C’est un livre ouvertement féministe. Qui travaillant sur les murs, les peaux, les traces, les surfaces, les effacements, les permanences, vise à faire entendre la voix toujours étouffée des femmes. Nous faire prendre conscience de l’injustice de leur condition. En fait, Camille Loivier, qui a toujours su écouter les voix non pas faibles mais assujetties, déconsidérées, jusqu’à celles des plantes – je pense en particulier à ce très beau petit livre intitulé Joubarbe, chez Potentille[1] – compose ici une œuvre qui tenant au départ du carnet de marche et du poème éclaté, finit à travers l’allusion discrète à un trauma fondateur, par s’imposer comme un acte personnel autant que collectif de survivance.
Le lecteur y entrera comme dans une ville dont les murs parlent. Mais ces murs porteurs de paroles, transmettant au passant des voix de femmes anonymes, obscures, aussi de revenantes, se présentent blessés, leur texte le plus souvent arraché puis recouvert, invisibilisé, masqué. Murs donc à l’image de celles qui en ont choisi le support pour affirmer leur existence, dénoncer le sort qui leur est réservé. Déambulant dans Paris au cours du « demi-confinement », Camille Loivier note et photographie ces collages féministes qui transforment la ville en immense cahier de doléances et de solidarité. La ville jusqu’alors muette lui apparaît soudain parlante. Les murs deviennent des corps, des peaux. Des cicatrices témoignant des agressions subies par les femmes à l’intérieur d’une société qui toujours encore largement les écrase. « Le patriarcat tue », « On te croit », « Céder ≠ consentir ». Nourrie comme on sait de littérature asiatique, Camille Loivier convoque également dans une section intitulée Murs des revenantes, les fantômes de la littérature Qing, ces femmes chinoises qui, ayant préféré se donner la mort plutôt que d’accepter l’injustice qui leur était imposée, auraient inscrit leur dernière parole sur la pierre d’une grange, d’un pont ou d’un relais de poste[2].
C’est dans l’avant-dernière section – le livre en compte neuf – intitulée Mes moiaussi&, que peut-être l’on comprendra que cette singulière attention portée par notre autrice à ces paroles de femmes dont une autre section, la quatrième, insiste sur la façon dont elles apparaissent le plus souvent empêchées, déchirées, recouvertes, faisant à leur tour l’objet, en particulier des hommes, d’une violence nouvelle, procède d’une blessure personnelle[3]. L’ouvrage alors ne peut plus simplement être lu comme une exploration des voix féminines mais doit être en profondeur saisi comme une tentative de reprendre enfin possession d’une histoire intime dont l’évocation, brève, elliptique mais fulgurante, réordonne autour d’elle ses multiples figures. Ainsi celles de ces femmes atteintes de dermographisme[4], qui ne supportent plus d’être touchées, celle de Camille Claudel enfin qui venant clore l’ouvrage ne relève en rien d’un hommage attendu, extérieur, mais tient presque de l’identification. Au point qu’on pourrait en faire le référent final de ce pronom, la, indiqué par le titre de l’ouvrage[5].
Il faut alors s’interroger sur la signification profonde du dernier poème qui partant d’un portrait d’elle après 15 ans d’internement et avant 15 autres dresse le bilan des violences qu’elle a subies : « personne ne la reconnaît plus », « son visage est de la terre froissée ». « Enfin arrivée au bout/ des esquisses de soi/ il lui a fallu sa vie entière/ pas un jour de moins ». Elle qui ainsi aura passé sa vie à vouloir s’accomplir « est devenue caillou ». Image remarquable à mon sens dont il faut relever l’extraordinaire polyvalence, car si le caillou est bien ce qui n’a plus de visage, n’a plus de nom, de voix, ni même de mouvement, il reste dans la main ce qui fait poids, condense, résiste. Indestructible présence.
