Affichage des articles dont le libellé est LECTURE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est LECTURE. Afficher tous les articles

mercredi 22 janvier 2020

ÉCRIRE POUR DÉPLOYER LA VIE: Les amours suivants de Stéphane Bouquet

F. Bacon, In memory of George Dyer, panneau central

Transformation d'une forme de vie en une forme de langage et transformation d'une forme de langage en une forme de vie, comme l'affirmait du poème le regretté Henri Meschonnic, c'est ce qu'exemplairement le lecteur pourra voir s'accomplir dans l’ouvrage de Stéphane Bouquet, Les amours suivants. Car c'est avant tout l'incessant mouvement le portant de sa vie à la parole et de sa parole à la vie qui anime et génère le fond d'invention constamment émouvant des livres de ce poète.

De la vie, Les amours suivants tentent, au moyen de formes à la fois variées et supérieurement désinvoltes, de retenir le calendrier disparate et d'une certaine façon pittoresque d'un quotidien principalement urbain fait en grande partie de déplacements dans divers lieux plus ou moins éloignés du monde, avec leurs spectacles très actuels de rues, de métros, de passants dont la "fugitive beauté", comme aurait dit Baudelaire, constitue à l'occasion "un dangereux débarquement d'espérance". Et parce que ce livre se place, de par son titre ainsi que par le choix dans sa première section du sonnet, certes très librement modernisé, sous le signe de notre bonne vieille lyrique amoureuse, c'est cette existence là, l'amoureuse, cette intensité là, cette bouleversante présence/absence là, que l'auteur, à sa manière, plurielle, affranchie de toute convention, cherche aussi à saisir.

Dans un entretien avec Frank Smith, Stéphane Bouquet affirme que poésie et désir sont pour lui exactement la même chose. Que la poésie, "c’est l’espérance que le monde est là et qu’il va nous laisser entrer, venir. Ou qu’il va venir en nous, entrer". "Une activité de dé-solitude". C'est ainsi que la suite nombreuse des amours composites évoqués tout au long des pages dans leur crudité parfois de notations les plus charnelles, ne doit être compris que comme la forme métonymique, intimement vécue certes, d'un appétit de relation plus large, débordant, avec le présent toujours renouvelé du monde. Dont la façon de se donner comme de se dérober, d'excéder notre capacité à tout retenir provoque chez le poète aussi bien l'élégie, le thrène, l'hymne... Encore que chez Bouquet qui répugne à l'éloquence, ces formes ne s'expriment que sous le couvert d'une parole qui pour être toujours inventive et parfois déconcertante reste fondamentalement triviale, communicante, au sens où elle ne cherche à aucun moment à s'affirmer pour elle même. Mettre en avant le ça aux dépends maladroits de l'être.

Que l'on soit à Taipei, Brooklyn, Berlin ou simplement à Paris, en compagnie d'un amant turc, cubain ou taïwanais..., gentiment repoussé par un autre devant un film de Michael Winterbottom, branché sur Facebook ou Youtube ou se parlant à soi-même à la seconde personne du féminin dans les salles désertes du château de Sans-souci, c'est toujours "la mort éparpilleuse" qui finalement tire dans l'ombre les ficelles de notre mutable et mal pérenne condition. Elle qui bloque sur 18, 13, 15, 19 ... le nombre d'années vécues par ces adolescents gays suicidés que l'auteur énumère dans l'une des plus belles suites du livre. Alors s'il faut qu'on meure, et vite, faut-il vraiment toujours, comme le réalise Madame de Mortsauf, que Bouquet cite sans doute à partir d'un texte de Pierre Michon tiré du Roi vient quand il veut consacré aux Vies minuscules, mourir en ayant trop peu vécu ? Sans être "jamais allé chercher quelqu'un sur la lande" ?

Et c'est bien parce que tout ne doit pas finir déjà dans la mort, qu'il est de plus en plus apparemment nécessaire pour Bouquet de multiplier en lui, autour de lui, les preuves d'existence. En fabriquant par exemple à partir du toucher amoureux "l'utopie provisoire qu'il y a dans la société des gestes " En faisant que la poésie très simplement vienne pour nous, "voler les choses à l'absence ". Nous conduise dans le bruit de notre "enfance intérieure/ qui crépite toujours plus fort […] vers les demains défatigués ". Car amour, poésie ne relèvent ici que d'une seule morale : "fais ce que déploie la vie". Une double éjaculation. Qui ne répugne à aucun bavardage. Aucune trivialité. Quitte à choquer les lecteurs. Et pas nécessairement les plus prudes. Car "nul/ son n'est dissonant qui nous parle de vivre ".

Certes, l'amour, la poésie, ne sont au fond que de petits miracles. Précaires. Imparfaits. Le langage ne marche pas pour de vrai. L'autre qu'on aura aimé finira sans doute par "devenir anonyme dans le t/ apostrophe de l'expression je t'aime " : les pronoms ne conservant pas la forme des visages. Et pas certain que le poète qu'on est parvienne, à la différence de celui qu'on rêve, d'atteindre à "la grande écriture lisible par les arbres/ aussi et par la société des bêtes ".

N'empêche que les bulletins de survie que constituent les poèmes, équipés qu'ils sont "pour saisir le moindre frisson", avec leur "cliquetis de mots jeté/ parmi la poussière noire", leurs merveilleux néologismes, constituent autant de propositions n'attendant qu'à se nouer à l'imaginaire propre du lecteur. Un lecteur "électro-compétent" qui serait, comment dire, capable de se brancher sur la même source d'intensité, musicalisée, résonnante, que le poème. Attendant la même chose du monde. Comme un surcroît dans le soir de lumière. Un luxe un peu moins désuni ou mieux relié d'être.

Une façon, à la fin, de se sentir, peut-être et malgré tout - c'est le tout dernier mot du livre - ensembleSuffisamment ensemble.

N.B. : Ce billet a été publié pour la première fois le jeudi 7 novembre 2013


lundi 20 janvier 2020

PRATIQUER AUTREMENT LA LECTURE : POUR UN VAGABONGAGE

Vilhelm Hammershøi
Les espaces d’expression réellement libres et gratuits se rétrécissent de jour en jour. Ainsi vient de m’être annoncé la suppression dans les mois à venir de la plateforme qui jusqu’ici hébergeait mon tout premier blog. Qu’il m’est bien sûr proposé de faire migrer sur un site payant. Pour ne pas voir disparaître le fruit d’un travail qui me semble toujours utile j’entreprends donc avec ce long billet, en date du 7 novembre 2013, d’en reprendre régulièrement, ici, les principales publications. Qui ne me semblent pas avoir, avec le temps, perdu de leur pertinence. 


