C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte, mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».
La voix, on le sait, n’est pas qu’un simple organe de parole, du son, du bruit. À la fois appareil et produit de langage. Elle est la personne qui parle. De la chair et de l’être pris ensemble. Mais y-a-t-il « un accès possible à la littérature par la voix des écrivains, celles et ceux que dans le silence de nos corps nous lisons ? Qu’est-ce que nous cherchons à apprendre, à ressentir, à deviner ? De quelle vérité la voix serait-elle dépositaire ? De quel mystère ? ». Ce mystère, on l’aura compris, Sereine Berlottier ne l’arrachera bien sûr pas à sa radicale opacité. Mais l’empathique attention avec laquelle elle se penche sur la voix de Perec, armée quant à elle de toute sa sensibilité et son talent propre d’écrivain, lui permet dans ce livre d’en éclairer vitalement la fragile et fuyante nature. C’est ainsi, qu’après nous avoir fait descendre à plus de 200 mètres sous terre sur les traces de l’homme Perec libérant son chagrin, avoir évoqué ces rayonnages-tombeaux de l’immense bibliothèque où reposent désormais les livres de l’écrivain, l’ouvrage laisse le dernier mot à la lumière, celle là-bas qu’on trouve, faible sans doute, « aux reflets de tilleul, de ces petites lampes qu’on nomme aujourd’hui encore des veilleuses ».
[1] Emblématique d’ailleurs je crois de l’esprit de ce livre, ce court passage dans lequel Sereine Berlottier évoque le paysage de la ville de Paris aux alentours de la bibliothèque de l’Arsenal où elle se rend pour écouter le fichier audio qui retranscrit la lecture publique réalisée dans la mine de Blegny-Trembleur : « C’est l’une de ces journées de novembre, brutalement froide, inquiétante, où les limites de la ville bougent, flottent à mesure que la neige tombe en tourbillonnant, opaque, sourde, d’un gris inachevable, sans que le dessin soit jamais fixé, la peinture sèche. » p. 49

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