C’est une œuvre déroutante, un dessin à l’encre, rehaussé à l’aquarelle, sur un lin apprêté à la craie, collé ensuite sur carton puis découpé et réassemblé de manière à ce que le haut de l’image en devienne le bas et que le spectateur en voie bien la scissure. Cette œuvre, intitulée Auserwählter Knabe (L’Enfant élu), est de Paul Klee. Et date de la toute fin de la première guerre mondiale, 1918.
C’est de cette œuvre que part le long poème de Gérard Haller, Stabat infans, profonde méditation sur notre condition d’êtres ô combien finis, promis depuis toujours à la mort mais quêteurs d’infini et de sens dans un monde où justement le sens semble s’être perdu, les vieilles croyances renversées, les religieuses, les politiques, jusqu’à celles portant sur notre propre nature d’être moral aspirant à faire lien avec les autres et se tournant vers le Bien. En faisant se tenir le poème dans la poussée de cette voix d’enfant aux yeux fermés, qui pleure, ouvrant larges ses paumes au ciel qui s’est déchiré de lui et gît désormais à ses pieds, Gérard Haller tente de figurer notre infigurable, c’est-à-dire notre façon à nous de nous éprouver quand même communs quand les dieux ne nous sont désormais plus rien et qu’il nous est impossible de nous fondre dans la communauté totalement disloquée des hommes. Marqué par l’œuvre philosophique de Jean-Luc Nancy, dont la disparition est survenue au cours de l’écriture du livre, Stabat infans, comme l’écrit son préfacier, Tomàs Maia, est un livre d’appel, puisant dans cette lointaine et irréductible pulsion qui nous fait naître à la parole, l’énergie, le mouvement par quoi les signes cherchent à s’adresser par-delà toute mort aux vivants, prenant pour cela en charge l’œuvre toujours vive des disparus, pour la relancer à son tour. D’où les multiples citations, échos - Blanchot, Celan, Deleuze, Freud, Hölderlin, Genet, Kafka, T.S. Eliot et Jean-Luc Nancy, bien sûr - dont le texte de Gérard Haller ne cesse de se nourrir. Comme pour faire échec à la mort. Et se convaincre que même dans la pire solitude, la catastrophe la plus sombre, nous sommes encore avec.
EXTRAIT : avec Jean-Luc Nancy, L’Adoration, éditions Galilée, 2010.
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les rapports ne meurent pas
[NOIR
[…]
le mort — moi ou l'autre —, dès que je le nomme
je commence à lui accorder une autre vie: non
pas dons un autre monde, mois l'autre de la vie
dans le monde des vivants, et donc une vie encore
imprimée en nous et qui continue d'y vivre: ce que je
connais et sens de la présence, de l'allure, de la voix
d'un mort est une trace véritable de lui, une trace vivante
incorporée en moi
toute la pensée dont nous sommes capables n'enlève rien,
pas un atome, au deuil de soi-même et donc à la crainte
aussi ou à l'effroi dans lesquels nous ne pouvons pas
ne pas être
pas de consolation
non. Mais peut-être faut-il être au-delà de la consolation/
désolation …………………………………………………………………………….
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……………………………………………………………………………………………….
peut-être ne doit-on pas penser la mort sans penser aussi les morts.
De même qu'ils sont bel et bien dons le monde, en molécules
ou en atomes repris dons d'autres combinaisons, dans d'autres
cristallisations, de même sont-ils dans la communauté
..
sous ce nom ou sous un autre, ou sans nom,
il s'agit de ce qui nous lie et relie, non seulement entre nous,
humains, mais avec la totalité des étants — l'animal
en nous et le végétal et le minéral même...
je sais bien qu'il n'y a pas d'autre monde mais je veux
croire je laisse se former l'esquisse d'une façon inouïe
de faire sens ou même pas sens mais simplement
de se tenir et de tenir à — rien, rien que ce désir
ou comme ce désir même de croire]
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pas de consolation
non. Mais une tenue — la force d'un élan
qui nous tienne à la hauteur du signe
ou stigme qui partage ciel et terre, jour et
nuit, infini et fini, absence et présence, au-
delà et là: qui nous partage tous entre nous
et en nous et qui, partageant le monde, le fait
monde
qui ouvre dans l'impossible la possibilité
de se rapporter à lui
au pas-de-rapport
à la mort - aux morts
oui qui nous donne le courage
d'aller nu avec eux dans la vie

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