lundi 13 avril 2026

AVEC LE GRAND CHŒUR DISPONIBLE DES POÈTES AIMÉS : RENDRE SOUFFLE DE FRANÇOIS COUDRAY, CHEZ BRUNO GUATTARI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

comme l’herbe à nouveau imprime en mon corps sa fragile typographie ouvre la page / champs où l’enfance courait parmi les herbes hautes les ombelles ombrelles flottantes des achillées des ciguës des grandes astrances et la rouille acidulée des oseilles / lorsque les vaches ne louaient pas les prés où / maintenant / poussent lotissements et chalets en forme de pavillons et même d’immeubles route / trois  fois élargie et quoi renié sur le bord de laquelle coulaient / pour la première fois / les larmes     de l’aïeul chênes et châtaigniers arrachés qu’une autre enfance / bien plus lointaine encore /  avait plantés pour ombrer le chemin apprend-on ainsi / à aimer la disparition

 

son goût de terre craquelée

 

Oui. C’est une poésie de la participation tout entière de l’être à la physique même abîmée du monde que nous propose François Coudray dans ce recueil que viennent de me faire parvenir les éditions Bruno Guattari. Et c’est dans la conscience douloureuse et tremblante souvent qu’il a du temps, des morts qui le traversent, que progresse l’ouvrage dont le titre marque bien l’intention : celle d’une volonté de résistance contre une triple asphyxie : l’asphyxie écologique d’un monde dit « saccagé », l’asphyxie intime d’une somme de pertes subies, à commencer par celle personnelle de l’enfance, et celle pour finir du langage menacé par l’impuissance comme le trop plein des mots.

La réponse du poète est d’abord ici d’attention. Installant peu à peu, pour y insinuer sa voix, un mouvant, émouvant paysage dans lequel avancer, respirer, trembler, s’effacer, parfois aussi se perdre, en faisant autant que possible corps ou marque avec lui. Certes ce paysage n’a pas l’identité ni l’unité des vastes compositions classiques propres à la grande peinture qui nous les montre d’un point de vue unique. C’est bien évidemment un paysage intérieur, composite, fait d’une multiplicité de signes dont notre poète seul a connaissance des sources. Pour le lecteur que nous sommes il présente toutefois l’avantage de présenter un caractère de généralité tel qu’il lui est loisible de l’habiter et d’y trouver à son tour sens. Ce sont neige, éboulis de roches, grue traversant le ciel, toute la botanique des prés, des jardins, des forêts, listée avec une précision qu’on sent bien amoureuse, mais aussi déprimantes poubelles en bord de fleuve, cadavres d’arbres, quai de métro, lino recouvrant le sol d’un préfabriqué…

Dans ces contrastes bouleversants de mondes à l’intérieur desquels ce qui se voit aimé est essentiellement éprouvé comme fragile, c’est la simple possibilité d’un chemin que cherche le poème. Qui s’entête comme l’oiseau s’efforçant « à percer la toile grise du ciel », à chercher lui plutôt au ras du sol et de la terre, « à petite hauteur ». À travers une écriture qui ne vise pas à l’ampleur, se refuse au développement, mais que je qualifierais volontiers de scarificatrice, multipliant ses incisions sur l’écorce comme elle dit déjà toute craquelée des choses.

Car on ne ne saurait posséder rien de ce que pourtant l’on aime. Même par la parole. Ne plus se trouver séparé comme dit François Coudray de ce qui intimement pourtant nous tisse, n’est qu’un rêve. Et même si l’on voudrait juste être ce brin d’herbe ou l’odeur d’une bête[1], cela nous est naturellement impossible. Demeure alors simplement la possibilité de nous tisser aux autres avec les mots, les mots que nous leur reprenons car la langue en vérité est bien l’ultime trésor commun que nous pouvons partager. Rendre souffle est ainsi pour François Coudray l’occasion de célébrer cette unique façon de faire corps vraiment avec.  Avec le grand chœur disponible des poètes aimés[2], dont chacun de ses poèmes reprend en partie les mots, et construit avec eux sa chute qui n’est pas son affaissement, sa capitulation, sa défaite, mais son réparateur et respirable accomplissement.



[1] Cette expression est reprise par F.C. à Christian Viguié.

[2] Dans sa note terminale sur les citations avec lesquelles s’est composé son recueil, François Coudray qui rend au passage hommage à Valérie Rouzeau laquelle dans un de ses derniers recueils écrit l’avoir en partie conçu «avec les mots des autres », déclare avoir voulu faire de « l’intertexte une contrainte d’écriture, en systématisant les relais de parole » qu’étaient déjà les citations présentes dans ses précédents textes, « pour clore chaque poème ». Cherchant ainsi « souffle commun ». Plusieurs dizaines d’auteurs, sont ainsi convoqués dans son livre, de Jacques Ancet à Marie-Laure Zoss en passant par Antoine Emaz, James Sacré, Lorand Gaspar, Richard Rognet, Thierry Metz ou Jacques Réda


 

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