Depuis longtemps j’apprécie chez Sylvie Durbec autant que chez Clara Régy l’inventive liberté avec laquelle elles jouent des formes, des mots et des images pour produire à partir de leur vécu, de leur relation aux lieux, en particulier de l’enfance, leur attachement aussi aux figures littéraires et parentales, un art subtil et toujours un peu décalé de la suggestion.
Chacun à notre place nous sommes les acteurs de la vie littéraire de notre époque. En faisant lire, découvrir, des œuvres ignorées des grands circuits médiatiques, ne représentant qu’une part ridicule des échanges économiques, nous manifestons notre volonté de ne pas nous voir dicter nos goûts, nos pensées, nos vies, par les puissances matérielles qui tendent à régir le plus grand nombre. Et nous contribuons à maintenir vivante une littérature qui autrement manquera à tous demain.
samedi 4 juillet 2026
jeudi 2 juillet 2026
QUAND LA POÉSIE TIENT LA BALANCE DU JUGEMENT : LE LIVRE DES AMIS ET DES ENNEMIS DE CLAUDE MINIÈRE AU DERNIER TÉLÉGRAMME.
Les véritables amateurs de poésie connaissent l’œuvre de Claude Minière, dont les éditions Dernier Télégramme republient aujourd’hui un texte paru en 2020 : Le Livre des amis et des ennemis. C’est un mince volume d’une trentaine de pages, composé de 102 courts poèmes, le plus souvent formulés sous forme d’assertions définitives. Associées à l’exergue[1] empruntée au Livre des morts de l’ancienne Égypte, ces propositions confèrent à l’ensemble un caractère quasi sapientiel, qui ne manquera sans doute pas de tenir à distance les poétaillons d’estrade et de salon.
« Que les médiocres aient le plus grand succès / voilà qui est normal / je combats la tentation de glisser à cette adhésion / Ne m’y soumets pas ».
C’est en gardant à l’esprit le parcours de Minière — de sa participation aux avant-gardes des années 70 à son dialogue constant avec les grandes œuvres classiques, de sa pratique du poème à son intérêt pour les arts plastiques et la philosophie — qu’il convient d’évaluer le poids de cette parole exigeante, qui entreprend de tracer les contours de sa Vérité et d’en partager l’enseignement.
lundi 29 juin 2026
UN PREMIER ROMAN RÉUSSI : LIRE GRAVIR LA MER D’URSULA LENSEELE AUX ÉDITIONS COURS TOUJOURS.
Il est des romans qui ouvrent des mondes. Déploient avec ampleur des thèmes multiples, invitant le lecteur à s’y perdre pour mieux se retrouver. Leur richesse, leur densité, leur capacité à laisser affleurer de nombreuses interprétations en font le terrain d’élection des lecteurs exigeants, avides d’élargir leur regard sur le réel. À l’autre extrémité, prolifèrent de petits récits plus rapides, insipides, qui recyclant sans scrupule des ressorts éprouvés, donnent parfois l’impression d’une littérature produite à la chaîne, soucieuse moins d’interroger que d’occuper l’espace. Et faire semblant d’exister.
Le premier roman d’Ursula Lenseele, Gravir la mer, ne s’inscrit dans aucune de ces catégories. Et c’est peut-être là sa singularité. Sans prétendre aux vertiges des grandes fresques, il échappe pourtant à la fadeur des récits interchangeables. Tout commence par un titre — beau, intrigant — qui agit comme une promesse. Car il faut bien, pour ouvrir ce livre, accepter d’entrer dans un paradoxe : comment gravir ce qui n’a ni prise ni sommet ?
Le récit, d’une structure relativement simple et porté par une écriture claire, directe, sans affèterie, se laisse lire avec une aisance qui n’exclut ni l’émotion ni la réflexion. Deux figures féminines, séparées par le temps mais réunies par un même espace, celui d’une mer maintenant montée jusqu’aux terres, s’y répondent. Elles contemplent ce qui fut autrefois la côte, désormais engloutie, comme on scrute un passé devenu inaccessible.
dimanche 28 juin 2026
RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : REPRISE DE CLIMATS, ÉPOPÉE DE LAURENT GRISEL PAR LES ÉDITIONS LIEUX-DITS.