Il y a quelque chose du cheminement curieux, aventureux, profondément passionnel, mis en oeuvre par la découverte en voyage d'une ville étrangère, dans la lecture du texte littéraire. Principalement du texte poétique, cet espace signifiant, toujours un peu dépaysant qui constitue par rapport aux pratiques bien ancrées, situables, de la communication ordinaire, un ailleurs déroutant, remuant, de la langue.


La pédagogie des cartes, des grilles et des définitions procure aux esprits plats l'illusoire satisfaction de parcourir le monde, tout armés de la foi en l'existence d'un savoir objectivable qui dessinerait pour la masse indifférenciée de leurs utilisateurs des itinéraires obligés. Passant par toutes sortes de guides. En poésie, par les livres du maître. Le commentaire littéraire en trois parties. La reconnaissance des figures. Des écoles. Des monuments. Des mouvements...


Sans nier l'intérêt de la mise en valeur de repères communs, hors desquels bien entendu, il n'y aurait plus de communication efficace et réelle possible, il faut bien reconnaître que s'arrêter comme on le fait trop souvent à cette approche surplombante, désincarnée, du texte poétique ne peut donner qu'une image totalement réductrice de sa nature, de sa puissance latente de transformation, voire de sa nécessité propre.

L'espace vivant, dynamique, du texte n'est pas celui de sa représentation intellectuelle. Des chemins balisés. Des parcours ordonnés. De même qu'on ne commence à connaître une ville qu'en la parcourant physiquement, la découvrant par la marche, la vue, à coups d'égarements, de surprises, de tours et de retours qui ne vont pas sans fatigue et parfois sans déception, on n'entre dans un poème qu'à la condition de s'y engager vraiment. En traçant, crayonnant, gribouillant pourquoi pas, en tout cas, inventant son propre itinéraire. Dépendant des mouvements singuliers de sa conscience, de sa sensibilité. " En utilisant les énoncés toujours parcellaires du texte comme guides, certes, mais - comme l'écrit Yves Citton dans Gestes d'humanité - en les complétant pour en constituer une image plus vive grâce à l'apport d'informations fournies par des modèles cognitifs intériorisés, des mécanismes inférentiels, des expériences vécues et des connaissances culturelles, y compris tirées d'autres textes. "

Fernando Botero
Ce qui signifie qu'il n'y a pas de terme, de terminus à jamais arrêté de l'oeuvre. Ouverte de façon que chacun vienne y tracer son trajet propre, elle ne peut avoir, comme le monde lui-même, que des passagers temporaires, des lecteurs singuliers. Historiques. Auxquels l'école serait bien inspirée d'accorder un peu d'air. Laissant à chacun la possibilité de dérouler à l'occasion son propre fil d'Ariane, le suivre dans ses circonvolutions, ses allées, ses venues, au lieu, croyant bien faire, d'empêcher tout vagabondage en toujours s'efforçant d'acclimater notre inconnaissance grâce à des langages prétendument connus.

Car si les tableaux, les cartes ont certes leur mérite, pour ce qui est de pouvoir collectivement, socialement nous retrouver, nous situer, l'histoire, le récit des parcours, même erratiques, apparemment incongrus, que nous aurons effectués à l'intérieur de la matière buissonnante des espaces où nous avons pénétré, a beaucoup à nous apprendre sur nous, sur les réalités plus ou moins consistantes, résistantes en même temps fuyantes, des choses ( monde et esprit bien sûr) dont nous sommes continûment pétris .


Les notes qui suivent visent à compléter le billet précédent qui plaide pour une approche plus libre à l'école, de la lecture. Débarrassée des grilles artificielles d'analyse. Et de sa croyance, semble-t-il toujours trop prégnante, que le texte contient à l'intérieur de lui un sens, un sens objectif, comme définitif, qu'il s'agirait de commencer d'abord par découvrir et qui serait le même pour tous.


Petite citation éclairante pour commencer : nous l'empruntons à Joseph Conrad qui écrit à propos de Marlow, le jeune officier britannique narrateur d'Au coeur des ténèbres : " Les contes de marins sont d'une franche simplicité, tout le sens en tiendrait dans la coquille d'une noix ouverte. Mais Marlow n'était pas typique (sauf pour son penchant à filer des contes) ; et pour lui le sens d'un épisode ne se trouve pas à l'intérieur, comme d'une noix, mais à l'extérieur, et enveloppe le conte qui l'a suscité, comme une lumière suscite une vapeur, à la ressemblance d'un de ces halos embrumés que fait voir parfois l'illumination spectrale du clair de lune." P. 87 de l'édition G.F. traduction de J.J. Mayoux, 1989.

Claude Simon retiendra tout particulièrement ce propos en le plaçant en épigraphe de son tout dernier roman : Le Tramway, à côté d'une citation tirée du Côté de chez Swann de Marcel Proust.


N'entrer dans les livres, dans le poème en particulier, qu'à la condition de s'y engager vraiment. C'est la problématique même aussi du savoir géographique. Alors qu'on a longtemps enseigné la géographie à grands coups de nomenclatures, de cartes, de relations, de chiffres, de distance... imaginant pouvoir penser scientifiquement l'espace qui nous est donné à vivre hors du sujet vivant que nous constituons, toute la géographie actuelle se soucie de notre relation intime, particulière avec le monde qui nous entoure. Se développe au sein d'une véritable fréquentation de ce dernier. Allant jusqu'à concevoir l'espace non comme un ensemble extérieur donné, figé mais comme une pluralité possible de parcours différenciés. On lira dans l'ouvrage de Jean-Marc Besse, Le Goût du monde, principalement dans son dernier chapitre, Paysage, hodologie, psychogéographie, un bel exposé des diverses avancées réalisées dans ce domaine.

Le texte littéraire n'est en rien replié sur lui-même et la célèbre formule de Gertrude Stein, à savoir "a rose is a rose, is a rose..." sur laquelle s'est fondée une partie des avant-gardes brutales de la dernière partie du siècle passé fait totalement l'impasse sur les mécanismes effectifs de la lecture qui reposent sur des jeux complexes de connotations dans lesquels c'est l'ensemble de la conscience, intelligence et sensibilité liées, tout un monde de signes et de représentations plus ou moins agissants, singulièrement orientés par une existence personnelle, qui se trouve convoqué. "A rose" est toujours dans le moment de la lecture bien autre chose et beaucoup plus qu'une rose. Et jamais la même pour chacun. Et pour chacune des lectures que nous pourrons en faire.
La langue n'est pas un but en soi. Elle est une forme complexe et bien entendu essentielle de relation de notre être avec le monde. Mais c'est l'être ou la vie, le monde, qui sont aux deux bouts de la chaîne.

Espaces buissonnants de la lecture :
On rappellera ici les remarquables approches - qui devraient éclairer plus d'un pédagogue sur ses pratiques - de l'historien Michel de Certeau telles qu'il les formule dans l'Invention du quotidien (voir dans la collection Folio Essais, l'Introduction Générale, p. XLVIII et suiv.). Je pense à sa notion de "lecture braconnage" dont il faut bien admettre qu'elle ne saurait se substituer à des lectures de type savant, autorisé, mais dont il faut savoir qu'elle représente la forme la plus naturelle, plaisante, enrichissante, inventive aussi, vitale, de relation avec le texte. Sans du tout renier, j'insiste, l'importance des pratiques savantes, il serait bon qu'à l'école ces dernières ne prennent pas trop vite et trop largement le pas sur ces lectures d'appropriation, remuantes et un peu vagabondes que le fin pédagogue devrait encourager de manière à en approfondir et affiner les procédures.

lundi 4 novembre 2019

POÉSIE PRISE DE TÊTE. COMPRENDRE POURQUOI IL FAUT ACCEPTER QUE CERTAINES FORMES DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE SOIENT PAR NATURE ILLISIBLES !

Prise de vers que les éditions la rumeur libre viennent de publier est un livre qui intéressera principalement les poètes. Du moins ceux qui, comme je le pense depuis longtemps moi-même,  considèrent que le poème, reconfigurant par ses rythmes, ses modulations, ses figures, notre "pays de langue", remet à sa place centrale le lecteur, l'obligeant à l'investir en "paysage", c'est-à-dire en Sujet.

Nulle ambition ici de rendre compte de la totalité de ce livre sérieux, documenté, fruit nous dit l'éditeur "d'une dizaine d'années de pratique du poème et de réflexion sur la poésie depuis Mallarmé". Le projet de Vinclair est ambitieux mais clair. Il s'agit d'interroger et de comprendre l'illisibilité de toute une partie de notre poésie contemporaine qui fait qu'elle s'est coupée de la quasi-totalité de ses lecteurs potentiels et ne survit plus, globalement, qu'au sein d'une sorte de secte ou de confrérie, celle des "poètes s'entrelisant". Et encore !

Pour Pierre Vinclair, cette situation ne présente rien d'étonnant. Elle est constitutive de la nature même de l'expérience poétique qu'il décrit. Qui n'est pas celle de toute la poésie ou des poésies qui existent de nos jours et que nous connaissons. Mais celle de la poésie fondée sur des pratiques de langage qui la différencient totalement des œuvres qu'il appelle classiques et qu'il dit rassemblées, ordonnées, construites, autour d'un sens qui leur serait extérieur et préalable.  Emportant sans s'en laisser conter toutes les résistances que lui opposent les forces et formes propres des codes esthétiques, grammaticaux et sémantiques dans lesquels il lui faut se couler. La poésie dont nous parle Vinclair est en effet celle qui travaille la matière de la langue non pas à partir d'une pensée première dont elle opérerait pour se communiquer, la traduction, mais d'une pensée non encore vraiment pensée. À venir. Et dont le propre serait de n'être jamais close. Se montrant in fine toujours merveilleusement ou redoutablement, ouverte.

Si, je le confesse,  j'éprouve toujours un peu de mal avec l'idée de souffrance, de corps souffrant de la langue que Pierre Vinclair privilégie dans ses analyses, préférant, de façon moins christique, ne parler à propos de la dite langue que de son irréductible et féconde résistance, je partage largement l'idée que l'auteur de Sans adresse, se fait de la relation que le poème contemporain dont il parle, entretient avec son lecteur. "Publier un poème, écrit-il, […] ce n'est plus écrire à quelqu'un de particulier. […] Les destinataires du poème (publié) ne sont pas (ou ne sont plus) ses lecteurs empiriques. Bien plutôt, ils doivent se rendre dignes de ce corps qui ne leur était pas destiné : c'est-à-dire qu'ils doivent faire l'effort (non pas d'interpréter mais) de se hisser jusqu'au "vrai lieu" (pour reprendre un terme cher à Yves Bonnefoy) où se donne le corps de la langue. Bref, tenter de recevoir le poème, c'est d'abord le chercher, et tâcher de se hisser jusqu'à lui. De l'étreindre dans un corps à corps (plutôt que dans une lecture). Recevoir le poème revient donc à […] faire l'épreuve de sa propre puissance, en s'élevant peu à peu, à la dignité du corps de la langue."

C'est en cela, nous dit Vinclair, que le poème - du moins le poème qui n'aura pas renoncé à son intransitivité qu'elle soit radicale ou partielle, c'est-à-dire à son refus premier de s'abolir dans un  discours préalable - fabrique plus qu'aucune autre forme de parole, ce qu'il appelle un "cercle des égaux". Tout lecteur devant se montrer à son tour poète pour faire l'expérience de sa propre puissance herméneutique. Qui consiste non pas à force d'intelligence et d'observations précises à reconstituer le sens caché, premier du texte. Qui n'a jamais existé. Mais à tenter de traduire, pour lui, l'énergie, la forme particulière de vitalité que la nature particulière de de ses opérations de langage est venue exposer devant lui. En paysage. Qu'il lui appartient à son tour d'écrire.


Rien d'étonnant dès lors à ce que le plus grand nombre préfère, comme le dirait Bonnefoy, « la séduction des structures closes » dans laquelle notre société et la plus grande part de notre éducation malheureusement nous enferment, à cette prise de tête ; l'auteur qui aime les jeux de mots, renvoyant dans son titre à cette expression, en  référence bien sûr à la fameuse Crise de vers de Mallarmé qui par ailleurs lui fournit de solides bases théoriques.

On ajoutera qu'en conclusion Pierre Vinclair reconnaît et c'est une évidence que le champ poétique actuel se positionne de plus en plus aujourd'hui sur des conceptions bien différentes. Revendiquant de nouvelles formes de lisibilité donnant toutes leur chance aux discours théoriquement libérateurs. Qu'ils soient identitaires, centrés sur la question des minorités, ou écologiques. Toute une jeune poésie française, on le voit, largement inspirée par la lecture des américains, s'est engouffrée dans cette voie qui bien sûr reçoit un accueil bien plus favorable des publics comme des institutions culturelles préoccupées trop souvent de suivre la plupart des postures, ou des impostures, à la mode.

J'hésite, pensant à tous ceux qui aujourd'hui proclament à longueur de livres et d'articles que la poésie est la clé de notre survie, à reproduire pour finir les dernières paroles de ce livre stimulant : "On ne sauve pas le monde avec un livre de poèmes, et les ambitions du poète trop hautes, se fracasseront au contact de la dure réalité.
Mais dans ce fracas lui-même, réside la beauté."

mardi 20 novembre 2018

LIRE. EXISTER. TIGRES. LAPINS. CÉCILE COULON, MARLÈNE TISSOT ET HENRI MICHAUX.


Lecteurs, vivants acteurs de la chaîne du livre bien qu’en principe anonymes destinataires de ce dernier, nous avons, comme très souvent je le répète, une responsabilité. Et comme aussi l’écrit Virginia Woolf, une grande importance. « Les critères que nous posons et les jugements que nous portons [précise-t-elle dans l’Art du Roman]  s’insinuent dans l’air et deviennent partie de l’atmosphère que respirent les écrivains en travaillant. Une influence est créée, qui les marque, même si elle ne trouve jamais son expression imprimée. Et cette influence, si elle est bien préparée, vigoureuse, personnelle, sincère, pourrait être de grande valeur aujourd’hui, quand la critique se trouve par la force des choses en suspens, quand les livres défilent comme une procession d’animaux dans une baraque de tir et que le critique n’a qu’une seconde pour charger, viser, tirer, bien pardonnable s’il prend un lapin pour un tigre, un aigle pour une volaille, ou manque son but et perd son coup contre quelque pacifique vache qui paît dans le champ voisin."

Des critiques qui prennent un lapin pour un tigre, nous n’en manquons point. Principalement aujourd’hui sur le net. Où une part importante de la poésie se troque. S’échange. Fait un peu parler d’elle du fait de l’espace que lui laisse la criante indifférence des medias naturellement préoccupés d’objets plus rentables. C’est que les dits-lapins sont à l’évidence plus nombreux que les tigres. Les volailles que les aigles.

mercredi 5 septembre 2018

ON NE LIT PAS POUR LE PLAISIR !


Il est, en matière de lecture, des stéréotypes dont la répétition m’agace de plus en plus profondément. Celui en particulier de ces médiateurs de culture qui s’acharnent à vouloir convaincre que lire est un plaisir, un « délice », chose dont je ne conteste pas la possible réalité, bien entendu, mais le peu de pertinence qu’elle possède par rapport à la finalité qu’elle vise, à savoir : défendre, au profit des publics principalement les plus démunis - et ces derniers ne font apparemment que s’étendre - l’idée que la dite lecture est indispensable au développement d’une subjectivité ouverte capable de résister aux diverses puissances d’asservissement de l’esprit humain, que nos sociétés numériques ont considérablement renforcées.


vendredi 11 mai 2018

DANS LA CHAIR DU POÈME. NI LOIN NI PLUS JAMAIS D’ISABELLE LÉVESQUE.


Lorsque je serai mort depuis plusieurs années,
Et que dans le brouillard les cabs se heurteront,
Comme aujourd’hui (les choses n’étant pas changées)
Puissé-je être une main fraîche sur quelque front !

Oui. C’est à ce vœu émis, il y a plus d’une centaine d’années par ce magnifique poète que fut aussi Larbaud que je ne peux m’empêcher de songer à la lecture du dernier livre d’Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamais, présenté en sous-titre comme une suite pour Jean-Philippe Salabreuil. Belle chose en effet que cette « main fraîche » passée par un poète depuis longtemps disparu sur le front d’un poète vivant. Que cette transsubstantiation qui fait ici que le verbe se fait chair. Et que ce qui était apparemment mort redevient dans un geste et pour un instant, vie.

Seulement, contrairement à ce qu’imagine l’auteur des Poésies de A.O. Barnabooth, les choses ont aujourd’hui bien changé et si les brouillards demeurent - encore que ceux de Londres qu’il évoque se soient considérablement réduits – les formes poétiques et les goûts de nos contemporains ont terriblement évolué. Au point de nous rendre certains textes moins aisément lisibles.

lundi 12 mars 2018

VIE ET MORT D'UN PERSONNAGE. ÉCRIRE, UN CARACTÈRE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.



J’aime et je l’ai dit à de nombreuses reprises tout ce qu’écrit Christiane Veschambre. J’aime aussi sa personne. Et je ne saurais trop recommander à ceux qui ne l’auraient pas encore vraiment fait, de prendre le temps de lire Basse langue, livre qui portant en apparence sur la lecture, plonge en fait assez douloureusement au coeur de toute l’expérience intime que peut avoir une femme de ce qui l’a mise au monde non comme structure close délimitée par un moi connaissable, mais comme puissance d’accueil, toute nourrie de ses manques et de ses incertitudes profondes.

dimanche 19 novembre 2017

POUVOIRS DE LA FICTION. À PROPOS DE LA MAISON ÉTERNELLE DE YURI SLEZKINE.

Il est des rêves collectifs dont nous avons malheureusement appris à trop bien nous réveiller. Ainsi de celui que nourrit au siècle dernier sur le territoire de l’ancienne Russie toute une génération d’intraitables révolutionnaires qui tenta d’y installer pour l’éternité une société sans classe et sans exploitation par la mise en place d’un régime qui ne se maintint finalement pas plus que le temps d’une courte vie humaine.

Sûrement que ce dernier dont on sait les souffrances et les atrocités dont il fut responsable ne doit pas être regretté. Mais confronté aujourd’hui à l’affirmation tellement écoeurante des inégalités que les sociétés dîtes libérales ont laissé s’établir quand elles ne les promeuvent pas, entre les fameux premiers de cordée qui ne tirent à eux que les bénéfices du travail des êtres qu’ils exploitent et la masse immense de ceux qui, de multiples façons, voient leur vie ou une partie de leur vie, sacrifiée à ce système, pour ne rien dire au passage de ce qu’il en coûte pour la survie de la planète, oui, confronté à cela, on comprendrait qu’on en vienne à regretter ces visions d’avenir radieux et que sous l’apparente résignation des comportements et malgré les efforts d’endormissement des pouvoirs de tous ordres, germent à nouveau, dans nos coins de cerveau toujours disponibles, des projets de « révolution », mûrissent dans nos cœurs des désirs de révolte, s’expriment un peu partout des impatiences et des colères qui pourraient tout emporter demain.
C’est donc avec des préventions moindres à l’égard de la tentation révolutionnaire et de ses effrayantes radicalités que je me suis lancé ces derniers jours dans la lecture du monumental ouvrage composé par l’historien américain Yuri Slezkine qui sous couvert de nous raconter un peu à la manière de la Vie mode d’emploi de Perec, l’histoire des premiers habitants de la fameuse Maison du Gouvernement construite à la fin des années 20, face au Kremlin,  pour abriter quelques centaines de privilégiés du régime, tente d’analyser les ressorts fondamentaux de la psyché bolchevique.

