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mercredi 20 juin 2018

AUTOPORTRAIT AUX SIÈCLES SOUILLÉS DE MICHAEL WASSON. OU QUE SAUVER DE CE QUE, MONSTRE, L’HISTOIRE A ÉCRASÉ.


« Je suis en partie monstre, en partie animal, partie eau, partie histoire, partie chant, partie farceur, toujours le sang rencontre l’eau & asperge la terre ». 


C’est à partir de ce sentiment de personnalité éclatée, diffractée - en parties violemment concurrentes ou contraires - jetée au cœur d’une réalité et d’une histoire cruelles, que le poète américain Michael Wasson, d’origine Nimíipuu ou Nez-percé, une des plus vieilles tribus indiennes, qui occupait autrefois les territoires de l’Idaho et du Montana, a composé cet Autoportrait aux siècles souillés, que les éditions des Lisières viennent de publier dans une traduction de Béatrice Machet.

dimanche 25 mars 2018

REFAIRE PASSER LA MORT DU CÔTÉ DE LA VIE. UN BOUQUET POUR LES MORTS. ENTRETIEN AVEC GEORGES GUILLAIN.


Quelle est l’origine profonde de ton livre ?

Qui ne sait qu’en matière d’art, et la poésie est avant tout un art, l’œuvre est plus souvent le fruit d’une poussée, d’un entraînement inconscient de toute la pensée sensible qu’une opération préméditée dont l’esprit aura dès le départ pesé  les principaux aboutissants.

Un Bouquet pour les morts est de ces livres dont le sens ne m’est apparu que bien tard. Et qui réellement s’est fait, pourrais-je dire, de lui-même, entendant par-là que c’est en réponse aux progressives et multiples sollicitations des divers éléments qui lentement s’y sont vus rassemblés, qu’il s’est trouvé prendre figure. 

En cela ce livre est un livre vivant. 

Oui mais dans l’adresse finale au lecteur tu le relies clairement à tous les disparus de la Grande Guerre. Et la plupart des poèmes qui composent ton Bouquet sont dédiés à des soldats de diverses origines qui ont trouvé la mort à l’occasion de ce conflit. Tu dis aussi dans cette adresse qu’ils sont comme une réponse à l’invitation que tu as découverte sur le fût d’une colonne élevée à la mémoire des soldats russes venus combattre pour la France, de leur offrir « quelques fleurs ».


C’est vrai. Mais si le livre se présente effectivement comme une offrande aux morts de la première guerre mondiale et évoque certains des lieux où ils reposent – vallée de la Somme, plaine de l’Aisne, cratère de Lochnagar, Ferme de Navarin, Main de Massiges, plateau de Californie, cimetière de Craonnelle … -  il se présente de toute évidence beaucoup moins comme le rappel des horreurs dont ces paysages furent en leur temps le théâtre que l’évocation de la relation affective, charnelle, que les disparus dont il fait état auraient pu entretenir heureusement, pleinement, avec le monde si la sauvagerie de la guerre n’avait cruellement  mis un terme à leur espérance légitime de vivre. 

Car c’est bien de l’intérieur de ma vie propre, de la relation particulière que j’entretiens avec ce qui m’entoure, m’émeut et me nourrit que cet ouvrage, peut-être, approche quelque chose de l’existence de ceux que je fais figurer dans ses pages.

vendredi 16 mars 2018

PAROLE ET BARBARIE. UN HOMME AVEC UNE MOUCHE DANS LA BOUCHE DU POÈTE IRAKIEN ALI THAREB.


On s’étonnera peut-être de voir commencer une note de lecture portant sur le recueil d’un jeune poète irakien par l’évocation d’une photographie représentant l’exécution en janvier 43 dans la ville de Bosanska Krupa, en Bosnie, d’une résistante yougoslave de 17 ans, Lepa Svetozara Radić, coupable d’avoir tiré sur des soldats allemands.


Cette image sidérante que le hasard vient de me mettre sous les yeux, interroge puissamment sur notre capacité à réagir face aux atrocités dont, pour les plus chanceux d’entre nous, nous ne sommes que les témoins lointains. Et sur la possibilité surtout que nous avons de leur donner sens par la seule vertu de la parole.

jeudi 15 février 2018

DÉCHIRER NOTRE FILET MENTAL. GALERIE MONTAGNAISE DE DIDIER BOURDA.



À quoi se mesure l’importance ou la nécessité d’une œuvre ? Et d’ailleurs à quoi bon mesurer ? Étalonner. Classer. Toujours hiérarchiser. Difficile quand même de négliger le fait qu’il existe des œuvres qui par l’ouverture de l’intelligence sensible qui préside à leur écriture, excèdent, par la profondeur des questions et l’importance des éléments qu’elles convoquent, l’attention  toute relative que méritent la plupart des petites combinaisons poético-narcissiques par lesquelles certains parviennent à faire malgré tout illusion.


Galerie montagnaise, du béarnais Didier Bourda, est justement de ces livres majeurs qui, sans renoncer en rien à la nécessité de dire ses quatre vérités à notre triste époque, présente aussi la féroce ambition de redonner à la poésie quelque chose de la magie profonde, de la nécessité vitale, du lien originel aussi, qu’au sein de sociétés depuis longtemps disparues, elle entretenait avec le monde.  

samedi 6 janvier 2018

UN BEAU LIVRE : JARDINS EN TEMPS DE GUERRE DE TEODOR CERIĆ.