Les éditions Lieux-Dits reprennent aujourd’hui Climats, Épopée de notre ami Laurent Grisel en l’accompagnant d’Odes Zaux Zoizeaux, qui ne sont pas de ces oiseaux qu’on fait voler dans cette poésie sentimentalo-vaporeuse pour ne pas dire cucullisante qui multiplie les fadaises pour faire joli, joli, mais ces « oiseaux déshydratés tombés du ciel par terre » et sur lesquels je reviendrai ces jours prochains à partir de quelques extraits sur ce blog.
La reprise de Climats, épopée arrive on le voit dans un contexte où il ne s’agit plus d’alerter, mais de constater les dégâts : canicules meurtrières, effondrements écologiques en chaîne, territoires ravagés. Ce que Grisel écrivait il y a une dizaine d’années dans une relative indifférence est désormais sous nos yeux — et pourtant toujours nié, minimisé, instrumentalisé par ceux-là mêmes qui en portent la responsabilité.
C’est je crois l’honneur des Découvreurs d’avoir en son temps salué et soutenu en le sélectionnant dans le cadre de son prix à destination des publics scolaires, ce texte engagé, qui refusait les faux-semblants d’une poésie inoffensive et s’attaquait frontalement aux puissances de l’argent et aux logiques prédatrices à l’œuvre derrière le dérèglement climatique. Relire Climats aujourd’hui, sera mesurer à quel point nous avons collectivement échoué à entendre ce qui y était dit avec clarté : non seulement la catastrophe, mais ses causes — politiques, économiques, systémiques.
jeudi 25 juin 2026
RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : JE LA SUIS DEVENUE DE CAMILLE LOIVIER CHEZ LANSKINE.
C’est un livre ouvertement féministe. Qui travaillant sur les murs, les peaux, les traces, les surfaces, les effacements, les permanences, vise à faire entendre la voix toujours étouffée des femmes. Nous faire prendre conscience de l’injustice de leur condition. En fait, Camille Loivier, qui a toujours su écouter les voix non pas faibles mais assujetties, déconsidérées, jusqu’à celles des plantes – je pense en particulier à ce très beau petit livre intitulé Joubarbe, chez Potentille[1] – compose ici une œuvre qui tenant au départ du carnet de marche et du poème éclaté, finit à travers l’allusion discrète à un trauma fondateur, par s’imposer comme un acte personnel autant que collectif de survivance.
Le lecteur y entrera comme dans une ville dont les murs parlent. Mais ces murs porteurs de paroles, transmettant au passant des voix de femmes anonymes, obscures, aussi de revenantes, se présentent blessés, leur texte le plus souvent arraché puis recouvert, invisibilisé, masqué. Murs donc à l’image de celles qui en ont choisi le support pour affirmer leur existence, dénoncer le sort qui leur est réservé. Déambulant dans Paris au cours du « demi-confinement », Camille Loivier note et photographie ces collages féministes qui transforment la ville en immense cahier de doléances et de solidarité. La ville jusqu’alors muette lui apparaît soudain parlante. Les murs deviennent des corps, des peaux. Des cicatrices témoignant des agressions subies par les femmes à l’intérieur d’une société qui toujours encore largement les écrase. « Le patriarcat tue », « On te croit », « Céder ≠ consentir ». Nourrie comme on sait de littérature asiatique, Camille Loivier convoque également dans une section intitulée Murs des revenantes, les fantômes de la littérature Qing, ces femmes chinoises qui, ayant préféré se donner la mort plutôt que d’accepter l’injustice qui leur était imposée, auraient inscrit leur dernière parole sur la pierre d’une grange, d’un pont ou d’un relais de poste[2].
mardi 21 avril 2026
RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : LES HAUTS-FONDS DE JEAN-PIERRE CHEVAIS AUX ÉDITIONS REHAUTS.

Il est des ouvrages de poésie qu’on aimerait voir lus par ces jolis fabricants de vers qui recyclent à longueur de pages des images, des formes et des sentiments convenus. Peut-être y apprendraient-ils à se montrer un peu moins satisfaits d’eux-mêmes et se mettraient-ils à comprendre que le poème vraiment commence quand il cesse de rassurer.
De Précis d’indécision, paru en à l’Atelier La Feugraie jusqu’à l’État des ciels à l’approche de la mer, en passant par Le Temps que tombent les papillons, parus quant à eux chez Rehauts, Jean-Pierre Chevais aura introduit son lecteur dans un univers poétique fortement personnel où les relations pourtant étroites de l’être avec le monde, notamment à travers la parole, sont choses essentiellement mouvantes, prêtes toujours à nous désarçonner. Son dernier recueil Les Hauts-fonds, toujours chez Rehauts, me semble aller toujours plus loin dans cette direction.
Derrière cette image des hauts-fonds qui parlent de soulèvements, d’affleurements mais aussi de recouvrements, de relations en partie invisibles entre ces deux éléments de la terre et de l’eau, se découvre l’image d’un espace d’expression toujours imprévisible, pris entre le vouloir dire d’une parole habitée par son propre désir et sur elle le poids de toute la matérialité insistante et fluante des choses. Jean-Pierre Chevais avec ses papillons, ses ciels qui n’en finissent pas de varier, sa mer qui n’est que mouvements, refus définitif de s’enfermer dans ses propres limites, est justement de ces poètes que leur obstinée volonté d’expression n’aura jamais conduit à prétendre avoir prise arrêtée sur la forme des choses.
lundi 13 avril 2026
AVEC LE GRAND CHŒUR DISPONIBLE DES POÈTES AIMÉS : RENDRE SOUFFLE DE FRANÇOIS COUDRAY, CHEZ BRUNO GUATTARI.
comme l’herbe à nouveau imprime en mon corps sa fragile typographie ouvre la page / champs où l’enfance courait parmi les herbes hautes les ombelles ombrelles flottantes des achillées des ciguës des grandes astrances et la rouille acidulée des oseilles / lorsque les vaches ne louaient pas les prés où / maintenant / poussent lotissements et chalets en forme de pavillons et même d’immeubles route / trois fois élargie et quoi renié sur le bord de laquelle coulaient / pour la première fois / les larmes de l’aïeul chênes et châtaigniers arrachés qu’une autre enfance / bien plus lointaine encore / avait plantés pour ombrer le chemin apprend-on ainsi / à aimer la disparition
son goût de terre craquelée
Oui. C’est une poésie de la participation tout entière de l’être à la physique même abîmée du monde que nous propose François Coudray dans ce recueil que viennent de me faire parvenir les éditions Bruno Guattari. Et c’est dans la conscience douloureuse et tremblante souvent qu’il a du temps, des morts qui le traversent, que progresse l’ouvrage dont le titre marque bien l’intention : celle d’une volonté de résistance contre une triple asphyxie : l’asphyxie écologique d’un monde dit « saccagé », l’asphyxie intime d’une somme de pertes subies, à commencer par celle personnelle de l’enfance, et celle pour finir du langage menacé par l’impuissance comme le trop plein des mots.
samedi 11 avril 2026
OH LE BEAU MONDE ! À PROPOS DE MA RÉCENTE DÉCOUVERTE DU MUSÉE COGNACQ-JAY À PARIS.
« Oh le beau jour encore que ça aura été. »
Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett
Sur le haut de leur coiffe, elles attachaient de longues barbes flottantes. Prolongeaient les courtes manches de leur robe, de deux ou trois volants de lin, de coton, le plus souvent de dentelles. Tout autour d’elles n’étaient qu’étoffes vaporeuses, de mousseline, de gaze, contrastant avec la rigidité de ces paniers dont elles élargissaient jusqu’à l’extravagance leurs hanches. Et cela faisait au XVIIIe siècle le grand bonheur des peintres qui trouvaient là matière à exhiber, quant à eux, leur talent.