« Toute ressemblance avec des personnages de fiction, vivants ou morts, serait pure coïncidence »


mercredi 1 novembre 2017

LE PIRE POÈTE DE L’HISTOIRE ! À PROPOS DE LA HAINE DE LA POÉSIE DE BEN LERNER


Je dois à La Haine de la poésie, ce petit livre du poète et romancier américain Ben Lerner, qu’ont récemment publié les éditions Allia, la découverte de ce que Wikipedia présente comme le pire poète de l’histoire. Rassurons-nous : ce dernier n’est ni notre contemporain, ni de culture française. C’est un tisserand écossais du XIXe siècle répondant au nom de William Topaz McGonagall dont la fameuse encyclopédie en ligne, qui lui consacre un intéressant article, nous apprend qu’en dépit de l’hilarité que suscitait dans le public la plupart de ses lectures, il n’hésita pas, après la mort de Tennyson à faire à pied et sous les plus violents orages, les cent kilomètres de route montagneuse séparant Dundee du château de Balmoral pour solliciter auprès de la reine Victoria, qui naturellement ne le reçut pas, le privilège de se voir attribuer le poste de Poète lauréat ! 


DAUMIER LE POETE LAMARTINIEN
Le système prosodique anglais différant sensiblement du nôtre, il faut lire l’analyse stylistique et les considérations d’ordre métrique que consacre Ben Lerner à l’un des textes les plus déplorablement célèbres que ce McGonagall consacre à l’effondrement, lors de l’hiver 1879, du pont ferroviaire, construit, dans sa bonne ville de Dundee, sur la rivière Tay, pour prendre la mesure, dans le détail, du caractère doublement catastrophique du talent de notre malheureux écossais. La traduction qu’en donne Lerner et qui prend en compte les errements prosodiques du texte initial, fournira toutefois au lecteur une idée de la faiblesse de ses ressources littéraires.

Magnifiqu’ pont ferroviaire du Tay argenté
Hélas ! Je suis vraiment désolé d’annoncer
Que quatre-vingt-dix vies ont été emportées
Le dernier jour du sabbat en 1879
Dont nous nous souviendrons pour de très longues années.

L’objectif de Ben Lerner n’étant pas ici de se moquer à peu de frais de l’ineptie parfaitement reconnue de l’œuvre d’un poète qui ne se survit que par les moqueries dont il fait toujours l’objet de la part de nos amis d’Outre-Manche, je voudrais attirer l’attention sur le fait qu’il ne se penche sur ce lamentable fiasco que pour affirmer quelque chose de la nature même de la chose poétique qui reposerait selon lui sur l’impossibilité de ne jamais parvenir à l’idéal que par essence elle vise. L’échec de W.T. McGonagall à nous faire partager la portée de l’évènement tragique qu’il entreprend de nous exposer ne serait en somme qu’une illustration par l’un de ses cas limites, de ce qui arrive à tout poème concret. Ne se contentant pas, comme on l’observe assez souvent, de ses dimensions programmatiques.

vendredi 29 septembre 2017

D’UNE CERTAINE LECTURE PUBLIQUE DE POÉSIE. À PARTIR DU VOCALUSCRIT DE PATRICK BEURARD-VALDOYE.

Patrick Beurard-Valdoye lisant le Vocaluscrit , atelier Michael Woolworth, Paris, 24/11/2016

Lire, à destination d’un public physiquement présent devant soi, des textes élaborés dans l’intériorité d’une conscience n’entretenant parole qu’avec elle-même, des textes destinés à n’être entendus le plus souvent que dans la tête, est une opération qui ne va pas de soi et qu'il m'arrive malheureusement de trouver parfois déceptiveSi relativement peu d’études se sont penchées sur la question, nous ne manquons toutefois pas aujourd’hui d’éléments pour parfaire notre réflexion comme ceux, pour ne parler que des plus récents, que fournit l’important ouvrage de Jean-François PUFF paru en 2015 aux éditions Cécile Defaut, Dire la poésie ?, ou celui de Jan Baetens, À voix haute, sous-titré poésie et lecture publique, paru l’an passé aux Impressions Nouvelles.

Qu’apporte la présence du poète au texte qu’il vient lire ? Quelle relation la mise en voix et en espace qu’il en fait entretient-elle avec ce que le texte sur la page imprimé fait de lui-même entendre ? Quelles raisons de fond président au choix par le lecteur d’une diction expressive ou au contraire de cette diction détimbrée, neutre, que l’héritage d’un certain textualisme a contribué à mettre à la mode dans les cercles éclairés ? Quelle part aussi réserver au corps dans ce dispositif qui ne se veut pas en principe spectacle mais qui conduit à être vu ? Quelle place consentir au public et auquel s’adresser quand ce dernier regroupe aussi bien des lecteurs avertis, des poètes ou artistes amis, que de simples curieux peu au fait des enjeux et des pratiques qui ont cours aujourd’hui ?

À toutes ces questions, comme à bien d’autres encore qui touchent par exemple à la nature du lieu où le public se voit convier, l’intéressant livre de Patrick Beurard-Valdoye, Le vocaluscrit,  que les très actives éditions LansKine viennent de publier, ne répond pas directement. Mais constitué en fait dans sa première et plus importante section de « captures » que durant plus de vingt ans l’auteur a réalisées à partir de notes prises en cours de séance, des très nombreuses lectures auxquelles il lui a été donné d’assister - en partie d’ailleurs comme organisateur - son ouvrage dresse une sorte de tableau pittoresque et assez révélateur des diverses modalités qu’inventent ou croient inventer les écrivains-poètes pour adresser leurs textes à l’auditoire venu les rencontrer.

D’Oskar Pastior à Claude Royet-Journoud en passant par Bernard Heidsiek, Frank Venaille, Nathalie Quintane, Hélène Cixous, Bernard Noël, Ulrike Draesner ou Valère Novarina, c’est une petite quarantaine d’auteurs dont l’esprit incisif et parfois un peu malicieux de Patrick Beurard-Valdoye croque la prestation dans une suite de textes qui retravaillés après coup ont fini par lui apparaître comme susceptibles de se prêter à leur tour à des performances poétiques comme celle qu’on peut visionner sur le site de l’éditeur.

