lundi 23 septembre 2019

SUR UN GRAND TABLEAU DE FERNAND PELEZ. MISÈRE DES CRITIQUES BOURGEOIS !

Grimaces et misère, Fernand Pelez, 1888, Petit Palais
Il y a dans le monde de l’art, disons plutôt dans le petit monde de la culture qui affecte de s’intéresser à l’art et aux artistes, des attitudes que je ne comprendrai jamais. Ainsi celle qui consiste à refuser de prendre en compte le sujet pour ne s’intéresser qu’à la forme. Déjà dans la Chartreuse de Parme, Stendhal remarquait que « la politique dans une œuvre littéraire » était vue comme « un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier», comme si ce qui déterminait avant tout la vie réelle et souvent malheureuse et souffrante de la plupart des hommes devait se trouver exclu des préoccupations de l’écrivain comme de l’artiste véritable.


Nous allons donc parler, pour reprendre l’expression de Stendhal, « de fort vilaines choses ». Il y a quelques mois je découvrais au Petit Palais dans Paris, à côté de quelques beaux tableaux de Maurice Denis, Mary Cassat et d’un magnifique soleil couchant de Monet, une impressionnante composition, dont je m’étonnais de n’avoir jamais entendu parler comme de n’en avoir jamais, nulle part, vu l’ombre même d’une reproduction. C’est que, à l’instar de la plupart de ces toiles de la fin de l’avant-siècle dernier, demeurées à l’écart de la formule impressionniste, elle s’était sans doute vue condamner, par l’un de ces professionnels pour qui l’art n’est qu’incessante succession d’inventions formelles, à finir, pour ne s’être pas montrée suffisamment à la hauteur des grandes révolutions picturales modernes, dans le sombre in pace des réserves.

Heureusement, les responsables culturels mis à leur tour, dans l’infernale obligation d’alimenter l’actuel système de curiosité généralisée et d’en faire de plus en plus vite tourner le tourniquet, des œuvres jusqu’ici méprisées retrouvent une seconde vie nous permettant d’interroger autrement non seulement l’histoire de l’art mais la relation qu’avec lui nous entretenons.

Grimaces et misère, le tableau de Fernand Pelez qu’on peut désormais voir dans une des grandes salles du Petit Palais est une œuvre monumentale représentant en cinq panneaux subtilement assemblés une parade foraine regroupant une dizaine de personnages. Représentés frontalement, dans l’alignement d’une estrade, ces saltimbanques illustrent de manière poignante la triste condition de ces gens du spectacle dont le métier est de tenter de distraire, pour quelques sous, le public populaire de leur temps. Du plus jeune, un enfant à peine plus grand que son tambour, qu’on voit pleurant à l’extrémité gauche du tableau, au plus vieux, un joueur d’ophicléide « voûté, caduc, décrépit » comme dirait Baudelaire, « une ruine d’homme, adossé » à sa chaise, qu’on voit sur l’autre bord, tout respire en effet la misère, même si le groupe central composé d’un clown et d’un bonimenteur s’évertue par ses grimaces ou son air réjoui à donner l’illusion d’une fausse gaieté. Impossible de ne pas être frappé par ce tableau qui fit sensation au Salon de 1888 mais demeura jusqu’à la mort de Pelez, en 1913, dans son atelier, l’artiste répondant, dit-on, aux divers acheteurs qui le sollicitaient, par cette phrase où se retrouve l’esprit encore un peu fanfaron de l’époque : "Je ne suis pas le tapissier des bourgeois ; un jour peut-être je peindrai la misère des riches, et ce sera terrible".

Malgré la considération que semblent à l’époque lui avoir témoignée les institutions, les œuvres magnifiquement naturalistes de Pelez ne manquèrent bien sûr pas de susciter l’ire des parfaits défenseurs de l’art, les uns l’accusant d’exhiber des figures si misérables qu’elles en devenaient répugnantes, les autres de tremper ses pinceaux dans la boue, un certain Seymour de Ricci, historien d'art, épigraphiste, collectionneur et journaliste, ancien de Jeanson de Sailly, familier des Reinach à qui l’on doit la célèbre villa Kérylos où notre Président invita récemment le chef de l’état chinois, habitué du salon d’Anatole France aussi bien que de celui de la princesse Bibesco, n’hésitant pas dans les colonnes du Figaro à s’élever à la mort de l’artiste contre l’achat par l’Etat de quatre de ses toiles dans des termes que chacun appréciera :  « Hélas ! Pour tout potage, nous devons nous contenter de quatre Pelez ! Et de quels Pelez ! De la peinture de concierge sensible (…) A qui fera t’on croire que ce Pelez (de Cordova, s’il vous plait) qui s’intitule « artiste-peintre » (…) soit qualifié pour représenter aux yeux de la postérité l’art français du début du XXème siècle ».

Les expulsés ou Sans asile, Pelez
Peinture de concierge sensible ! On frémit justement devant tant d’insensibilité, tant de mépris de classe. Se demandant à quoi peuvent donc être humainement utiles cette somme énorme de connaissances, ces trésors d’érudition assemblés tout au long de sa vie par ce de Ricci, ce grand personnage honoré, décoré, partout reçu, élu, mais incapable de s’émouvoir à la représentation des misères tellement réelles de toute une partie de ses semblables.

Un martyr ou le petit marchand de violettes, Pelez
Ce profond déni des injustices sociales qui empêche de voir dans l’œuvre jusqu’à l’art même, pourtant évident du peintre, ne semble pas avoir disparu comme en témoignent les réactions d’un critique des pages culture du Figaro qui à l’occasion de la rétrospective des œuvres de Pelez organisée en 2009 au Petit Palais ose l’immonde commentaire suivant : " Mendiants et souffreteux abondent pour accuser, en silence ou dans un désordre carnavalesque, la IIIème république… reste que tant de morbidité et de défaitisme finit par écœurer". Et puis, remarque un autre, dans Connaissance des Arts : "fallait-il monter cette rétrospective ? la production de Pelez oscillant entre paupérisme et académisme, reste faible. Certes il y a dans tous ces sujets larmoyants et ces grandes machines décoratives quelques éclairs de génie….mais vu le prix d'une rétrospective, ne faut-il pas consacrer son temps et son énergie à des artistes qui en valent la peine, qui ont une vision novatrice, qui nous interpellent encore aujourd'hui ?"  

Sûr qu’il est important pour l’art de savoir se renouveler. Sûr que l’artiste, quel que soit son domaine d’expression, a aussi pour mission d’expérimenter et de découvrir des formules et des terres nouvelles. Mais n’a –t-il pas tout autant l’obligation de nous aider par là à mieux habiter le monde et élargir toujours davantage les frontières de notre humanité ? L’art qui n’invente que des formes est certes un art utile dont les inventions se retrouvent dans le design, la mode, la publicité voire la communication qui architecturent aujourd’hui notre rapport sensible de plus en plus superficiel aux idées comme aux choses. Mais l’art qui sait attirer notre attention sur les réalités les plus révoltantes, les misères, les grimaces et dresser comme le fit Pelez le martyrologe de son époque, ne doit pas être ainsi dénigré.  « La culture, écrit Peter Weiss dans Esthétique de la résistance, c’est la contradiction et la révolte ». Dès que la révolte disparaît, qu’on commence à se taire, se résigner, « la culture disparaît , il n’y a plus que le cérémonial , le rituel ».

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