C’est autre chose pourtant que je retiens de ma visite de l’exposition, au Musée Cognacq-Jay, intitulée Révéler le féminin, Mode et apparences au XVIIIe, où se découvrent c’est vrai d’assez magnifiques portraits de femmes posant dans d’impressionnantes toilettes, l’un des plus intéressants étant ce portrait de femme écrivant à ses enfants, d’une certaine Adélaïde Labille-Guiard, peintre jusqu’ici inconnue de moi, et qui, fille de mercier, était plus qu’aucune autre, sans doute, prédisposée à rendre sur la toile la beauté des matières et la finesse de leur exécution.
jeudi 9 avril 2026
LIVRES D’AMI(E)S.
Heureux de rassembler ce matin sur l’une de mes tables de travail ces 4 livres que des poètes amis ont mis ces derniers jours entre mes mains. N’étant pas encore tout à fait une I.A. je ne saurais proposer ici de note de lecture précise sur ces divers ouvrages que j’ai fait poser en attendant sur une belle lithographie de Jean Messagier qui fut à ce que j’en sais une figure de passage entre l’abstraction lyrique et la pensée écologique avant la lettre. Camille et moi ayant récemment participé à une rencontre orchestrée par François Coudray autour de l’écologie poétique et le recueil de ce dernier plaçant l’herbe en préambule, je ne puis m’empêcher sachant à quel point l’herbe, l’herbe au vent – phlomis herba-venti, est chère aussi au cœur de mon ami Jean-Pierre dont je connais bien le vieux jardin picard, je ne puis m’empêcher donc, de placer leur recueil sous le signe de cet artiste qui sculptait aussi le sable, la neige ou les herbes fauchées. Ne dédaignait pas non plus ces vieux murs couverts de signes auxquels dans son ouvrage s’intéresse Camille. Et s’efforçait comme nous y invite depuis toujours Laurence, de nous donner la force d’habiter mieux ce monde compliqué, amplifiant en majuscules, comme elle l’écrit, les existences minuscules.
mardi 7 avril 2026
TROIS PIÈCES ET D’UN CERTAIN RAPPORT AU PUBLIC D’AUJOURD’HUI.
En matière de théâtre je ne suis qu’un suiveur. Depuis de longues années mon épouse et compagne, qui adore le théâtre, la scène et ses acteurs, m’aura fait découvrir nombre d’œuvres dont je ne saurais dire si elles sont de fait réellement majeures mais qui m’auront semblé la plupart du temps tout-à-fait remarquables. Son goût en la matière ainsi que ses connaissances étant largement supérieurs aux miens, je la suis donc en toute confiance, les spectacles qu’elle choisit n’étant jamais dépourvus d’intérêt. Ainsi cette dernière semaine j’aurai pu assister à la seconde partie d’Ici sont les dragons, vaste fresque historique, présentée au Théâtre du Soleil par la compagnie d’Ariane Mnouchkine, la longue, très longue performance d’Angelica Liddell, Vudu, au théâtre de l’Odéon et Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, avec les acteurs de la Comédie française au Théâtre de la Porte d’Italie.
N’étant pas critique théâtral, je ne m’aventurerai pas à livrer ici une analyse comparée de ces trois spectacles, mon propos ne visant au départ qu’à faire état de ma stupeur devant les réactions du public, telles qu’il m’a été donné de les observer à la fin d’un de ces spectacles, réactions qui nous en disent long, je crois, sur les phénomènes d’entraînement à l’œuvre dans nos sociétés actuelles où l’idéologie, le discours – ici pour commencer le discours soit-disant féministe – l’apparence de la radicalité, l’emportent de plus en plus sur la réalité des formes et la vérité des contenus.
dimanche 29 mars 2026
DIMANCHE DES RAMEAUX. CE QU’EST AU FOND LA VOIX PARMI TOUT CE QUI RENVERSE.
Je ne suis pas trop, je crois, de ces montreurs appliqués à s’exhiber partout, enchantés et glorieux qu’ils sont de leur trop souvent vaine et servile production. J’ai plaisir cependant à partager dans les quelques espaces qui me sont accessibles, des textes témoignant de la singularité du poète qu’à mes heures et depuis si longtemps maintenant, je suis. Poète qui, fondamentalement méfiant à l’égard des prétendues évidences discursives : celles du « je », celles du sens donné, celles d’un monde supposé immédiatement disponible au langage, s’en est toujours remis à une exploration patiente et exigeante de la langue envisagée comme lieu commun : un espace partagé, hérité, traversé de mémoires, mais toujours à réinventer.
samedi 28 mars 2026
DIRE DEPUIS SA PEAU. SUR L’OUVRAGE DE BENOIT COLBOC, PEU À PEUR, AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.
lundi 16 mars 2026
POUVOIR DES VRAIES IMAGES. À PROPOS D’UNE FIGURE DE DANIELE DA VOLTERRA ET DES MULTIPLES MASSACRES QUI DÉFIGURENT NOTRE MISÉRABLE HUMANITÉ.
Nous sommes accablés d’images. D’images transitives par quoi le monde nous est donné à voir dans une fausse et illusoire transparence. Destructions, guerres, attentats, accidents, catastrophes, notre cerveau de plus en plus est saturé d’images qui finissent par ne plus trouver en nous de résonance. Si ce n’est d’engendrer cette diffuse et paralysante angoisse nous persuadant peu à peu que nous avançons inexorablement vers notre fin.
C’est pourquoi aux images disons mimétiques, purement spectaculaires du monde, il est toujours bon de préférer les images secondes, réflexives, vibrantes que leur évidente matérialité de toile, d’encre, de pigments, de papier… , nous oblige à interpréter non plus comme la flagrance même du monde, mais un acte sensible de pensée figurante qu’il nous appartient, touchés singulièrement que nous serons en profondeur par leur possible puissance, de reconstruire dans le commun cette fois disputable d’une parole.
Considérant aujourd’hui le magnifique dessin réhaussé à la craie rouge du peintre du cinquecento Daniele da Volterra, représentant une simple femme courbée, apparemment en pleurs et exprimant à mes yeux d’aujourd’hui toute la douleur du monde, je ne sais si je dois parler à son propos de litote ou d’euphémisme. Affirmer qu’il dit le moins pour faire entendre le plus ne me semble pas, à propos de ce dessin, plus approprié que de penser qu’il pourrait simplement évoquer ce qui accable depuis toujours notre souffrante humanité en évitant de mettre sous nos yeux ce qui risquerait de nous paraître insupportable.
dimanche 15 mars 2026
À DÉCOUVRIR : LA LANDE DE LUCILE LELOUP AUX ÉDITIONS MF.
Là où ce grand pin et ce blanc peuplier aiment à marier l’ombre hospitalière de leurs rameaux, et où cette source fuit et murmure en luttant contre son bord oblique,
Ordonne d’apporter les vins, les parfums, les fleurs éphémères des frais rosiers, tandis que ta richesse et ton âge, et les noirs fils des trois Sœurs le permettent encore.
Tu seras privé de ces bois achetés, de cette demeure, de cette villa que baigne le Tibre jaune ; tu en seras privé, et un héritier s’emparera de ces biens longtemps accrus.
Je relisais ce matin ce court texte d’Horace, passage d’une Ode adressée à un certain Q. Dellius, passage où se dit l’attachement des poètes latins du tout début de notre ère à ce qu’il est convenu d’appeler la Nature, qui serait plutôt la campagne ou même encore le jardin. Et je me disais qu’en fait ce qui s’exprimait surtout dans ces vers c’était la grande fragilité de nos destinées humaines, le caractère puissamment éphémère du lien que nous entretenons avec les choses qu’on aime, celles qui s’offrent tout gratuitement à notre vue, celles surtout que nous nous ingénions à aménager, pour, les possédant, en jouir à notre guise, de manière solitaire ou en les partageant avec notre famille et quelques rares amis. Notre besoin de paysage ne serait-il finalement que l’une des façons pour nous de ralentir pour l’embellir le temps. Et de nous éprouver vivant bien à l’écart du fracas et des tensions de la société humaine, dans le monde élargi des éléments présidant à l’existence autour de nous de l’univers.