On ne s’étonnera pas alors de me voir pour finir rapprocher l’art de Camille Loivier dans ce texte de celui du kintsugi[6] qui comme chacun sait procède de la réparation mais d’une réparation qui a soin non d’effacer les blessures infligées à l’objet mais de les métamorphoser, les retourner[7] en en faisant une source de beauté et de contemplation nouvelles. Ce dernier livre de Camille Loivier, Je la suis devenue, est tout entier construit sur ce geste. Fait de sections disjointes, de poèmes éclatés, rassemblant des voix et des destinées multiples dont la sienne propre, ne suivant donc en rien un récit linéaire, il s’ingénie à faire tenir ensemble dans la plus parfaite cohérence, ce qui partout des femmes aura été brisé, sans masquer leur douleur, les reliant par le fil d’or d’une parole totalement solidaire. Dans l’espérance comme on le voit à la fin de sa réécriture de Cendrillon, qui revient sur la barbare tradition du bandage des pieds apparu au Xème siècle sous la dynastie Song, qu’un jour enfin l’humanité cesse « de faire passer l’horreur pour la beauté », que chaque femme puisse enfin dans la puissante sensation d’être retournée à soi, courir librement « vers l’enfance les pieds nus, les bras grand ouverts » pour étreindre sa vie.
[1] Mais je pourrais aussi bien citer Cardamine, chez Tarabuste ou plus encore Nature en décomposition chez Backland où l’auteur va jusqu’à « coller [s]on oreille pour écouter/la dilatation [du]corps » des pierres. A noter d’ailleurs aussi dans ce livre l’importance des murs, murets, des cailloux, de la terre.
[2] Voir l’histoire citée par Judith Zeitlin dans The Phantom Heroine, que Camille Loivier mentionne en fin de volume : Une jeune femme, mariée à un homme qui la battait, tente de retourner chez ses parents.
On la renvoie : « Une femme mariée appartient à son mari. »
Elle se jette dans un bassin d’irrigation.
Le lendemain, sur la paroi du petit pont de pierre, on découvre un poème écrit avec de la boue encore humide :
« L’eau me prend,
mais ce n’est pas l’eau qui me tue.
C’est la parole qu’on m’a refusée. »
[3] Voir ces simples vers qui résonnent, ô combien, avec notre triste actualité : « je l’ai dénoncé/ mais cela n’a rien donné ».
[4] Le dermographisme (ou « dermographisme urticarien ») est une réaction de la peau où un simple frottement ou grattage provoque l’apparition d’une rougeur, d’un gonflement ou de traits en relief, un peu comme si on pouvait « écrire » sur la peau. Dans son ouvrage, C. Loivier, s’appuyant sur un texte de Georges Didi-Huberman inscrit ce phénomène dans une véritable archéologie de la violence faite aux corps féminins, nous rappelant qu’au XIXème siècle, des médecins réputés tels Charcot, Schilder, Barthélémy, en faisaient un spectacle clinique écrivant littéralement sur le corps des femmes qui devenait par là support d’inscription, cliché, document. Si l’on observe que dans le livre, les murs sur lesquels viennent inscrire leur voix sont comparés à des peaux, on voit ici la peau apparaître comme un douloureux support de domination de la part de ces médecins qui n’hésitent pas à griffer, brûler, cautériser comme si la femme ainsi traitée n’était qu’un simple objet. De l’une d’elle dont elle a soin comme pour les autres de nous donner le prénom, C. Loivier écrit qu’elle aura subie « quatre cautérisations jusqu’à la mort ». On voit ici comment les inscriptions féminines sur la peau des murs, « le murgraphisme » prend valeur de réponse : écriture vitale de résistance à la violence des hommes. Sorte de contre-écriture œuvrant à la réparation.
[5] Mais c’est en fait à toutes les femmes victimes à travers le temps de toutes les formes sociales de violence que l’auteur ici s’identifie. Ou avec lesquelles, à tout le moins, elle tient à marquer sa solidarité. Ainsi cette vieille femme qui se défenestre et à propos de laquelle elle écrit : “je sors du mutisme avec elle, pour qu’elle ne tombe pas seule ». Le titre du recueil aurait ainsi pu être : Je les suis devenue.
[6] Le kintsugi (金継ぎ, « jointure en or ») est un art japonais né au XVe siècle qui consiste à réparer les céramiques brisées avec de la laque saupoudrée de poudre d’or, d’argent ou de platine. Faisant ainsi de la cassure non plus un défaut de l’objet mais un nouvel ornement. Façon singulière de célébrer la beauté de l’imperfection, du manque. Et de souligner en les magnifiant les atteintes du temps. Il inspirerait aujourd’hui certaines pratiques thérapeutiques faisant de la cicatrice le lieu particulier d’une renaissance.
[7] Les retourner, oui, comme Camille Loivier le fait dans la septième section de son livre en retournant 3 contes traditionnels dont ceux de Barbe bleue et de Cendrillon.

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