J’aime les jardins. Je les aime dans leur réalité. Leur présence diverse. Leur devenir aussi. Comme dans l’idée qu’ils m’aident depuis longtemps à me faire du monde. C’est pourquoi, Jardins en temps de guerre, le petit livre de Marco Martella dont j’avais déjà bien apprécié Le jardin perdu, publié en 2011, dans la même collection, «un endroit où aller », des éditions Actes Sud, est de ces livres précieux capables de conforter ce qui, pour moi, constitue bien plus qu’une passion : une amitié profonde et nécessaire, équilibrante, nourrissante, respectueuse aussi des différences et des singularités. En bref, ce que les anciens grecs appelaient « philia ».


Ce n’est pas que le livre de Marco Martella déborde d’aperçus ingénieux, ou renouvelle de façon décisive l’approche esthétique, philosophique, historique ou sociologique du jardin. Non. Mais il aborde son sujet à travers une approche sensible, personnelle, éprouvée, recourant à la fiction d’un jeune auteur serbo-croate, arraché à son pays par la guerre, pour mieux nous entraîner sur les routes d’Europe, à la découverte de divers jardins témoignant de la diversité des formules par lesquelles leur inventeur ou leur propriétaire s’est efforcé comme il dit, d’offrir « à l’individu un refuge où le fracas de l’histoire, qui gronde au-delà de leurs murs d’enceinte, ne parvient que comme un écho lointain. »

lundi 11 décembre 2017

LA GUERRE REND-ELLE FOU ? LES SOLDATS DE LA HONTE DE JEAN-YVES LE NAOURS.



C'est un des multiples avantages des rencontres que nous organisons que de relancer à chaque fois notre curiosité. Pour les livres. Certes. Mais aussi au gré des conversations, des échanges, pour des lieux. Des époques. Des personnes. Des évènements. Des problèmes...


Une de nos rencontres avec Gisèle Bienne, autour de la Ferme de Navarin, a ainsi été l'occasion de nous souvenir avec elle de bien des lectures que nous avons faites autour de la première guerre mondiale - nous en ferons peut-être un jour la liste - mais aussi de nous décider à nous intéresser de plus près à cette question des "mutilés mentaux" qu'un ancien article relatif au Cimetière des fous de Cadillac (Gironde) nous avait fait, en son temps, découvrir.


samedi 9 décembre 2017

RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.



Comment le dire : insignifiants de plus en plus m’apparaissent ces petits poèmes qu’on peut lire aujourd’hui publiés un peu partout, sans le secours du livre. Non du livre imprimé, de l’objet d’encre et de papier qu’on désigne le plus souvent par ce terme. Mais de cet opérateur de pensée, de ce dispositif supérieur de signification et d’intelligence sensible qui organise les perspectives, relie en profondeur et me paraît seul propre à mériter le nom d’œuvre.


Non, bien entendu, que tel petit poème ne puisse charmer par tel ou tel bonheur d’expression, la justesse par laquelle il s’empare d’un moment ou d’un fragment de réalité et parvient ainsi à s’imprimer dans la mémoire. Et nous disposons tous – et moi pas moins qu’un autre - de ce trésor de morceaux qu’à l’occasion nous nous récitons à nous-mêmes et dans lequel, même si c’est devenu un cliché de le dire, certains, dans les conditions les plus dramatiques puisent pour donner sens à leur souffrance et trouver le courage ou la volonté d’y survivre. 


Mais la littérature me semble aujourd’hui avoir bien changé. Nous ne sommes plus au temps des recueils. Difficile de plus en plus d’isoler radicalement la page de l’ensemble  dans lequel elle a place. C’est en terme de livre qu’aujourd’hui paraissent les œuvres les plus intéressantes. Pas sous forme de morceaux choisis. Ce qui rend aussi du coup la critique plus difficile. Aux regards habitués, comme le veut notre époque, aux feuilletages. Au papillonnage. Aux gros titres. À la pénétration illusoire et rapide.


Le livre de Laure Gauthier, kaspar de pierre, paru à La Lettre volée, est précisément de ceux dont le dispositif et la cohérence d’ensemble importent plus que le détail particulier. Ou pour le dire autrement est un livre dans lequel le détail particulier ne prend totalement sens qu’à la lumière de l’ensemble. Non d’ailleurs que tout à la fin nous y paraisse d’une clarté parfaite. S’attachant à y évoquer non la figure mais l’expérience intérieure de ce Kaspar Hauser que nous ne connaissons le plus souvent qu’à travers l’image de « calme orphelin » rejeté par la vie, qu’en a donnée Verlaine, Laure Gauthier, à la différence de ceux qui se sont ingéniés à résoudre le bloc d’énigmes que fut l’existence et la destinée de cet étrange personnage, ramènerait plutôt ce dernier à sa radicale opacité, son essentielle différence qui n’est peut-être d’ailleurs à bien y penser que celle, moins visible et moins exacerbée par les circonstances certes, de chacun d’entre nous. 

samedi 2 décembre 2017

REPLACER LA PAROLE AU CŒUR. À PROPOS DE L’APPEL POUR LA CRÉATION D’UNE MAISON DE L’ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE.



CLIQUER POUR LIRE LE CONTENU DE LA TRIBUNE

Il vient de paraître dans le Journal Libération du 27 novembre 2017, une Tribune signée par un collectif de personnalités civiles et politiques, appelant à inventer « un lieu où se croiseraient écrivains, artistes, enseignants, élèves et étudiants : une maison pour réfléchir ensemble et pour transmettre la culture à tous ». Si j’aurais personnellement préféré à la place du verbe « transmettre » un terme plus ouvert permettant de comprendre que la culture ne procède pas d’un capital figé qu’il s’agit d’abord de recevoir, mais d’un effort permanent d’éveil et de co-naissance qui permet à chacun de trouver en tout, matière à s’inventer soi-même et à comprendre davantage et les autres et le monde, je ne peux, avec les Découvreurs, que regarder cette initiative avec la plus grande sympathie. 


Et c’est pour contribuer à cette réflexion que je crois aujourd’hui bon de reprendre en partie le texte d’un billet publié en janvier 2014 pour protester contre la façon dont, dans les programmes dits d’éducation artistique, sont trop souvent oubliés, poètes et écrivains, au profit des artistes du corps et de  l’image.



Réduite à la simple vision, l'image ne se partage pas. C'est pourquoi nous nous inquiétons de voir tant de plans généreux, tendant de plus en plus à faire intervenir, en direction des territoires, des artistes de tous ordres, continuer à faire l'impasse sur ces formes essentielles d'art que sont la poésie et la littérature.


Les responsables culturels ignorent très largement les artistes de l'écrit


Nous étant récemment intéressé à la question des relations entre artistes et territoires nous avons pu réaliser à quel point l'artiste était aujourd'hui sinon "instrumentalisé" du moins fortement incité, par les diverses politiques actives dans ce champ, à tenter de résoudre, par des moyens d'ailleurs de moins en moins propres à son art, une partie des grandes questions se posant à nos sociétés : la question par exemple de l'abandon ou du délaissement de certains territoires, celle de l'absence, à une échelle plus large, de maillage entre les différentes parties qui les constituent, pour finir par la grande et difficile affaire qui parfois en découle, de la violence urbaine. Nous reviendrons peut-être un jour sur le détail de ces questions.


Imaginer demander à l'artiste de participer à ce que Jean-Christophe Bailly dans la Phrase urbaine, définit comme "un travail de reprise" n'est pas en soi une aberration. L'artiste par sa sensibilité, son intelligence ouverte capable de coupler dans des démarches souvent plus intuitives que rationnellement organisées, l'esprit d'invention qui découvre et la capacité de création qui impose, peut aider à faire surgir des réels nouveaux. A redonner du sens. Participer à de nouveaux modes de réconciliation entre les êtres. Entre les choses. Entre les unes et les autres, aussi.

Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de remarquer que les appels d'offre proposés ainsi aux artistes, soit dans le cadre des politiques d'éducation artistique et culturelle, soit dans celui des politiques d'animation et de reconstruction des territoires qui souvent d'ailleurs se recoupent, ignorent assez largement les artistes de l'écrit. Au profit des artistes du spectacle. De ceux dont l'art n'est pas au premier chef fondé sur la parole. Agit d'abord en affectant les corps. Et les organes. Par le visible.

dimanche 19 novembre 2017

POUVOIRS DE LA FICTION. À PROPOS DE LA MAISON ÉTERNELLE DE YURI SLEZKINE.

Il est des rêves collectifs dont nous avons malheureusement appris à trop bien nous réveiller. Ainsi de celui que nourrit au siècle dernier sur le territoire de l’ancienne Russie toute une génération d’intraitables révolutionnaires qui tenta d’y installer pour l’éternité une société sans classe et sans exploitation par la mise en place d’un régime qui ne se maintint finalement pas plus que le temps d’une courte vie humaine.

Sûrement que ce dernier dont on sait les souffrances et les atrocités dont il fut responsable ne doit pas être regretté. Mais confronté aujourd’hui à l’affirmation tellement écoeurante des inégalités que les sociétés dîtes libérales ont laissé s’établir quand elles ne les promeuvent pas, entre les fameux premiers de cordée qui ne tirent à eux que les bénéfices du travail des êtres qu’ils exploitent et la masse immense de ceux qui, de multiples façons, voient leur vie ou une partie de leur vie, sacrifiée à ce système, pour ne rien dire au passage de ce qu’il en coûte pour la survie de la planète, oui, confronté à cela, on comprendrait qu’on en vienne à regretter ces visions d’avenir radieux et que sous l’apparente résignation des comportements et malgré les efforts d’endormissement des pouvoirs de tous ordres, germent à nouveau, dans nos coins de cerveau toujours disponibles, des projets de « révolution », mûrissent dans nos cœurs des désirs de révolte, s’expriment un peu partout des impatiences et des colères qui pourraient tout emporter demain.
C’est donc avec des préventions moindres à l’égard de la tentation révolutionnaire et de ses effrayantes radicalités que je me suis lancé ces derniers jours dans la lecture du monumental ouvrage composé par l’historien américain Yuri Slezkine qui sous couvert de nous raconter un peu à la manière de la Vie mode d’emploi de Perec, l’histoire des premiers habitants de la fameuse Maison du Gouvernement construite à la fin des années 20, face au Kremlin,  pour abriter quelques centaines de privilégiés du régime, tente d’analyser les ressorts fondamentaux de la psyché bolchevique.

« Toute ressemblance avec des personnages de fiction, vivants ou morts, serait pure coïncidence »


vendredi 17 novembre 2017

SUR NOTRE INCAPACITÉ À NOUS SOULEVER CONTRE CE QUI EST DÉTESTABLE.

Pour des raisons que chacun comprendra et qui débordent largement le parallèle que je faisais entre les mutineries de 1917 et « le délire officiel » de Noël, au moment où d’aucuns se sentent malgré eux, enrôlés dans la défense d’un modèle social dont on voit de plus en plus clairement qu’il ne profite qu’à une minorité d’individus qui se sont, semble-t-il, donnés comme objectif d’exploiter le plus possible leurs semblables, pour ne pas parler des ressources communes de la terre, je crois bon de revenir sur le livre de l’historien André Loez, que j’ai présenté sur mon ancien blog en décembre 2013. Il offrira peut-être à chacun de quoi comprendre en partie les raisons actuelles de notre incapacité à nous soulever contre un état des choses que nous sommes, je pense, de plus en plus nombreux à trouver détestable.

Tout vrai lecteur le sait. À l'intérieur de soi, c'est tout un jeu de configurations et de reconfigurations qui se produit durant le temps de la lecture. Là s'échangent des temporalités. Des situations. Des préoccupations. Celles bien entendu de l'ouvrage et des récits qu'il met en œuvre. Celles aussi qui nous sont propres et qu'aucune lecture même la plus captivante n'est en mesure de suspendre totalement.

Il en résulte parfois des mises en relation surprenantes.

Lisant le très important livre d'André Loez sur les mutins de 1917, que nous ne saurions trop conseiller en prévision des commémorations tous azimuts à venir, tandis que nous subissions la terrible pression commerciale correspondant à ce que Baudelaire appelait déjà dans les Petits Poèmes en Prose, l'"explosion du nouvel an", quelque chose en nous, malgré l'évidente différence des matières, malgré le caractère paradoxal et même possiblement choquant de leur rapprochement, nous enjoignait à chercher ce que ces refus de la guerre étudiés de façon si attentive par l'historien, un peu dans la lignée des préconisations du Michel de Certeau de l'Invention du quotidien, s'efforçaient aussi de nous faire entendre sur notre propre attitude à l'égard de ce qu'il est possible de considérer aujourd'hui comme l'obligation sociale de fête.

mardi 12 septembre 2017

RECOMMANDATION : SIDÉRER, CONSIDÉRER DE MARIELLE MACÉ.


C’est un texte court. Qui ne répond certes pas à toutes les questions notamment politiques qu’il soulève mais qui, rendant plus attentifs, nous conduit à aborder ces dernières avec plus de lucidité et surtout de cette véritable et nécessaire humanité qui permettrait de construire demain un monde enfin plus habitable. Pour tous. Confrontée à la réalité à première vue sidérante de cette misère qui, venue d’un peu partout, tente aujourd’hui de s’installer dans le peu d’espace que l’égoïsme et l’arrogance de nos sociétés protégées, provisoirement lui abandonnent1, l’essayiste Marielle Macé dont nous apprécions depuis longtemps le travail, s’efforce, avec beaucoup de pudeur mais aussi de résolution, de redéfinir le regard qu’il nous appartient de poser sur ces populations démunies que nous aurions tort de ne considérer, au mieux, que comme de malheureuses victimes.

Ceux qui suivent depuis ses débuts notre blog gardent peut-être en mémoire la recommandation que nous avons faîte, lors de sa publication, du beau livre de Sylvie Kandé, La Quête infinie de l’autre rive, qui avait, entre autre, le mérite de nous faire voir les migrations actuelles non plus comme des actes de désespoir mais comme affirmations d’être relevant, pour qui sait les comprendre de l’intérieur mais aussi dans leur histoire, d’une véritable geste héroïque.

Sans bien entendu recourir au caractère épique de la poète franco-sénégalaise, l’ouvrage de Marielle Macé nous amène aussi à considérer autrement ces vies que nous sommes toujours trop nombreux à recevoir comme « au fond pas tout à fait vivantes » ou comme l’écrit Judith Butler qu’il cite « comme des non-vies, ou comme partiellement en vie, ou comme déjà mortes et perdues d’avance, avant même toute forme de destruction ou d’abandon ». Non !  Répond avec la plus grande énergie Marielle Macé : ces vies sont au contraire « absolument vivantes » ! Et d’affirmer, comme nous le montre bien encore au passage le livre de Sophie G. Lucas, moujik moujik, que nous nous réjouissons d’avoir sélectionné pour le Prix des Découvreurs 2018, que « les vies vécues sous condition d’immense dénuement, d’immense destruction, d’immense précarité, ont sous ces conditions d’immense dénuement, d’immense destruction et d’immense précarité, à se vivre. Chacune est traversée en première personne, et toutes doivent trouver les ressources et les possibilités de reformer un quotidien : de préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à un quotidien, cette vie, ce vivant qui se risque dans la situation politique qui lui est faite. »
Démantèlement  par les CRS de la zone sud de la "Jungle" de Calais, le 16 mars 2016



Cette reconnaissance ne peut pas aller sans colère. Colère devant « l’indifférence, le tenir-pour-peu, par conséquent la violence et la domination […] toutes les dominations, celles qui justement accroissent très concrètement la précarité. »  Et là justement se trouve l’une des vertus principales du poète, de l’artiste, affirme Marielle Macé qui rappelle Hugo, Baudelaire, Pasolini et appuie sa réflexion sur l’Austerlitz de Sebald, la relation de Walter Benjamin à sa bibliothèque, le film de Claire Simon, le Bois dont les rêves sont faits, les récits attentifs mais dénués de pathos d’Arno Bertina ou, pour finir, sur le très beau livre de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement dont elle retient l’idée qu’un pays n’est pas un « contenant » mais « une configuration mobile d’effets de bords » ce qui nous impose de « ne pas enclore chaque idée de vie mais au contraire de l’infinir et reconnaître ce qui s’y cultive ».

