurer à quel point la sensation du vol qui se dégage en moi m'aide à mieux ajuster ma main quand elle conduit le trajet des ciseaux..."
Décor de plat, Musée Sandelin Saint-Omer
Cette confidence m'obsède depuis des années qu'elle me donne à voir la vieille main libérée de toute pesanteur et découpant l'espace à la manière de l'aile d'un oiseau. Aucun doute, la main s'est bien envolée pour tracer par exemple les contours d'un nu bleu et en sculpter le volume dans le bloc d'air... Et pourtant le voici à présent au mur – comme n'importe quelle image peinte, au mur et tout empaillé de papier... Il arrive néanmoins que la vibration revienne révéler la vraie nature en faisant trembler l'air bleu, mais le plus souvent rien ne bouge.
Dès que la main a perdu ses ailes, c'est comme si elle n'avait jamais volé, sinon le temps d'une illusion. . 

Bernard NOËL
L’Espace du poème, 1998

Jeudi 9 juin 2016

Les livres, je les aimais tout entière chaque fois qu’il m’en arrivait un – ce n’était pas une maison avec livres là où je vivais mais chaque individu-livre y entrant, à l’occasion, était accueilli à l’égal des choses qui permettaient de vivre comme la nourriture, le charbon, les vêtements, le buffet, le robinet, le poste de radio.
Et ils étaient comme eux : ils existaient. Lire un livre c’était vivre quelque chose dont on était l’acteur – sujet et objet. Je n’imaginais pas quelqu’un d’autre, quelqu’un d’extérieur à ce qui se passait quand on lisait le livre, puisse en être l’auteur.
Christiane VESCHAMBRE
Basse langue, 2016