mardi 21 avril 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : LES HAUTS-FONDS DE JEAN-PIERRE CHEVAIS AUX ÉDITIONS REHAUTS.


 

 

Il est des ouvrages de poésie qu’on aimerait voir lus par ces jolis fabricants de vers qui recyclent à longueur de pages des images, des formes et des sentiments convenus. Peut-être y apprendraient-ils à se montrer un peu moins satisfaits d’eux-mêmes et se mettraient-ils à comprendre que le poème vraiment commence quand il cesse de rassurer.

De Précis d’indécision, paru en à l’Atelier La Feugraie jusqu’à l’État des ciels à l’approche de la mer, en passant par Le Temps que tombent les papillons, parus quant à eux chez Rehauts, Jean-Pierre Chevais aura introduit son lecteur dans un univers poétique fortement personnel où les relations pourtant étroites de l’être avec le monde, notamment à travers la parole, sont choses essentiellement mouvantes, prêtes toujours à nous désarçonner. Son dernier recueil Les Hauts-fonds, toujours chez Rehauts, me semble aller toujours plus loin dans cette direction.

Derrière cette image des hauts-fonds qui parlent de soulèvements, d’affleurements mais aussi de recouvrements, de relations en partie invisibles entre ces deux éléments de la terre et de l’eau, se découvre l’image d’un espace d’expression toujours imprévisible, pris entre le vouloir dire d’une parole habitée par son propre désir et sur elle le poids de toute la matérialité insistante et fluante des choses. Jean-Pierre Chevais avec ses papillons, ses ciels qui n’en finissent pas de varier, sa mer qui n’est que mouvements, refus définitif de s’enfermer dans ses propres limites, est justement de ces poètes que leur obstinée volonté d’expression n’aura jamais conduit à prétendre avoir prise arrêtée sur la forme des choses.

« Le vent se lève ! … Il faut tenter de vivre ! » indique l’épigraphe du livre empruntée comme il se doit à l’ultime strophe du Cimetière marin de Paul Valéry. Et l’ouvrage effectivement de Jean-Pierre Chevais s’installe tout entier dans cette tentative, cette urgence, faite d’incessants mouvements d’avancée, de recul, de déroutantes communications avec un paysage composite ramené à quelques signes de mer, de plage, de ciel, d’intérieur domestique, dans lequel évolue une figure féminine à la fois complice et lointaine. Allégorie dans une certaine mesure ici de la Poésie ? Pourquoi pas.  À travers les cinq parties qui le composent, le poème de Jean-Pierre Chevais déploie effectivement comme une chevelure. Celle de Bérénice[1] : une succession de phrases/vers d’intensités diverses, bien détachées les unes des autres par leur blanc, et qui, comme cet amas de galaxies auquel on a donné ce nom, sans être des plus spectaculaires, touchent au cœur le lecteur, par leur mystérieux et comme fossile rayonnement.  Car tout dans cette suite subtilement syncopée[2] tient à la suggestion. À la façon dont le regard intérieur fera à sa façon se composer, s’entretisser les éléments d’un paysage qui se construit et se déconstruit, se vide ou bien s’anime, se colore ou se décolore, suivant les fugaces indications[3] que délivre le temps.

Comme dans ses précédents recueils, chaque page du livre possède sa propre dramaturgie. D’autant plus évidente que tous les éléments ou presque sont sinon personnifiés du moins eux-mêmes porteurs de conscience et de sensibilité. La mer ainsi à son gré peut venir ou ne pas venir comme il est dit par exemple à la page 44 du livre. L’eau blanche dans laquelle on tombe pour un rien peut ne  pas aimer nous voir. Tandis que des ombres un peu partout sur le monde se lèvent. Tout cela cependant qui souvent défie les communes représentations se coule sans lourdeur dans ce qu’il faut bien reconnaître au final comme une sorte d’intime opéra. Celui de ce qu’on n’aurait pas hésité à appeler autrefois une âme. Qu’on dira simplement ici d’un être qui, hors de tout bavardage, sans complaisance particulière pour ce qui fait le bonheur comme la souffrance de vivre et revenu lui-même de très loin, continue pour se dire, à éprouver, superbement, sa voix.



[1] La Chevelure de Bérénice est le titre de la toute première partie de ce recueil.

[2] C’est effectivement aussi en musicien que Jean-Pierre Chevais aura pris soin de composer son livre.

[3] Voir à la fin de chaque texte, ce qui se trouve mis entre parenthèses comme par exemple ceci, page 19 : « (ressac, puis le bruit du déferlement) » ou encore dans la troisième partie, la plus sombre, intitulée Voyage d’hiver, cette indication qui revient cette fois toujours la même : « ( la mer est noire d’écume) ».


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