Car ce qui s’y cultive, souligne bien Marielle Macé, n’est pas que la pure négativité de la souffrance, du deuil et de la misère. S’y cultivent aussi l’adaptation, le bricolage, l’invention, l’utopie, le rêve, … bref tout un système de compétences qui mis en œuvre avec parfois de formidables énergies vise à organiser ou réorganiser la vie et à lui donner ou redonner humainement forme. Les preuves n’en manquent pas. Comme ce dont témoigne le travail du Pôle d’exploration des ressources urbaines ( PEROU), un collectif  de politologues, de juristes, d’urbanistes d’architectes et d’artistes : l’installation en moins d’un an et dans les conditions détestables qu’on sait, par les 5000 exilés de ce qu’on a appelé la Jungle de Calais, de « deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, quarante-huit restaurants, vingt-quatre épiceries, un hammam, une boîte de nuit, deux salons de coiffure. » Détruire à grands coups de pelleteuse comme le font les « autorités » cet existant, pour en déloger les migrants ne se réduit pas simplement à réduire par les moyens de notre technologie, mécanique et policière, des abris insalubres, montés à partir de matériaux précaires qui défigurent le paysage, c’est surtout démolir des idées, « des idées de vie, qui se tiennent tout à fait hors de la vie partagée mais qui disent qu’on  pourrait faire autrement et accueillir autrement. »

Alors, oui, Sidérer, considérer, sous-titré Migrants en France, 2017  est un livre qu’il faut lire pour, qu’enfin débarrassés de l’écœurante parure de bons sentiments qui nous amènent à verser des larmes hypocrites sur les souffrances dont le monde se contente trop souvent de nous livrer le spectacle, nous nous mettions à reconnaître en chaque démuni une vie qui elle aussi s’invente et se cherche et a toujours quelque chose à nous dire. Pas seulement sur ce qu’elle est mais aussi sur ce que nous pourrions être. Avec plus d’intelligence et surtout de réelle attention envers tous ces possibles que tellement, malgré tous nos savants discours et nos grandes mais infertiles résolutions, nous négligeons2.

NOTES :
1.       On lira à cet égard avec beaucoup d’intérêt les premières pages du livre qui analysent avec acuité le paysage urbain dans lequel s’est établi le camp de migrants et de réfugiés dont part Marielle Macé pour lancer sa réflexion sur le caractère sidérant dans certaines de nos villes des indécents voisinages qui s’y produisent.

2.       Voir pour prolonger cette idée de fertilité : http://lesdecouvreurs2.blogspot.fr/2016/09/exoten-raus.html#more

lundi 3 juillet 2017

RECOMMANDATIONS DÉCOUVREURS. ÉTÉ AVEUGLE DE ROSE AUSLÄNDER

Été aveugle

Les roses ont un goût rouge-rance —
un été acide est sur le monde

Les baies se gonflent d'encre
et sur la peau de l'agneau le parchemin se rêche

Le feu de framboise est éteint —
un été de cendres est sur le monde

Les hommes vont et viennent paupières baissées
sur la berge aux roses rouillée

Ils attendent que la colombe leur porte des nouvelles
d'un été étranger sur le monde

Le pont de pointilleuse ferraille
ne s'ouvre qu'à ceux en ordre de marche

L'hirondelle ne retrouve plus le sud — 
un été aveugle est sur le monde


Blinder Sommer

Die Rosen schmecken ranzig-rot —
es ist ein saurer Sommer in der Welt

Die Beeren füllen sich mit Tinte
und auf der Lammhaut rauht das Pergament

Das Himbeerfeuer ist erloschen —
es ist ein Aschensommer in der Welt

Die Menschen gehen mit gesenkten Lidern
am rostigen Rosenufer auf und ab

Sie warten auf die Post der weissen Taube
aus einem fremden Sommer in der Welt

Die Brücke aus pedantischen Metallen
darf nur betreten wer den Marsch-Schritt hat

Die Schwalbe findet nicht nach Süden —
es ist ein blinder Sommer in der Welt


Née le 11 mai 1901 à Czernowitz (Autriche-Hongrie ; actuelle Ukraine) et morte le 3 janvier 1988 à Düsseldorf (Allemagne), Rose Ausländer est une poétesse d'origine juive allemande.

Comme le dit la belle et longue présentation du regretté Gil Pressnitzer qu’on trouve d’elle sur le site Esprits nomades, « son histoire semble être le symbole du naufrage de cette Mitteleuropa, de cette culture de l'Europe centrale qui a disparu dans les flammes et les camps de la mort ».

Nous ne saurions trop recommander à nos amis enseignants de se pencher sur les textes mais aussi sur la destinée de cet auteur qui, injustement méconnue fait partie comme l’écrit Gil Pressnitzer de ces grands poètes juifs : Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann qui, pour avoir fait intimement l’expérience de l’horreur, donnent chair aux choses indicibles.

mercredi 28 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MOUJIK, MOUJIK, DE SOPHIE G. LUCAS.

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Il est des livres qu’on n’écrit pas sans colère. Non de cette colère furieuse des forcenés mais de cette « triste colère » qu’évoque le poète Alexandre Blok qui monte en soi face aux manquements dont notre société nous fournit régulièrement le spectacle.

Non que nous soyons obsédés par cette façon dont nos sociétés traitent la foule de ceux qu’elle relègue de plus en plus à leurs marges. Dans un monde où des poignées d’hommes peuvent en toute apparente légalité posséder l’équivalent des richesses de tout un continent et où la plupart trouve normal qu’un sportif ou un dirigeant d’entreprise gagnent en un mois plus d’une vie de salaire d’un ouvrier qui risque, sur les chantiers qu’il enchaîne, sa santé quand ce n’est pas sa vie, la misère, si ce n’est au cinéma, ne fait pas vraiment scandale et même si dans nos villes elle s’expose assez clairement, nous savons parfaitement en détourner le regard, lui opposer une sorte d’opacité rétinienne, d’indifférence intime qui n’est sans doute qu’une des conditions du maintien de notre propre tranquillité ou sécurité affectives.

