lundi 16 mars 2026

POUVOIR DES VRAIES IMAGES. À PROPOS D’UNE FIGURE DE DANIELE DA VOLTERRA ET DES MULTIPLES MASSACRES QUI DÉFIGURENT NOTRE MISÉRABLE HUMANITÉ.


Nous sommes accablés d’images. D’images transitives par quoi le monde nous est donné à voir dans une fausse et illusoire transparence. Destructions, guerres, attentats, accidents, catastrophes, notre cerveau de plus en plus est saturé d’images qui finissent par ne plus trouver en nous de résonance. Si ce n’est d’engendrer cette diffuse et paralysante angoisse nous persuadant peu à peu que nous avançons inexorablement vers notre fin.

C’est pourquoi aux images disons mimétiques, purement spectaculaires du monde, il est toujours bon de préférer les images secondes, réflexives, vibrantes que leur évidente matérialité de toile, d’encre, de pigments, de papier… , nous oblige à interpréter non plus comme la flagrance même du monde, mais un acte sensible de pensée figurante qu’il nous appartient, touchés singulièrement que nous serons en profondeur par leur possible puissance, de reconstruire dans le commun cette fois disputable d’une parole.

Considérant aujourd’hui le magnifique dessin réhaussé à la craie rouge du peintre du cinquecento Daniele da Volterra, représentant une simple femme courbée, apparemment en pleurs et exprimant à mes yeux d’aujourd’hui toute la douleur du monde, je ne sais si je dois parler à son propos de litote ou d’euphémisme. Affirmer qu’il dit le moins pour faire entendre le plus ne me semble pas, à propos de ce dessin, plus approprié que de penser qu’il pourrait simplement évoquer ce qui accable depuis toujours notre souffrante humanité en évitant de mettre sous nos yeux ce qui risquerait de nous paraître insupportable.

Je sais bien que ce dessin, aujourd’hui au Louvre[1], n’est rien de plus qu’une étude, travail préparatoire à la mise en situation d’une figure animant quelque plus ambitieuse composition d’église. Mais c’est justement le fait qu’elle ne soit plus rattachée à mes yeux à une scène précise, que je ne puisse plus dire que ces pleurs sont ceux par exemple d’une femme affligée de voir le chagrin d’une mère venue mettre son fils crucifié au tombeau, qui fait que cette seule figure d’où la poudre rouge qui la colore me semble venir couler sur elle comme une rivière de sang, se fait pour moi signe de tous les désespoirs, la détresse, les deuils, qui semblent être devenus le lot quotidien d’une trop grande partie de mes frères humains.

Sont-elles donc vraiment plus supportables les larmes d’une femme abandonnée à son chagrin que la vue d’un de ces alignements de cadavres sous plastique comme on en voit chaque jour aux actualités ? La souffrance qui se vit de quelque côté que ce soit d’une frontière, ne devrait-elle pas nous sembler plus émouvante encore que le spectacle même atroce des existences détruites qui l’auront provoquée ?

Pour moi, le dessin de Daniele da Volterra ne dit pas le moins pour le plus. Il dit le plus pour le tout. Ou pour le dire autrement il condense dans sa forme et sa couleur justement dite ici sanguine, en la figure d’un seul personnage qui les signifie toutes, le choc qui vient abattre l’âme de toutes celles, de tous ceux, qui voient chaque jour par violences, arracher à ceux que leurs agresseurs ne savent plus nommer leur prochain, ce qui leur était le plus cher.  

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire