Depuis longtemps j’apprécie chez Sylvie Durbec autant que chez Clara Régy l’inventive liberté avec laquelle elles jouent des formes, des mots et des images pour produire à partir de leur vécu, de leur relation aux lieux, en particulier de l’enfance, leur attachement aussi aux figures littéraires et parentales, un art subtil et toujours un peu décalé de la suggestion.
Dans le recueil commun qu’elles viennent de publier aux éditions du Chat polaire, qui s’accompagne des sobres mais pertinentes illustrations de Gwen Guégan, nos deux complices jouent sur une cinquantaine de pages à faire danser la langue à partir de deux humbles objets du quotidien : bols – pour Sylvie Durbec – seaux -pour Clara Régy jusqu’à conduire leur imagination à interroger les questions les plus graves et cristalliser en paroles les plus douloureux comme les plus chers souvenirs.
Opérateurs de mémoire bols et seaux deviennent par la magie de la création poétique de véritables réceptacles d’une expérience humaine où se mêlent pertes et transmissions, absence comme présence, puis le sentiment du passage qui toujours nous déborde, du temps.
Il y a quelques mois, le grand James Sacré publiait aux Presses universitaires de Rouen et du Havre, un beau livre intitulé Des Objets nous accompagnent (ou l’inverse). Il y déclarait que de tels objets « telle casserole en métal émaillé, tel vieux seau rouillé… » peuvent aussi être la beauté du monde. Ajoutant : « Ne fait-on pas qu’écrire dans une insensée confiance en je ne sais pas vraiment quoi, qu’on peut nommer si l’on veut la beauté ? Le contraire de la mort peut-être, et aussi bien, le contraire d’un poème qui saurait parfaitement répondre, avec maîtrise, aux attentes d’un canon bien établi. » Je ne sais pas trop pour ce qui est de la beauté, chose à mon sens, très subjective. Mais qu’écrire serait une certaine façon d’œuvrer à apprivoiser en nous les œuvres multiples de la mort, je ne puis que le reconnaître. Comme chacun je pense reconnaîtra ce travail dans chacune des deux voix amies que rassemble notre recueil avec ces bols qui se brisent, ces seaux qui pourraient contenir tant de larmes, ces poèmes enfin dont l’apparente simplicité, la fantaisie parfois, sont lourdes de toute une histoire qui apparemment ne passera jamais.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire