Je ne suis pas trop, je crois, de ces montreurs appliqués à s’exhiber partout, enchantés et glorieux qu’ils sont de leur trop souvent vaine et servile production. J’ai plaisir cependant à partager dans les quelques espaces qui me sont accessibles, des textes témoignant de la singularité du poète qu’à mes heures et depuis si longtemps maintenant, je suis. Poète qui, fondamentalement méfiant à l’égard des prétendues évidences discursives : celles du « je », celles du sens donné, celles d’un monde supposé immédiatement disponible au langage, s’en est toujours remis à une exploration patiente et exigeante de la langue envisagée comme lieu commun : un espace partagé, hérité, traversé de mémoires, mais toujours à réinventer.
Oui, je me méfie des évidences. Le poème pour moi n’est ni message ni miroir ; c’est un dispositif. Un simple lieu de passage où le langage se met à l’épreuve du monde et où le lecteur, loin se s’y voir guidé, se trouve seulement déplacé. Ma poésie ne cherche pas à convaincre. Tout au plus elle ne fait qu’installer pour chacun des conditions d’expérience. D’expérience langagière devant un monde à éprouver vivant. Et qui de partout nous déborde.
Ainsi, je n’ai jamais cherché à dire vraiment le paysage, encore moins à le célébrer, ne visant qu’à faire du poème lui-même un paysage de langue : un espace rythmé, stratifié, traversé de silences et de résistances. De même, je n’ai jamais voulu faire du fameux Sujet poétique, qu’il apparaisse ou non grammaticalement à la première personne, un centre stable ; dans mes poèmes il est toujours fragmentaire, exposé, souvent en retrait, engagé essentiellement dans un travail de parole dont il ne maîtrise pas vraiment les effets, encore moins les contours.
C’est que le poème pour moi est fondamentalement affaire de rythme que je me suis toujours refusé à considérer comme une organisation formelle secondaire. Souffle, cadence, ralentissement, reprise, le rythme, étroitement lié aux sonorités aussi qui en constituent la chair, est ce par quoi le langage depuis toujours reste attaché au corps. Inscrivant à sa façon notre pensée dans le sensible. Sensible qui ne procède pas d’un savoir depuis toujours établi mais d’une attention à certaines formes de présence que le passage par les mots redouble. Travaille. Et amplifie.
Aussi le poème n’a-t-il pas besoin pour moi d’éclat particulier. Simplement d’une mesure. Au sens quasi musical du terme. D’une voix finalement. Qui chez moi, je sais, peut sembler retenue. De basse intensité même, dans sa volonté de ne rien forcer, de ne rien vouloir dominer. Mais d’ouvrir autant que possible, au moins pour moi, un espace durable. Et pour les autres, si seulement bien sûr ils s’en découvrent l’envie, librement habitable.

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