Disons-le clairement, les lectures dont il est ici question sont pour la plupart affaire d’initiés. Ne concernent plutôt que des auteurs qu’on appellera faute de mieux « patentés » et dont l’œuvre jouit d’une considération d’ordre intellectuel dans les milieux un peu branchés. Les lieux dont il est question, Musée Zadkine, Atelier Anne Slacik, Grand Palais, Université Paris-Sorbonne, Palais de Tokyo, Institut du monde arabe, librairie Tschann de Paris, Reid Hall Columbia University de Paris, ENSBA de Lyon … ne sont pas de ceux par lesquels passent le mieux les nombreuses tentatives, pas toujours des plus fructueuses d’ailleurs, visant à la démocratisation de la parole poétique et au rapprochement des publics. Bref on ne fera pas de cet ouvrage ce qu’il n’est et ne se veut d’ailleurs pas : un panorama complet de la lecture publique de poésie des années 1990 à nos jours.

Vocaluscrit : Patrick Beurard-Valdoye, dans les réflexions qui terminent son livre, propose ce néologisme pour donner nom à ce matériau résultant du travail de retournement qu’accomplit à travers la lecture l’auteur qui cherche à « extraire autant qu’abstraire du dedans du corps »  ce « texte souvent conçu depuis la seule oreille interne, muet, déconnecté de la parole », qu’il ne peut dans ces conditions livrer que transmué, oralisé, vocalisé. Ce terme qui ressemble écrit-il à ses cousins manuscrit et tapuscrit peut sembler en effet légitime. On remarquera toutefois que dans l’ensemble des textes que Patrick Beurard-Valdoye consacre à recréer à sa façon la note d’ensemble des évènements de parole auxquels il a assisté, et qu’il désigne d’ailleurs à un moment par l’expression de « photos mentales », la part qu’on dira « vocale » ne l’emporte qu’assez rarement finalement sur la part « visuelle ». Et ce n’est d’ailleurs pas l’un des moindres intérêts de l’ouvrage que de pointer l’importance que revêtent à l’intérieur de ces dispositifs de lecture ces éléments adventices qui détournent l’attention du dit. Ainsi de la « tenue » que l’auteur aura choisie pour témoigner plus ou moins subtilement de sa liberté par rapport aux codes vestimentaires en vigueur dans le milieu artiste. Raffinée ou plus ou moins ostensiblement négligée, la nature et la couleur de la panoplie d’auteur avec laquelle chacun choisit de se présenter est bien l’un des éléments extra-vocaliques qui compte dans ce type de rencontre, comme le sont la gestuelle, le choix et le maniement des supports dont la lecture s’accompagne, les éclairages et la nature des fonds sur lesquels se détache le corps assis ou debout, immobile ou remuant, du poète lisant.

Attirée, sinon détournée, vers nombre d’éléments ou de signes qu’on dira si l’on veut parasites, l’attention que le public accorde à ce qui se joue dans l’espace complexe de la lecture publique est donc assez loin de ne se concentrer que sur ce qui lui est donné à entendre. Les textes de Patrick Beurard-Valdoye sont sur ce plan plus que révélateurs qui ne négligent pas non plus la capacité de présence et d’interpellation de l’espace jamais totalement neutre et étanche dans lequel chacune des interventions dont il rend compte est plus ou moins clairement ou ostensiblement d’ailleurs mise en scène. Sans oublier – voir la mention qu’il fait de Jacques Roubaud auditeur - celle des diverses personnalités de premier rang dont certains ne peuvent pas plus éviter que les personnages de Balzac réunis au théâtre, de guetter la possible réaction.

Comme il ne manque pas aujourd’hui par la grâce de l’hébergeur de vidéos You Tube de possibilités de visionner certaines lectures – j’en citerai en particulier deux de tonalités tout-à-fait différentes : celle de la poète américaine Marjorie Welish et de Joseph Julien Guglielmi qui vient malheureusement de disparaître – le lecteur se rendra par lui-même compte du talent et de l’heureuse et réjouissante liberté avec lesquels Patrick Beurard Valdoye est parvenu à archiver ces moments de réalité qu’il est l’un des premiers à ma connaissance – il est vrai après l’immense auteur d’Illusions perdues à s’être mis en tête de capter par des moyens littéraires.

J’ajouterai cependant pour terminer que son livre présente aussi pour le lecteur qui s’intéresse à ces questions une seconde partie intitulée le métier de poète qui dans la ligne d’un ouvrage de Joël Bastard dont j’ai en son temps rendu compte, montre au public peu au fait de ces pratiques, l’envers du décor et dénonce à l’aide d’anecdotes grinçantes, l’abîme parfois vertigineux qui sépare le prestige au moins symbolique que confère l’invitation faite au poète de venir en public lire ses œuvres et le peu de considération ou la désinvolture avec lesquels les conditions qui lui sont nécessaires pour accomplir ce travail sont parfois envisagées et traitées par des médiateurs culturels à l’ignorance quand même un peu crasse.


Un grand merci donc aux éditions LansKine de nous avoir adressé ce livre et de permettre à tous ceux qui s’intéressent comme nous à la lecture publique de poésie d’étoffer leur réflexion.

samedi 20 mai 2017

AU NOM DU NORD, DU SUD, DE L’EST & DE L’OUEST. UN LIVRE MERVEILLEUX D’ALAIN NOUVEL.

Fortement ancrées dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui avec un peu d’inexactitude tant historique que géographique, la Drôme provençale, et plus précisément entre Nyons et Rémuzat pour ce qui est de la ligne est/ouest et de Rosans à Buis les Baronnies pour la ligne nord/sud, les histoires d’Alain Nouvel sont des histoires de lieux et de maisons, de paysages et d’habitations, d’ouvertures et de passages.  Mais toutes pénétrées d’attentes et d’interrogations, de présences et de dissolutions en nous, du monde, elles plongent au plus profond de nos inextricables et pourtant nécessaires opacités. Et je plains ceux qui n’y verraient que pages joliment ou pittoresquement enfermées dans le cadre étroit d’une littérature régionaliste.

« Dans un paysage, l’unité des parties, leur forme, vaut moins que leur débordement ; il n’y a pas de contours francs, chaque surface tremble et s’organise de telle manière qu’elle ouvre essentiellement sur le dehors » écrivait dans l’un de ses touts derniers livres le regretté Michel Corajoud. Et c’est ce débordement des surfaces qui me semble prévaloir dans ce groupe de sept nouvelles plus merveilleuses que fantastiques qu’on pourrait tout aussi bien appeler poèmes en prose que le lecteur découvrira dans ce beau petit livre que les toutes jeunes et talentueuses éditions des Lisières nous proposent.

Ce n’est pas seulement que les personnages ou les lieux ne restent pas enfermés, chacun dans leur histoire mais voisinent et aussi se retrouvent dans l’histoire des autres. C’est qu’il s’y agit bien plutôt d’une même conscience épandue, dispersée, et puis osons le mot, d’une âme, que sa plasticité, sa vibrante sensibilité fait diversement s’orienter – comme l’indique le titre - attentive qu’elle est aux sollicitations multiples et premières du vivant.
CLIQUER DANS L'IMAGE POUR LIRE UN EXTRAIT

Inspiré sans nul doute par le Giono des Vraies richesses, pour nous contenter d’un titre particulièrement explicite, l’ouvrage d’Alain Nouvel, nous ramène constamment à l’essentiel. Qui est le sens et le rythme que nous voulons donner à nos vies à travers le choix que nous faisons de notre relation au temps, aux choses, aux êtres, aux forces simples et naturelles de la vie. Cela commence par la recherche d’une autre forme de silence capable de nous délivrer de ces bruits de fond que la société actuelle amplifie de manière à provoquer partout l’hystérie, l’agitation, nécessaires au maintien de systèmes économiques basés sur le surtravail et la surconsommation. Cela se termine par l’apologie d’une forme buissonnante et buissonnière de la lecture, puis par l’évocation exaltée du sentiment de chaleur et de liberté que donne par la musique et le chant, un trio de sirènes faisant entendre au narrateur « qu’il y a de la joie à vivre, à créer sans jamais se conformer, sans se laisser enfermer, à ne pas rester passif mais à danser, danser, danser avec son corps vivant jusqu’à plus d’heure, à plus soif, à plus de souffle ».


Alors, je ne sais si Alain Nouvel est musicien ou philosophe. Ou les deux à la fois. J’ignore malheureusement tout de lui. Jusqu'à son âge. Que j’imagine cependant proche du mien. Ne serait-ce que, me semble-t-il, il faut avoir quand même un peu vécu et faire l’expérience en soi de bien des choses pour devenir capable de préférer à la pure, solide et solaire définition de chaque chose qu’il semble avoir aussi cherché, sa vaporeuse et tourbillonnante aura. Et de parvenir comme il fait à travers la danse du langage à nous en faire éprouver la présence, impalpable et sans mots. 

Voir sur Terres de femmes, une pénétrante lecture d'Angèle Paoli.

mardi 24 janvier 2017

PUISSANCE DE LA POÉSIE. APOLLINAIRE ET CHARLOTTE DELBO. AUCUN DE NOUS NE REVIENDRA.


Egon Schiele, La Jeune Fille et la Mort


Oui, amis enseignants. Il pourrait être intéressant à l’école, plutôt que de trop chercher à vouloir découvrir ce que peut bien signifier, en soi, tel poème écrit il y a maintenant des siècles, de réfléchir à la nature de l’écho que des lecteurs actuels, en fonction de leur situation propre, peuvent toujours percevoir en lui.

C’est le 30 ou 31 mars 1902, un dimanche donc ou un lundi de Pâques, jour de résurrection, que Guillaume Apollinaire, pénètre pour la première fois dans l’Alter Nördlicher Friedhof de Munich dont les tombes aux allures parfois inattendues semblent surgir d’un flot de mousses et de verdure. De ce qu’il ressent alors, découvrant - à l’intérieur de ce qu’on appelait autrefois l’obituaire, mot disparu remplacé dans notre franglais d’aujourd’hui par l’expression Funeral Home - une troupe impassible de morts, gentiment préparés et bien allongés dans leur bière et qui semblent l’attendre, on n’en saura rien que la fantaisie qu’après quelques vicissitudes, il intégrera à son recueil Alcools, sous le titre de La Maison des morts.

mardi 3 janvier 2017

EN 2017. L’ÉDUCATION ! POUR LA CONSTRUCTION D’UN AVENIR MEILLEUR, DURABLE ET FRATERNEL.

Tout sépare cette allégorie du feu peinte en 1566 par Arcimboldo qui célèbre la puissance guerrière de l’Empereur Maximilien II de Habsbourg, à l’époque en lutte contre Soliman le Magnifique, du tableau qu’à 14 ans, en pleine guerre mondiale, Giacometti intitula La Paix et qu'on peut découvrir à l’Albertina de Vienne.

Que les enfants qui tiennent ici entre leurs mains, non une colombe blanche mais un merle sans doute - ce qui me fait personnellement penser à l’admirable texte de Fabienne Raphoz sur le merle de son jardin (dont on trouvera un extrait page 30 de notre Dossier Découvreurs 2013) - soient ce que nous avons de plus précieux et que l’avenir que nous leur construisons constitue l’interrogation fondamentale qui devrait nous habiter tous, voilà ce qui pour moi ne souffre plus discussion.

mardi 12 juillet 2016

FLUIDES EN MOUVEMENTS. SUR JEAN TARDIEU ET LA LECTURE.

Avant de m'accorder quelques vacances, je souhaiterais partager une nouvelle fois ces quelques réflexions autour de l'appropriation des oeuvres artistiques au rang desquelles il importe de ne pas oublier de compter la poésie.
Bon été à tous !


Dans une réflexion que l'on trouvera dans les premières pages du Miroir ébloui, (Gallimard, 1993) qui réunit la plupart des textes qu'il a écrits sur l'art et les artistes, Jean Tardieu évoque ce vertige du regard que suscite chez lui la rencontre avec certaines œuvres picturales, cette façon ambiguë qu'elle a, tout à la fois, de nous déranger et aussi de nous combler. C'est qu'en remuant la poussière de nos habitudes mentales (…) les formes, les couleurs, les sons qui nous fascinent (…) réveillent la splendeur des images, le murmure des rumeurs ensevelies au fond de notre mémoire obscure. Et c'est bien, selon lui, dans le trouble de cette expérience à la fois intime et profonde que doit se chercher la vocation essentielle de l'œuvre, aux antipodes de toutes les conceptions académiques de l’Art, avec ses notions périmées de l’« imitation » du réel, de la domination d’une « beauté ».
Plus loin, dans l'avant-propos des Portes de toiles qui se situe dans le même volume, il revient sur le double pouvoir d'envoûtement que possèdent ainsi les œuvres picturales. Par leur réalité de matière d'abord, par leur puissance, ensuite, de surrection de nos imaginaires, elles constituent, au-delà de toute syntaxe établie, comme l'avant-scène d'un théâtre, le point de passage d'une parole qui agirait "sans le secours des mots" mais "avec une telle abondance, un tel don de persuasion et de surprise que nous en avons souvent le souffle coupé".

mercredi 29 juin 2016

C’EST L’ÉTÉ ! REGARDONS MIEUX POUSSER LES HERBES.

HARTUNG
Est-ce le pré que nous voyons, ou bien voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? Cette interrogation que s'adresse le héros d'Italo Calvino, Palomar, comment ne pas voir qu'elle est une des plus urgentes que nous devrions nous poser tous, aujourd'hui que, du fait des emballements et des simplifications médiatiques souvent irresponsables, risquent de fleurir les plus coupables amalgames, les plus stupides généralisations et les fureurs collectives aveugles et débilitantes. C'est la force et la noblesse de toute l'éducation artistique et littéraire que de dresser, face à tous les processus d'enfermement mimétique, la puissance civilisatrice d'une pensée attentive, appliquée au réel, certes, mais demeurée profondément inquiète aussi de ses supports d'organes, de sens et de langage.

Ce que nous appelons voir le pré, poursuit Calvino, est-ce simplement un effet de nos sens approximatifs et grossiers; un ensemble existe seulement en tant qu’il est formé d’éléments distincts. Ce n’est pas la peine de les compter, le nombre importe peu; ce qui importe, c’est de saisir en un seul coup d’œil une à une les petites plantes, individuellement, dans leurs particularités et leurs différences. Et non seulement de les voir: de les penser. Au lieu de penser pré, penser cette tige avec deux feuilles de trèfle, cette feuille lancéolée un peu voûtée, ce corymbe si mince …

jeudi 23 juin 2016

UNE PENSÉE DE TOUT LE CORPS.


KANDINSKY Accord réciproque, 1942
Dans le prolongement de notre précédent billet sur le beau livre de Christiane Veschambre, Basse langue, nous redonnons ces quelques réflexions susceptibles de faire peut-être un peu mieux comprendre la spécificité d’un certain langage poétique irréductible à la simple communication conceptuelle.

Il y a dans un musée de Londres « la valeur d'un homme » : une longue boîte-cercueil, avec de nombreux casiers, où sont de l'amidon — du phosphore — de la farine — des bouteilles d'eau, d'alcool — et de grands morceaux de gélatine fabriquée. Je suis un homme semblable écrit dans une lettre de 1867 le poète Stéphane Mallarmé à Eugène Lefébure, son ancien condisciple du lycée de Sens, après avoir remarqué qu'a contrario, pour être bien l’homme, la nature se pensant, il faut penser de tout son corps, ce qui donne une pensée pleine et à l’unisson comme ces cordes de violon vibrant immédiatement avec sa boite de bois creux.

Oui. C'est peut-être cela - comme le remarque bien ici Mallarmé - qui œuvre finalement au cœur de l'écriture ou de la parole poétique. Une pensée de tout le corps. Pas seulement de la tête ou du cerveau. Des cases et des casiers qui décomposent. Mais une mise en vibration pleine et à l'unisson de toutes les cordes de l'être dans la caisse profonde, résonante et unifiée du monde. Déjà, comme l'écrivait Baudelaire, à un certain niveau de perception des choses, les parfums les couleurs et les sons se répondent dans une sorte de synesthésie permettant toutes sortes de correspondances. 
Mais il importe de reconnaître que chacune de ces sensations s'inscrit pour commencer dans une dimension plus large et sans doute aussi plus confuse moins aisément représentable du sensible qui est celle de l'intensité mais aussi du mouvement, du rythme. Affectant le corps-esprit bien avant que n'interviennent pour la conscience les classiques différenciations que lui imposent l'inévitable taxinomie sensorielle ainsi que les élaborations conceptuelles produites par la culture. Un peu comme, ainsi que le rapporte un intéressant article de Claire Petitmengin, ce qui se passe chez l'enfant qui n'expérimente pas un monde d'images, de sons et de sensations tactiles mais un monde de formes, de mouvements, d'intensités et de rythmes, c'est-à-dire de qualités transmodales transposables d'une modalité à l'autre qui lui permettent d'expérimenter un monde perceptuellement unifié (où le monde vu est le même que le monde entendu ou senti ) ce qui permet la résonance, l'accord entre deux univers, base de l'intersubjectivité affective.

Ce qui signifie de manière un peu réductrice peut-être que le poème parle, touche, émeut, s'éprouve en tout premier lieu par sa dimension profondément musicale, unifiée, non comme succession clairement identifiable de sonorités porteuses ou non de sens mais comme variation continue d'intensités, modulation colorée de rythmes intérieurs, la capacité qu'il possède de commencer là où la plupart des autres écrits jamais n'atteignent: dans l'espace infra-sensoriel, vibrant, spirituel, de l'expérience non encore intellectualisée et séparée. Qui fut celui des origines. Et que nous retrouvons dans chaque moment d'ouverture ou de co-naissance au monde, arraché à l'ensemble construit des représentations différenciées qui normalisent.

mercredi 15 juin 2016

BASSE LANGUE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE. POUR UNE EXPÉRIENCE VITALE DE LA LECTURE.

Mantegna, Descente dans les limbes

« Occident. 2016. Peut-être qu'une époque se définit moins par ce qu'elle poursuit que par ce qu'elle conjure. La nôtre conjure le dehors. Il ne s'agit plus de combattre ce qui n'est pas nous : il s'agit de le faire nôtre. De le transformer en « nous ». Le sauvage, le naturel, l'inexploré, les opposants, l'étranger, le gratuit : rien ne doit rester en dehors du système. L'hétérogène est endogénéisé, l'altérité s'assimile et se métabolise. Le climat ? Il est climatisé. L'inconnu, quel qu'il soit, se radiographie, se cartographie, il est rendu comptable et compatible. Si quelque chose échappe encore, la lisière du géré, le système allonge ses tentacules pour le raccorder au réseau, qui se veut total. »

Les fans, comme on dit, d’Alain Damasio, auront peut-être reconnu la déclaration par laquelle il débute le petit texte qu’a récemment publié La Volte et titré Le Dehors de toute chose. Et il est vrai que nous avons actuellement tout à redouter de cette civilisation de l’hyper-contrôle que nous favorisons par chacun ou presque de nos comportements, de cet univers du recouvrement où du fait de l’euphorie produite par l’illusion de la toute-puissance que procurent les nouvelles technologies nous laissons s’effacer le sentiment créatif de l’irréductible étrangeté et incomplétude du monde pour en abandonner l’architecture aux insidieux et simplificateurs algorithmes des big data.