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C’est pourquoi un travail comme celui qu’a mené Sophie G. Lucas, avec moujik moujik que les éditions de la Contre Allée ont eu l’intelligence de rééditer après une première publication en 2010 aux Editions des Etats civils de Marseille, doit être tout particulièrement salué. Précédé par une épigraphe empruntée à Jehan Rictus, ce poète méprisé qui se voulait l’ « Homère de la Débine » et n’hésitait pas à en appeler à « la vaste et triomphante jacquerie, l’assaut dernier et désespéré des masses vers les joies d’Ici-bas, vers la vie heureuse et confortable, l’Art et la Beauté, tous les éléments du Bonheur dont les humbles sont injustement privés et auxquels ils ont droit », l’ouvrage de Sophie G. Lucas s’attache à ce « qu’on voit de nouveau ces hommes et ces femmes de la rue. Qu’on les regarde ». Qu’on se confronte à cette part de vie et de mort que leur corps, le décor dans lequel ils vivent et les mots qu’ils utilisent ont à raconter. À cet insidieux et collectif mépris de la personne qu’ils ont aussi à dénoncer.

mercredi 21 juin 2017

IL Y A ENCORE DE QUOI CHANTER ! DOMAINE DES ENGLUÉS D’HÉLÈNE SANGUINETTI.


FRANZ MARC 1910 DER TRAUM

Non. Je ne crois plus trop que la parole critique – car la critique est parole avant d’être discours – ait aujourd’hui pour vocation de mettre à jour les mystères d’une écriture. D’en résoudre l’énigme. Nous sommes solitudes. Et c’est sûrement illusion de croire qu’il existe quelque part dans le monde, qu’il se trouvera un jour dans le temps, une sensibilité et une intelligence tellement frères, tellement sœurs, que nous serons enfin rejoints, compris dans notre totale et parfaite singularité.

Des livres comme ceux que publient Hélène Sanguinetti sont justement de ces livres qui, poussant à la limite leur propre affirmation d’être et de solitude peuvent nous aider à comprendre l’impasse dans laquelle s’engage quiconque voudrait trouver le mot, découvrir la formule, le magique abracadabra, qui ouvrirait pour chacun le sens d’une œuvre à tort considérée comme un bloc de significations d’une densité telle qu’il y faudrait une culture, une attention exceptionnelles pour en pénétrer, ne serait-ce qu’un peu, les principaux arcanes.

mercredi 14 juin 2017

POUR PIERRE DROGI. FULGURATION DE LA VIE.


TIEPOLO Métamorphose de Daphné détail
Reconnaissons notre erreur. Lorsqu’il y a quelque temps je me suis vu adresser Le chansonnier de Pierre Drogi publié à la Lettre volée, j’avais un peu rapidement classé cet ouvrage parmi les productions  de ces auteurs dont j’ai de plus en plus de difficulté à tolérer le manque de simplicité et le caractère par trop ostensible de leur prétendue modernité. C’est vrai qu’à lire du bout des yeux et de l’esprit, comme on fait le plus souvent d’un livre qu’on n’a pas vraiment désiré et qu’on ne fait que feuilleter comme on feuillette certaines personnes de rencontre dont on se dit qu’on ne les croisera plus, bien des choses nous échappent. Et nous pourtant qui, dans notre poésie, nous défions terriblement de tout effort d’étiquettes, avouons que nous ne sommes pas toujours parmi les derniers à enfermer les autres dans la bêtise de nos apathiques et fâcheuses définitions.

Car Pierre Drogi est poète. Et poète vraiment. Comme vraiment je les aime. C’est-à-dire poète traversé mais aussi traversant et ce n’est pas parce que les figures que dessinent ses poèmes sur la page ont un petit caractère mallarméen et dans leur très subtile ponctuation jouent savamment de leur relation typographique au blanc, qu’ils ne sont pas par-dessus tout parole et parole activée pour libérer un peu de ce qu’offre partout, mais à nous si difficilement, le monde : l’expérience d’une relation dégagée, désencagée, décollée de ces pancartes, affiches, écriteaux par quoi la pensée puis sa langue se condamnent à la seule et triste gymnastique  des mots.

Mouvement en profondeur du cœur qui accueille et répond, la poésie de Pierre Drogi, bien que nourrie d’une rare culture, est un « fluide simple », une circulation d’énergies prises on peut dire à toutes choses qui de chaque recoin de la création viennent s’y mélanger, s’y échanger, jouir de leurs métamorphoses pour nous arracher aux fausses certitudes des identités arrêtées et relancer l’infini commerce que nous n’aurions jamais dû suspendre avec tout ce qui de partout renverse et déborde : la vie.

vendredi 28 avril 2017

TOUS LES CLAVIERS SONT LÉGITIMES ! MACHINE ARRIÈRE DE SAMANTHA BARENDSON.

 Photographie réalisée par l'artiste américaine Sally Mann
Percevoir et déguster les différences, entretenir nos capacités de réaction vive et curieuse face à l’heureuse diversité aujourd’hui menacée du monde, de Montaigne voyageur à Victor Segalen, l’exote, les grandes figures ne manquent pas qui m’encouragent à ne pas rester prisonnier, comme disait aussi Francis Ponge, de ma rainure humaine. Et rien ne me déplaît tant que de voir comme à l’intérieur du petit milieu poétique qui de cette façon ne sera jamais grand, à quel point le triste esprit de chapelle fait que beaucoup s’appliquent – dans les limites d’invention bien sûr hors desquelles il n’y aurait point d’art – à dupliquer le même et s’entendent à mépriser ce qui ne ressemble pas.

Il y a loin entre le livre d’Alexander Dickow que j’ai présenté il y a quelques jours et celui de Samantha Barendson dont je compte parler aujourd’hui. Et ce qui me retient dans cette Machine arrière que Samantha Barendson vient de publier à la Passe du vent, n’est pas du ressort de l’inventivité formelle ou de la profondeur de champ. De cette espèce de conjuration élargie d’intelligence qu’on trouve à l’oeuvre dans la Rhapsodie curieuse du poète franco-américain. Non, le mérite de la suite de poèmes simples et courts qui compose Machine arrière tient justement à son immédiateté. Son évidence qui fait qu’on ne s’interroge pas sur le fond, les arrière -fonds, la préparation, les complications, les superpositions que seraient supposée présenter chacune des lignes de ces textes mais qu’on peut étaler ces derniers devant soi, avec tout le plaisir et la curiosité qu’on tire d’un jeu de photographies où se lirait l’histoire bien séquencée et pas trop difficile à reconnaître, d’une vie.

lundi 24 avril 2017

UNE BIEN GOÛTEUSE CHAIR DE PAROLES. RHAPSODIE CURIEUSE D’ALEXANDER DICKOW.

MU-QI 6 kakis 
« On ne parle pas les choses mais autour ». Non cette phrase n’est pas tout-droit tirée de Montaigne. Elle vient du dernier livre du poète Alexander Dickow qui, sous le titre de Rhapsodie curieuse, semble consacré à l’éloge du kaki, ce fruit mal connu chez nous du plaqueminier dont nous disent les encyclopédistes il existerait dans le monde plus de 600 espèces, sous-espèces et variétés. 

Écrivons-le d’emblée. De tous les livres que j’ai reçus dernièrement, l’ouvrage de Dickow publié par les intéressantes et exigeantes éditions louise bottuest sans doute celui qui m’aura fait la plus forte impression. Procuré le plus de plaisir vrai. Et le plus convaincu de l’intérêt de ces oeuvres de parole, qui, conduites de l’intérieur, nourries d’une véritable curiosité et science des choses, savent profiter de toutes les libérations produites par plus d’un siècle de renouvellements et d’expérimentations littéraires, d’interrogations aussi sur le dire, pour ouvrir toujours davantage nos sensibilités et nous aider à comprendre, approcher, un peu différemment et pour en mieux jouir, l'obscure évidence ou l'évidente obscurité du monde...

Intitulée Rhapsodie le petit grand livre d’Alexander Dickow coud effectivement ensemble des formes et des registres dont le rapprochement peut sembler a priori curieux. Hymne à la diversité – celle des choses et des langues – éloge du goût et de la connaissance,  satire en creux des conformismes auxquels nous nous laissons paresseusement aller dans nos vies quotidiennes, réflexion philosophique sur les complexes relations existant entre le penser et le sentir, entre le corps et l’esprit, les choses et les mots sensés les définir ... sans oublier contes rapportés, inventés, fantaisistes, pastiches, et surtout maladresses syntaxiques voulues, comme d’un qui viendrait d’une autre langue, tout concourt à produire un livre totalement d’aujourd’hui, où le lecteur bien que confronté à tout un choix décalé et délicieusement imparfait de matières, étrangement, ne se perd pas. Se trouve à chaque page comblé. Assuré qu’il se trouve d’être en présence d’une oeuvre véritable. Visiblement pensée. Sentie. Portée. Riche en saveurs diverses. Multiples. Contrariées.

samedi 18 février 2017

ABATTOIRS. ON N'A PAS LE DROIT DE COMBINER LES MAUX DE L'ÂGE ATOMIQUE AVEC LA SAUVAGERIE DE L'ÂGE DE PIERRE !



https://drive.google.com/open?id=0Bzp8y58gwcB3TlZ2SlhIak9qTWM
CLIQUER DANS L'IMAGE POUR DECOUVRIR LES TEXTES
Les scandales récents concernant le traitement des animaux dans les abattoirs m’incitent à mettre aujourd’hui en ligne un extrait des entretiens que Marguerite Yourcenar a donné en 1980 au journaliste Matthieu Galley.

On appréciera, j’espère, la largeur de vue de la Dame de Mount Desert. Et comme elle s’y montre capable de donner sens à une forme d’habitation du monde  dont il semble que nous nous éloignions chaque jour à grands pas.

Nous avons complété ses propos par un extrait tiré de l’oeuvre de Jean-Christophe Bailly dont nous ne saurions trop recommander sur le sujet, le livre intitulé Le Versant animal.

Et pourquoi ne pas redécouvrir aussi l’extraordinaire ouvrage d’Upton Sinclair, La Jungle (1906), consacré aux célèbres abattoirs de Chicago, un livre dont on dit qu’il amena le Président des Etats-Unis de l’époque, à renoncer à consommer des saucisses à son petit déjeuner !

dimanche 5 février 2017

POUR UNE HYGIÈNE DE L’ESPRIT. UNE PENSÉE SANS ABRI. CHRISTIANE VESCHAMBRE AVEC LES LYCÉENS DE BOULOGNE ET CALAIS.

Christiane Veschambre au lycée Branly de Boulogne-sur-Mer
L’école peut-elle se limiter aujourd’hui à des savoirs arrêtés ? À la transmission de modèles ? De listes. De connaissances ou de dogmes à réciter. Non. Et de moins en moins non ! À l’heure où la menace de l’enfermement des esprits dans des systèmes de croyances visant à nier le droit de chacun à sa propre différence alerte à juste titre sur ce que nous voulons sauver de nos démocraties, il est bon de rappeler que la pensée véritable, celle qui fait avancer, est toujours sans abri.

mardi 31 janvier 2017

HERBES. CONJOINDRE À NOUVEAU NATURE ET CULTURE ! AUGUSTIN BERQUE.

Herbes sur les bords du lac de Trakkai
On le sait. Durant des lustres, notre enseignement s'est complu  à organiser son approche de la littérature et principalement de la poésie autour de grands thèmes tels l'amour, la rencontre, l'engagement, la femme et plus largement encore celui de la nature !!! Et c'est de cette passion immodérée pour les concepts vagues et leur illustration caricaturale qu'ont fini sans doute par apparaître autour de nous des générations d'esprits manipulateurs et bavards davantage occupés de l'effet de leurs paroles que de la relation qu'elles devraient entretenir avec ce que nous appellerons, pour aller vite, le réel foisonnant qui non pas nous entoure mais de fait, en partie, nous construit. 

Alors, lisant l'ouvrage passionnant que les éditions Champ Vallon viennent de me faire parvenir, un ouvrage collectif consacré au motif de l'herbe et dirigé par un spécialiste du cinéma, le professeur Jean Mottet, je me dis que nous serions bien avisés de renouveler nos approches esthétiques en nous tournant comme il l'écrit vers "l'éprouvante simplicité" comme disait René Char, des motifs élémentaires : le nuage, le rocher, l'arbre, l'herbe…  Pour m'inspirer régulièrement du merveilleux petit livre de Véronique Brindeau sur les mousses, ou de certaines connaissances que j'ai pu recueillir sur la neige, sans parler effectivement de la classification des nuages élaborée par l'anglais  Luke Howard, j'ai pu constater comment cette approche par le motif était en mesure de susciter réellement tout d'abord l'étonnement, puis la curiosité,  la réflexion active enfin, de la plupart des jeunes qu'il m'arrive de rencontrer.

J'aurais aimé ici évoquer chacune des 12 contributions qui à travers le regard du paysagiste, du critique d'art, du philosophe, du géographe, de l'orientaliste, du jardinier, du botaniste, de l'écrivain, du musicologue …. renseignent l'inépuisable réalité de ce qui se trouve recouvert par l'idée en apparence si transparente et docile de l'herbe. La profondeur et l'intérêt si divers de la plupart de ces textes font que chacun comprendra qu'il fera mieux d'aller y voir de lui-même. Je m'attarderai simplement dans ce billet sur la proposition de l'auteur de Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, Augustin Berque, qui, partant de l'expérience du philosophe japonais Watsuji Tetsurô (1889-1960)présente à mes yeux le grand mérite non seulement de souligner, ce qu'on sait bien, à savoir, le relativité des cultures, mais celui surtout de nous entraîner à partir de là, à repenser notre relation à la nature qu'il s'agit de retrouver non par un retour à la sauvagerie primitive mais tout à rebours par un lent travail de réciproque reconstruction.

Non, pour Augustin Berque, l'homme ne se conçoit pas comme individu occupant une place centrale dans un environnement conçu comme système interrelationnel d'objets qui lui resteraient extérieurs, mais comme être fondamentalement, constitutivement, engagé dans un milieu qu'il crée à travers les innombrables relations qu'il entretient, tant sur le plan physique que symbolique avec le monde. Ainsi rien ne serait plus faux qu'imaginer, pour parodier la trop célèbre formule de Gertrude Stein, que l'herbe est de l'herbe est de l'herbe et serait partout toujours de l'herbe.  Comme le découvrit  Watsuji Tetsurô lorsqu'il aborda - au printemps ! - la côte de Sicile, l'herbe d'Europe n'a pas comme dans son propre pays soumis, lui au régime plus violent des moussons, ce caractère de brousse impénétrable qui là-bas la fait figurer en bonne place parmi les symboles du wilderness, c'est-à-dire de la nature sauvage. Elle est amène et souple et se laisse aisément dominer. Induisant un rapport particulier de la culture à la nature. Rapport dont la tondeuse à gazon dont nous faisons tant de bruyants et ravageurs usages dans nos jardins comme aux bords des chemins, me semble toujours le très affligeant emblème.

De fait, en faisant du cosmos un univers-objet et en soumettant le vivant à notre mécanique, la science occidentale nous a coupés du monde. Et nous fait vivre chaque jour un peu plus dans un monde de signes et d'abstractions qui certes, nous confère une impression accrue de puissance, mais nous a fait perdre la multiplicité des liens sensibles qui nous attachaient à l'ensemble des réalités élémentaires avec lesquelles s'est tissé au cours des millénaires le milieu qui constitue notre humaine et flexible habitation. Cela, on commence à s'en rendre peut-être un peu tardivement compte, n'est pas sans affecter tant l'équilibre psychique des individus que les grands équilibres naturels dont dépend la survie plus ou moins harmonieuse des sociétés.

C'est pour cela qu'à la manière des calligraphes japonais, qui distinguent 3 degrés successifs d'écriture, il nous appartient sans doute, conclut Berque, après avoir appris à écrire le monde en lui imposant la régularité (zhen) de nos lois, de retrouver une forme d'écriture moins entravée, plus allante (xing) puis de passer à une forme cursive, justement appelée "herbue" (cao), par quoi nous parviendrons peut-être enfin à conjoindre à nouveau cette double dimension de l'être et bien évidemment du monde que sont nature et culture.

Non à partir des idées pures. Mais des réalités sensibles. De l'herbe. Évidemment.