Bon. Pas trop étonnant quand on s’appelle Leloup – je plaisante - de s’intéresser un peu plus que les autres aux arbres, aux bois, aux bergeries anciennes, à tout ce qui autour d’une vieille ferme familiale a de sauvage mais se voit habité de cette forme de présence humaine qui en dépit bien sûr des difficultés, aura appris à faire corps avec son lieu.
mardi 10 mars 2026
À PARAITRE : STABAT INFANS DE GÉRARD HALLER À L’ATELIER CONTEMPORAIN. S’ÉPROUVER EN DÉPIT DE TOUT, COMMUNS.
C’est une œuvre déroutante, un dessin à l’encre, rehaussé à l’aquarelle, sur un lin apprêté à la craie, collé ensuite sur carton puis découpé et réassemblé de manière à ce que le haut de l’image en devienne le bas et que le spectateur en voie bien la scissure. Cette œuvre, intitulée Auserwählter Knabe (L’Enfant élu), est de Paul Klee. Et date de la toute fin de la première guerre mondiale, 1918.
samedi 7 mars 2026
Y-A DU BOULOT ! EXTENSION DU DOMAINE DE LA SOUMISSION.
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| MAGRITTE, LA LECTRICE SOUMISE, 1928 |
Le hasard aura voulu hier que j’ouvre les pages de deux romans policiers dont mon fil d’actualité Facebook célébrait les mérites. L’un d’eux étant censé se dérouler dans les lieux mêmes que j’habite et dans lesquels j’aime à laisser vagabonder mon esprit et mon chien, je n'ai pu m'empêcher de chercher à le découvrir. Même chose avec le second qui se déroule lui dans un état du sud de l’Amérique de Trump et qui lui me tentait par ce qu’il me promettait de complet dépaysement.
Dire que l’écriture du premier des deux me parut très vite indigeste ne serait qu’un euphémisme. Certes on ne lit pas un polar seulement pour des raisons de qualité de phrase. Encore que. Comptent bien entendu l’originalité de l’intrigue, la force des tensions dramatiques, souvent aussi le rendu sinon l’épaisseur de caractère des différents personnages et pour moi la façon dont je me sens immergé vraiment dans un milieu tant physique que social ainsi que politique. Mais là n’est pas ce que j’ai aujourd’hui envie de dire. Qui tient à quelque chose de profondément déprimant. Les nombreux avis laissés sur le site de lecture de mon polar en Côte d’Opale, faisaient état de véritables qualités d’écrivain vantant un style haletant emportant totalement son lecteur[1]. Le premier chapitre en effet s’applique bien à évoquer une fuite à travers la forêt afin d’échapper à ce qu’on imagine être un danger redoutable. Mais tout y est redondant. Saturé. Quasi tautologique[2]. De l’ordre non de l’écriture mais de la rédaction. Le point d’orgue à mes yeux étant atteint à la lecture un peu plus loin de cette scène d’amour que je ne peux résister à l’envie de partager ici : « S’extirpant de sous les draps, Marcus Kubiak et Zoé Rousseau relâchèrent leur étreinte savoureuse, se déliant l’un de l’autre. L’extase déversait son exquis nectar dans les moindres parcelles de leurs corps ruisselants. Des vestiges de plaisir rosissaient leurs visages. »
mardi 3 mars 2026
PARADISIACA. UN LAC-OPÉRA DE ELKE DE RIJCKE AUX ÉDITIONS MF, COLLECTION POÉSIE COMMUNE.
C’est une belle ambition que celle de cette toute récente collection, Poésie commune, que d’entreprendre, par ses publications, de générer du commun, à travers des formes inventives affirmant ce nécessaire continuum entre expériences de vie et expériences de langage, les deux travaillant comme il se doit à s’enrichir l’une par l’autre.
mercredi 25 février 2026
CONTINUER LA RENCONTRE AVEC JAMES SACRÉ : SI LA SIMPLICITÉ NOUS A QUITTÉS ? CHEZ POTENTILLE.
Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités. Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :
mercredi 18 février 2026
À PROPOS DE L’OUVRAGE DE SEREINE BERLOTTIER, CE QUI PASSE, PASSE : VOIX DE GEORGES PEREC, AUX ÉDITIONS L’OEILÉBLOUI.
C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte, mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».


















