Là où ce grand pin et ce blanc peuplier aiment à marier l’ombre hospitalière de leurs rameaux, et où cette source fuit et murmure en luttant contre son bord oblique,
Ordonne d’apporter les vins, les parfums, les fleurs éphémères des frais rosiers, tandis que ta richesse et ton âge, et les noirs fils des trois Sœurs le permettent encore.
Tu seras privé de ces bois achetés, de cette demeure, de cette villa que baigne le Tibre jaune ; tu en seras privé, et un héritier s’emparera de ces biens longtemps accrus.
Je relisais ce matin ce court texte d’Horace, passage d’une Ode adressée à un certain Q. Dellius, passage où se dit l’attachement des poètes latins du tout début de notre ère à ce qu’il est convenu d’appeler la Nature, qui serait plutôt la campagne ou même encore le jardin. Et je me disais qu’en fait ce qui s’exprimait surtout dans ces vers c’était la grande fragilité de nos destinées humaines, le caractère puissamment éphémère du lien que nous entretenons avec les choses qu’on aime, celles qui s’offrent tout gratuitement à notre vue, celles surtout que nous nous ingénions à aménager, pour, les possédant, en jouir à notre guise, de manière solitaire ou en les partageant avec notre famille et quelques rares amis. Notre besoin de paysage ne serait-il finalement que l’une des façons pour nous de ralentir pour l’embellir le temps. Et de nous éprouver vivant bien à l’écart du fracas et des tensions de la société humaine, dans le monde élargi des éléments présidant à l’existence autour de nous de l’univers.
Bon. Pas trop étonnant quand on s’appelle Leloup – je plaisante - de s’intéresser un peu plus que les autres aux arbres, aux bois, aux bergeries anciennes, à tout ce qui autour d’une vieille ferme familiale a de sauvage mais se voit habité de cette forme de présence humaine qui en dépit bien sûr des difficultés, aura appris à faire corps avec son lieu.
Comme l’indiquent les éditions MF qui en ont assuré la publication, « La Lande, premier livre de Lucile Leloup, jeune artiste issue de l’ENSAD de Limoges, est un ensemble de textes poétiques qui explore l’attachement à la terre à travers les récits de la ferme dans laquelle l’autrice a grandi en Limousin. Elle y interroge les souvenirs de la ferme à l’heure de sa reprise : comment la transmission d’une terre agricole est-elle aussi la passation de ses récits ? » On est loin ici d’Horace. Mais ce qui frappe à la lecture de ces textes à la fois graves, limpides et lumineux totalement dépourvus de miévrerie, c’est la façon dont ils nous entraînent à marcher à leur suite, à la rencontre d’un paysage dont les gens de ma génération, ayant connu une partie au moins de leur enfance dans les campagnes non encore bétonnées, tondues, aseptisées, pavillonnaires, qui les ont largement remplacées, se souviennent avec nostalgie. Nostalgie non de l’inconfort de ces existences qui s’y employaient à maintenir leur place, de leur potentielle rudesse, mais de cette relation à la fois terriblement sensible mais aussi fantasmée à travers les histoires et les pentes diverses de l’imagination, que l’on entretenait alors avec ce que l’on peut bien appeler à la façon de Rilke, l’Ouvert ou bien sûr le Vivant. Toute la profondeur, l’épaisseur des choses de la terre, s’émouvant avec nous.
Révélateur à cet égard le dernier paragraphe du texte intitulé Le Talus des ajoncs :
Marcher, laisser s’enfuir le paysage en nous. Des étendues à traverser jusqu’au bout des bottes.Non pas regarder nos pieds, mais sous nos pieds. Regarder l’herbe piétinée et encore en dessous, plus profondément dans les épaisseurs de la terre. Guetter l’invisible. Écouter ce que les champs retiennent en silence. Sentir battre les histoires. Éprouver le lieu qui a traversé nos corps en furie et en douceur. Nos corps paysages, mous comme l’argile, sculptés et foulés par les animaux sauvages.
Des verbes donc. Beaucoup de verbes. Définissant ici comme un programme d’écopoésie peut-être. Mais qui n’empêchent pas la pensée, le regard de Lucile Leloup de se faire précis, d’un pittoresque quasi documentaire. Comme dans cet autre extrait où elle s’applique à nous montrer les clôtures non comme de simples protections, signes d’enfermement, de mise à l’écart du vivant, mais dans leur être même travaillé tout autant par la main de l’homme que par le temps. Dans leur alliance bricoleuse.
Accroché à la clôture, un bout de ficelle orange qui se délite au vent, enroulé à l’arbre, noué trois fois. La ficelle resserre, rafistole, renforce. Les poils s’enroulent. Ses fils brillants recousent les collines rapiécées entre elles. Le piquet tordu, la clôture en miettes. La grille tient, de travers, mais elle tient avec la ficelle. Le bois, grisé par la pluie, mâché. L’attachement borné des piquets, et à la fois l’alliance au lieu dans chaque geste répété.
Les ronces enchevêtrées. Elles s’immiscent, elles se glissent. Elles finissent le travail, elles scellent ce qui reste.
Alors certes le texte de Lucile Leloup, s’écrit en partie au passé. Mais les terres, les terrains, le territoire qu’elle nous fait traverser continuent pour elle de réciter leur histoire. Leurs histoires. « Ni de grands exploits » dit-elle, « ni d’incroyables légendes. Des récits presque invisibles, cachés dans un tas de pierre, ou dans les remous de la rivière. De petits contes qui retrouveraient leurs repères territoriaux, des fables aux caractères ancestraux inscrites dans les lieux. Des bribes d’histoires à raconter autour de la table. Des mots à infuser. »
Au lecteur maintenant, comme elle le propose, de s’asseoir à ses côtés. Avec ou pas son exemplaire un peu corné d’Horace. Ses propres lieux à raconter. Dans la vivante présence ainsi prolongée du vivant. Ou comme le dit le narrateur à la fin de la Recherche du Temps perdu , de ces « années passées non séparées de nous ».
* voir son site web : https://lucileloup.actitude.org/fr

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire