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vendredi 28 avril 2017

TOUS LES CLAVIERS SONT LÉGITIMES ! MACHINE ARRIÈRE DE SAMANTHA BARENDSON.

 Photographie réalisée par l'artiste américaine Sally Mann
Percevoir et déguster les différences, entretenir nos capacités de réaction vive et curieuse face à l’heureuse diversité aujourd’hui menacée du monde, de Montaigne voyageur à Victor Segalen, l’exote, les grandes figures ne manquent pas qui m’encouragent à ne pas rester prisonnier, comme disait aussi Francis Ponge, de ma rainure humaine. Et rien ne me déplaît tant que de voir comme à l’intérieur du petit milieu poétique qui de cette façon ne sera jamais grand, à quel point le triste esprit de chapelle fait que beaucoup s’appliquent – dans les limites d’invention bien sûr hors desquelles il n’y aurait point d’art – à dupliquer le même et s’entendent à mépriser ce qui ne ressemble pas.

Il y a loin entre le livre d’Alexander Dickow que j’ai présenté il y a quelques jours et celui de Samantha Barendson dont je compte parler aujourd’hui. Et ce qui me retient dans cette Machine arrière que Samantha Barendson vient de publier à la Passe du vent, n’est pas du ressort de l’inventivité formelle ou de la profondeur de champ. De cette espèce de conjuration élargie d’intelligence qu’on trouve à l’oeuvre dans la Rhapsodie curieuse du poète franco-américain. Non, le mérite de la suite de poèmes simples et courts qui compose Machine arrière tient justement à son immédiateté. Son évidence qui fait qu’on ne s’interroge pas sur le fond, les arrière -fonds, la préparation, les complications, les superpositions que seraient supposée présenter chacune des lignes de ces textes mais qu’on peut étaler ces derniers devant soi, avec tout le plaisir et la curiosité qu’on tire d’un jeu de photographies où se lirait l’histoire bien séquencée et pas trop difficile à reconnaître, d’une vie.

Une vie, Samantha Barendson en a une. À la fois singulière et commune. Née en 1976 en Espagne, de père italien et de mère argentine, vivant actuellement à Lyon, elle jouit du rare avantage de ne pas se retrouver enfermée dans l’espace d’une seule culture, de pouvoir jeter ses connaissances, sa société, ses affections peut-être pas comme l’écrivait Montaigne, à tout le genre humain, du moins à une bien plus vaste partie que la plupart d’entre nous. Mais ces appartenances multiples, jointes au fait d’avoir été beaucoup trop tôt privée de la présence de son père et d’avoir été plus que d’autres ensuite apparemment ballotée de lieu en lieu, expliquent peut-être ce besoin qu’elle manifeste dans son travail de fixer comme elle peut les moments de sa vie qui lui reviennent. Et sa façon d’utiliser le recours que constitue la poésie, pour retenir dans les mots et en faire mémoire, l’essentiel de ce qui sans eux finirait par se perdre dans les sombres buées du temps.

Et c’est cela que je voudrais faire entendre. Qu’en matière de poésie, comme le disait en son temps Jules Laforgue, « tous les claviers sont légitimes ». À la condition toutefois que l’air que nous joue ou se joue le poème soit quand même porté par une nécessité intérieure. Condition qui seule à mon avis est de nature à produire la résonance. Et j’imagine ici que nos jeunes reconnaîtront aisément dans les poèmes de Samantha Barendson des images de leur propre vie. Et que la liberté, la limpide désinvolture avec laquelle elle parle, la crudité aussi parfois dont elle fait preuve dans ses notations, sans négliger l’aisance avec laquelle elle dépouille sa phrase pour la réduire à ses plus simples composantes, ignorant presque totalement toute subordination et jouant presque essentiellement de la parataxe pour tout faire advenir au premier plan, oui cette liberté à laquelle d’aucuns reprocheront sans doute une certaine superficialité, ne manquera pas d’autoriser les jeunes qui la liront à chercher à leur tour à mieux se relier à leur vie propre par de voisines inventions de parole.

Dans l’entretien qu’à la fin de Machine arrière le poète Thierry Renard mène avec Samantha Barendson, cette dernière signale qu’avec le collectif qui s’est nommé « le syndicat des poètes qui vont mourir un jour », elle se donne comme objectif de « dépoussiérer l’idée fausse que se font généralement les gens d’une poésie élitiste, intellectuelle, inaccessible ou incompréhensible » se proposant à l’opposé de la rendre «  sexy, dynamique, drôle, percutante, forte, bouleversante, entêtante, présente ». Ouf ! Et de l’introduire, notamment par la scène et la voix - où c’est vrai ces textes trouvent le grain et l’épaisseur qui leur manquent parfois un peu sur la page - dans les divers lieux du quotidien. Certes, tout cela relève de ces beaux discours programmatiques qui sont plus faciles à proférer qu’à illustrer dans les faits. Et comme j’ai pu déjà m’en expliquer (ici) cela risque encore de conduire à cette sorte d’anti-intellectualisme niais où la poésie qui reste quand même un langage autre et de résistance pourrait perdre beaucoup de sa nécessité profonde. N’empêche que d’entreprendre de rendre cette chose qu’on appelle « poésie » plus présente et de s’efforcer de la rapprocher des gens, sans mépris, sans complaisance et sans connivence excessive est un projet bien plus cher à mon coeur que de participer à certaines entreprises de promotion cuistres et jargonnesques qui ne relèvent clairement que d’un gros souci de parade, d’entre soi et de distinction. 

vendredi 10 mars 2017

MAIS CE DÉSIR JAMAIS REPU DE S’INVENTER POUR VIVRE... GÉRARD CARTIER. LES MÉTAMORPHOSES

Cliquer dans l'image pour lire des extraits

Gérard Cartier qui conclut son recueil par une « table » replaçant chacun de ses textes à l’intérieur d’un grand dîner aux services gourmands, appréciera sûrement que j’entame cet hommage en révélant que ses poèmes, tout comme ceux d’un poète comme Etienne Faure, dont je le sens personnellement proche, sont à chaque fois pour moi l’occasion d’une lente et attentive dégustation qui presqu’à chaque mot, chaque mouvement de pensée – mais de pensée sensible –  fait que je me sens parcouru de tout un tremblement d’ondes, qu’elles s’étendent sur toutes les surfaces de signification qu’enferme aujourd’hui mon dictionnaire intérieur, ou viennent émouvoir les multiples souvenirs d’une vie passée à lire, écrire et surtout habiter et apprendre à aimer le monde.

On sait qu’une telle poésie, intelligente, cultivée, nuancée et sensible n’est plus trop pour plaire à nos contemporains. Qui se fatiguent vite à suivre ces manœuvres de formes naviguant entre l’intelligible clarté de l’idée rassurante et la réalité toujours un peu fuyante du sentiment qui en constitue le tissu profond et tout baigné d’humeurs. Qu’importe. Nous n’écrivons pas pour les analphabètes. Qui au passage ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Et peuvent être parfois, plus que nous, cuirassés de diplômes.

Les Métamorphoses de Gérard Cartier ne sont pas de ces livres que nourrit une réalité bien précise. Qu’ils s’acharnent à épuiser. À circonscrire. C’est au contraire un livre d’expérience par lequel l’auteur se livrant au langage, à l’aventure de la parole, cherche en quelque sorte à illimiter ses possibles, libérer ce qui peut toujours et encore en lui et par lui se dire. La hantise d’être vivant. Et de se réjouir de voir. Savoir. Approcher et toucher.  Écouter et entendre. Goûter à. Tout ce qui, bien entendu, se trouve à portée, ou pas, dans le monde.

Le titre des principales parties du livre fournit en quelque sorte le programme de cette jouissive et dévorante entreprise : Épouser le monde (partie 1), Faire de soi sa discipline (partie 2), Cultiver ses vices (partie 3), Donner sens au chaos (partie 4), Hasarder tous les sentiments (partie 5), Multiplier les formes (Partie 6). 

Des verbes donc. Des verbes. Et des résolutions. Car il y a urgence encore à vivre. Surtout pour « qui passe / Sur un pied la frontière de l’âge et vacille / De son lourd vin d’aînesse ». Et se découvre «  si tardif à célébrer le monde et courir après le temps ».

Peut-être qu’on l’aura compris sans que j’en dise maintenant davantage. Le livre de Gérard Cartier est de ces livres éternellement jeunes que seuls écrivent ceux qui en arrivent au point d’avoir à compter sur leurs doigts les belles et courtes années qu’il leur reste à bien vivre.

Sans crainte d’avoir à quitter bientôt – c’est notre lot -  la salle du banquet dont ils auront sur le papier su recueillir les restes : Bénie la table et les longs amis....