jeudi 29 janvier 2026

DIVAGATION. QUATREMÈRE DE QUINCY, MUSÉES, DOMINIQUE QUÉLEN, TROUS NOIRS.


 

Je ne raconterai pas ici par quels tortueux chemins j’en suis arrivé ce matin à parcourir cet ouvrage de 1815 dans lequel Antoine Chrysostome Quatremère, dit Quatremère de Quincy, qui, architecte de formation, fit une longue carrière en politique sans trop dévier malgré la rigueur des temps de ses convictions royalistes, expose ses idées sur l’Art, l’argent, la critique et les conditions qui lui semblent nécessaires pour que le public en particulier puisse vraiment jouir d’une œuvre d’art. Au moment où tendent à se développer les grands musées de Peinture qu’il compare assez méchamment à des magasins de tableaux qui ne font finalement que retenir des œuvres leur unique matière, les ayant isolés des cadres divers pour lesquels ou au sein desquels ils ont été créés, ses positions ne sont pas toujours sans pertinence. D’autant que contrairement à bien des réflexions d’aujourd’hui elles s’expriment au moyen d’une langue des plus claires et à travers des raisonnements on ne peut plus limpides. Moi-même amateur quelque peu obsédé de musées, je ne suis d’ailleurs pas loin parfois de penser, qu’il y a bien quelque chose de pathologique dans ce désir glouton et dans le fond absurde qui nous pousse à se faire accroire que passer des heures et des heures à déambuler de salle en salle et d’une toile à l’autre, nous rapprochera quelque peu des Célestes Hauteurs, des désirables et singulières appréhensions de Tout le Grand Inconnu du Monde, dont nous imaginons naïvement, que l’œuvre d’art est le medium.

Bon. Il me faudra sûrement revenir sur ce rapide propos qui reste un peu caricatural. Je voulais simplement ici, pour faire à ma manière suite à une récente rencontre avec mon ami Dominique Quélen, dans une librairie de Boulogne, partager une des réflexions de ce Quatremère de Quincy sur la distinction à opérer en matière de jugement sur l’Art, entre le point de vue du public et celui de l’artiste.  L’un des grands mérites de Dominique Quélen est de ne toujours parler ou du moins de ne parler autant que possible, que des moyens qu’il met en œuvre dans son travail. De ce qui sans doute lui procure cette jouissance d’écriture qui rend pour lui vitale cette activité dont il se plaît par ailleurs à souligner le caractère quelque peu déceptif qu’il peut avoir chez un lecteur qui n’étant pas lui-même écrivain s’attend à ce qu’on lui propose des jouissances d’un autre ordre.  Pas de message. Pas d’expression en tout cas directe de l’intime. Pas d’intention mimétique. Encore moins sentimentale ou sociologique… Une sorte de  macramé verbal s’amuse-t-il à dire. Constatant que le travail de Dominique ne manque cependant pas d’attirer l’attention, il faut croire qu’aujourd’hui, si l’on revient à Quatremère, il existe chez nos lecteurs une dimension autre de la jouissance qui tient à la désorientation. Au singulier sentiment de se trouver confrontés à leur propre impuissance. De trouver leur volupté à se laisser avaler par l’œuvre comme par un trou noir.

TEXTE DE QUATREMÈRE DE QUINCY :

 Il y a deux manières de goûter les ouvrages de l’Art. L’une consiste à jouir de leur effet par les moyens qui les produisent, c’est celle de l’artiste. L’autre, qui est celle du public, consiste à ne jouir de leurs causes et de leurs moyens que par leurs effets. De là, deux façons de vouloir envisager ces ouvrages. L’un demande qu’on mette à découvert toutes les causes, et qu’on lui présente, avant tout, le moyen de les scruter, l’autre veut qu’avant tout, on soigne les moyens de leur faire produire leur effet. C’est que l’un ne jouit qu’en jugeant, et l’autre ne juge qu’en jouissant. Mais les Arts, les artistes et leurs ouvrages, comme on l’a déjà dit, sont faits pour le public ; c’est donc lui qu’il faut consulter dans le choix des manières de produire, de mettre en œuvre et en scène les ouvrages de l’Art.

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