samedi 28 mars 2026

DIRE DEPUIS SA PEAU. SUR L’OUVRAGE DE BENOIT COLBOC, PEU À PEUR, AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.

Ce n’est pas un livre tout à fait ordinaire. Certes les ouvrages de poésie visant à l’expression d’une souffrance personnelle liée à des chocs traumatiques remontant à l’enfance ne manquent pas, mais peu parviennent comme ceux de Benoit Colboc – je pense aussi à Topographies et Tremble parus chez le même éditeur – à les rendre sensibles à travers une langue à ce point urgente et tourmentée. Publié dans la belle maison d’Isabelle Sauvage, ce court livre de quelques 70 pages expose dans une espèce de nudité poétique assez rare l’itinéraire d’une existence qui d’abord tentée par diverses formes d’auto-destruction, marquée en profondeur par une sorte de dégoût de son propre corps perçu comme prisonnier d’une peau de lait, c’est-à-dire d’enfance, dont il lui faudrait à tout prix se débarrasser, se découvre peu à peu, peu à peur, non des occasions de s’accepter enfin dans sa monstruosité supposément foncière mais une façon de se prolonger, de se constituer à travers la parole en une sorte de plus humain et supportable compagnonnage.

S’inscrivant dans une lignée de voix blessées et lucides, aux côtés de Violette Leduc, Franck Venaille ou Georges Bataille, tous trois convoqués dans le texte comme figures tutélaires du dire impossible, l’ouvrage de Benoit Colboc fait bien du corps, du corps d’enfance dont il lui est presque impossible de se défaire, le véritable théâtre d’une mémoire profondément meurtrie, rendant difficile de vivre. De s’éprouver aussi à part entière, malgré le temps, homme fait.

Mais le temps bien entendu fait son œuvre. Qui peu à peur encore vous encombre de morts. Ces morts qui dans les derniers textes accompagnent l’auteur et dont le souvenir scande ses marches dans la villejolimentriste qui sert de contrepoint au paysage des origines où la parole n’était pas de mise, où rien ne devait se savoir à l’extérieur. Le poème aujourd’hui quand même à sa façon s’y aventure. Qui en demeure un peu cassé. D’une expressivité à la fois crue et sourde. Laissant encore beaucoup à deviner. Et pour les âmes blessées qui le liront, à ressentir et entendre.

Extraits :

peur à l'intérieur

terre retournée qui laisse derrière elle des morts

de l'enfance

fragments de moid'homme

il y a des comptes entre les deux

du pèsemapersonne que

je

ne règle pas

me cache sans oublier

 

l'enfant qui tue des poules pour épater son amie

c'est moi qui le fais

 

le presque moid 'homme de 49 kilos qui monte sur sa jument

bride serrée rempart de l'époque et cravache parce qu'il n'a pas

le courage d'être en colère contre lui tout seul

c'est moi qui le fais

 

à des animaux incapables de se défendre

vulnérables

et peu importe le texte les peurs ma peau de lait je serai

toujours celui-

là qui

fait cela

mal et tue

avec les mains d'aujourd'hui je garde et j'enferme la main

mauvaise sous peur et tremble au présent pour faire taire

le monstre de l'enfance

toujours là

dressé

avec tous ses aguets

dans le corps et dans la tête.

page 33

 

 

Les morts au coin des rues

je regarde les sourires

complices

de cette peur nouvelle dont le jeune homme de la vingtaine

s'est si souvent moqué aujourd'hui c'est le corps et plus qui dit

j'ai peur

du corps vers la mort

la peau défaite de son lait pour la laisser chanceler ailleurs dans

l'impasse que seul écrire parfois trembler permettent d'entrevoir

le bout

ne pas mourir écrit le poème pour tenter de vivre et aller boiter

plus loin

d'épuiser le ou des mots pour ne pas les laisser trop s'oublier

dans le bétail depuis ce temps parti en fuite

d'enfance et de ferme

ralenti par les mains du soir et de la nuit de moins en moins

s'arrêtent sur mon épaule passée de lait à vaisseau fantôme d'un

corps qui avance chaque pas davantage vers ces lettres dont

le flou se dissipe la peur aux jambes et leur mise en garde

là où partout commence à s'écrire

attention ne pas approcher

page 62

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