Affichage des articles dont le libellé est POESIE CONTEMPORAINE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est POESIE CONTEMPORAINE. Afficher tous les articles

mardi 30 juin 2020

ÉLARGIR NOTRE MERVEILLEUSE CAPACITÉ DE PAROLE. DOSSIER FINAL D'EXTRAITS POUR LE PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21.

CLIQUER POUR OUVRIR PDF
Oui, comme nous l’écrivions l’an dernier, nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique au langage que de témoigner de cette nécessité profonde. Cela n’est-il pas merveilleux de réaliser que nous  sommes dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Mais cette capacité de paroles n’est en fait que l’une des manifestations de notre besoin plus large non seulement de nous représenter  les choses ou de nous exprimer mais par l’intermédiaire de nos facultés créatrices de libérer, augmenter, intensifier, exalter, comme l’écrit le philosophe Paul Audi, notre sentiment d’exister. Sur tous les plans où se joue en nous et dans le monde nos communes et singulières destinées.

C’est pourquoi on trouvera ici en lien toujours avec les extraits des ouvrages que nous avons sélectionnés toute une série d’oeuvres à découvrir et de questions à explorer. Rien n’est plus mortel pour l’intelligence que de s’enfermer dans des catégories. Ou des définitions. Catégories, définitions ne sont utiles que pour aider l’esprit à s’orienter. Une fois que l’on a regardé son plan, il importe de regarder la ville . Se perdre dans ses quartiers. S’imprégner de leurs différentes atmosphères. Ne jamais se contenter des visites guidées des principaux monuments.

On le voit. Le Prix des Découvreurs n’est pas un prix de poésie comme les autres. Son ambition est grande. Elle vise à aider ceux qui ne se contentent pas des formules toutes faites, à se construire et à inventer toutes sortes de parcours qui leur donneront non seulement de la poésie mais de l’art et de la culture une conception plus large, accueillante et vivante. Qui les amène à se constituer, dans l’écoute, l’échange, le partage des interrogations et des curiosités, en Sujet, non seulement rationnel mais aussi créatif et sensible, de leur propre parole, de leur propre existence.

Merci par conséquent à ceux qui rendent cette aventure possible : la Ville de Boulogne-sur-Mer qui nous soutient depuis toujours de diverses manières,  le Rectorat de Lille qui fait de notre action l’un des éléments de sa politique d’action culturelle et éducative, nos amis professeurs de lettres et documentalistes ainsi que les chefs d’établissement qui nous ouvrent leurs classes et bien entendu à nos amis poètes, écrivains, éditeurs et artistes qui s’impliquent avec générosité dans ce défi lancé à l’étroitesse présumée des temps.



jeudi 25 juin 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. DIT LA FEMME DIT L’ENFANT DE CHRISTIANE VESCHAMBRE.

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF

Nous voici donc arrivés au tout dernier Cahier d’accompagnement de la sélection 2020-21 du Prix des Découvreurs. Point final ou presque d’un long travail qui nous aura occupé durant bien des semaines. Nous terminons avec le beau livre de Christiane Veschambre, paru aux éditions isabelle sauvage, dit la femme dit l’enfant. Nous aurions bien aimé proposer pour la découverte d’autres passages de cet ouvrage susceptibles d’éveiller davantage encore d’échos chez de jeunes lecteurs préoccupés d’abord d’eux-mêmes et du monde dans lequel ils croient vivre. Seulement, il nous a semblé impossible de les faire entrer dans le livre autrement qu’en les plaçant sur le seuil imaginé par son auteur.

Pour ce qui est de l’accompagnement artistique et culturel qui est le signe distinctif de ces Cahiers, nous avons encore une fois privilégié peinture et arts plastiques en proposant à la découverte le travail d’un peintre méconnu de la première moitié du XXème siècle ainsi qu’une réflexion sur le cadre et le trompe-l’œil. Tous les liens actifs de ce Cahier seront visibles et rendus actifs sur CALAMEO qui a l’inconvénient toutefois de ne pas être téléchargeable. Le PDF correspondant peut l’être sans difficulté, les liens quant à eux n’apparaissant qu’au passage de la souris.


lundi 22 juin 2020

POURQUOI NOUS DEVONS LIRE JACQUES PAUTARD.


Une photo que le papillonnage plus ou moins régulier que je pratique sur Facebook m’aura mis sous les yeux m’a récemment rappelé le livre de Jacques Pautard, Grand Chœur vide des miroirs, que je tiens pour une de ces œuvres rares qui en dépit de leur imperfection possède une force à laquelle atteignent malheureusement peu d’ouvrages. C’est notre fierté aux Découvreurs que d’avoir sélectionné il y a quelques années ce livre dont j’ai aussi pu éprouver, pour en avoir publiquement lu quelques extraits lors d’interventions diverses, la bouleversante puissance d’expression à laquelle il s’élève. L’existence de Jacques Pautard fils d’un soldat noir américain et d’une petite paysanne de l’est qui aura dû le placer comme on dit dans des « institutions » ne pourra, aujourd’hui que chacun se voit interpellé par media interposés sur la question du racisme, qu’être pour ses lecteurs l’occasion de creuser un peu plus cette question dont il donne des clés pour l’envisager de façon moins simpliste.
J'espère que la reprise sur mon blog actuel du long article que je lui ai consacré il y a plusieurs années, amènera quelques lecteurs à s'intéresser à ce livre qui vraiment le mérite. 

Ne cherchons pas à le nier: le livre de Jacques Pautard ''Grand chœur vide des miroirs'' (aux éditions Arfuyen), n'est pas un livre totalement abouti. Long, parfois difficile à suivre et inutilement abstrait dans certaines de ses formulations, cet ouvrage risque de rebuter nombre de lecteurs qui ne parviendront pas non plus peut-être à digérer les pourtant puissantes et singulières métaphores qui en soulèvent constamment la langue penchant, par ailleurs, assez peu vers le chant.

Si pourtant nous avons trouvé nécessaire d'inclure cet ouvrage dans notre sélection 2015-2016 du Prix des Découvreurs c'est qu'au-delà de ce que le lecteur pourra - à plus ou moins juste titre - lui reprocher, ce livre reste porté par une nécessité vitale, un questionnement intime de soi-même et du monde dont il existe, je crois, peu d'exemples aussi forts dans la production poétique actuelle. Le lecteur qui en aura le courage - car il faut du courage pour lire de vrais livres - se rendra aussi compte que l'ouvrage de Jacques Pautard, issu d'un douloureux combat pour se découvrir lui-même, aborde des questions qui pour n'être pas d'aujourd'hui, sont cependant devenues parmi les plus pressantes et oppressantes du jour.

Lucien Wasselin a rendu compte dans une note de lecture de la structure générale de Grand Chœur vide des miroirs. Il a bien rappelé l'importance pour la compréhension de ce livre de l'histoire particulière de son auteur. N'y revenons pas. Toutefois je crois que Lucien Wasselin se montre un peu rapide lorsqu'il tend à ramener la rage d'expression de J. Pautard à son caractère métis, au racisme qu'il a eu à affronter du fait de ses origines. Certes, comme l'écrit Wasselin, le poème intitulé Mélanine évoque bien l'importance qu'aura eu dans la destinée de l'auteur le fait d'avoir été, dès sa naissance, perçu différent des autres et de là nié en tant qu'égal et que personne. Ou plus terriblement encore en tant qu'être. Mais ce que ne voit pas Wasselin, c'est que le racisme qu'il incrimine n'en fournit pas l'explication finale. Il n'en est que le révélateur. L'un de ses plus visibles et plus écœurants symptômes.

En fait ce que nous dit et répète J. Pautard tout au long de son livre c'est que l'homme, tous les hommes, souffrent de cette caractéristique fondamentale de leur nature qui est d'être divisée, réfléchie. Et de ne percevoir leur être, qui est esprit mais aussi chair, qu'à travers l'artifice des représentations. Qui ne sont que mirages. Théâtre. Faussetés. Impostures. À cette condition originelle qui est de ne pouvoir s'être jamais qu'en conscience, en mots, en images et jamais en réalité, nul n'échappe. Du coup nul se sait jamais ni ne saura, qui il est, réellement. Son être lui restant toujours à construire à travers de nouvelles et fuyantes représentations. Qui lui compose ce grand chœur vide et fallacieux de miroirs qui donne son titre au livre.

Le raciste, dans cette optique, est justement celui qui replié sur son triste mais avantageux lot simplifié et caricatural d'images les confond avec la réalité et habitant, sans distance aucune, le sentiment d'existence pleine et entière qu'elles lui apportent, assigne l'autre à la prétendue infériorité que son esprit captif l'amène à voir en lui. Ce par quoi, pour sa part, il échappe à l'inquiétude fondamentale et permanente d'être.

Une fois cela posé qui fait je crois le fond structurant de la pensée à l'œuvre dans Grand chœur vide des miroirs dont le long texte intitulé Lanterne magique montre bien qu'il possède une visée tout autant anthropologique que biographique, on comprendra plus facilement les textes différents dont se compose l'ouvrage. Et tout particulièrement l'opposition qu'établit l'auteur entre ces deux centres urbains privilégiés de son histoire que sont la ville de Vesoul dont il brosse le portrait des pages 65 à 95 et celle de Paris sur laquelle se recentre sa réflexion, à la fin de son livre, sur près d'une soixantaine de pages ( p. 123 à 192 )

Vesoul, la petite ville où Jacques Pautard aura vécu - en maison de correction et en apprentissage - une bonne partie de son enfance et de son adolescence, est précisément pour lui le lieu où il aura principalement fait l'expérience de la volonté des autres de l'enfermer, de le nier, dans les images. Ville naine écrit-il petite ville qui ment ! si lamentablement, si désespérément qu'il en viendrait même à vouloir la consoler , n'était qu'à la différence de Paris, Vesoul, comme toutes les petites villes étriquées, bien pensantes, honnêtes, de la terre, enfermées dans leurs certitudes, leurs croyances arrêtées, n'a fait par sa sournoise charité que répondre à ses plus vertes espérances, en le clouant sur sa croix plus sûrement que la haine, en l'établissant inférieur mieux que le pire apartheid.

Ce qui sauve en revanche Paris, ville par excellence du théâtre, n'est évidemment pas son innocence. C'est l'énergie libératrice, qu'artiste en beaux mensonges et martyre en vérités nues, cette ville inconciliée met à jouer de la multiplicité de ses visages, sans jamais s'arrêter ni se figer, acceptant magnifiquement d'être, quant à elle, ce faux seul, par lequel, nous dit l'auteur, vivre s'habite.
C'est ainsi que Paris aura pu être pour Jacques Pautard une expérience majeure de conquête et de compréhension, d'affirmation de lui-même. Cette conquête dont Grand chœur vide des miroirs dessine en creux l'histoire, aura cependant commencé à l'intérieur même déjà de cette maison de correction que dénonce avec force l'un des plus beaux textes du livre intitulé Les Cœurs verts, qui rappellera peut-être à certains ce livre majeur écrit il y a une trentaine d'années par Marie Rouanet, intitulé Les enfants du bagne. Elle aura commencé par le simple éveil de l'intelligence nue prenant conscience de la perversité des éducateurs sadiques. Elle se sera prolongée dans l'amitié grave liant entre elles les victimes de leur cruauté. Se sera élargie en solidarité à tous les sangs humiliés répandus à travers le monde. Car c'est en bas, tout en bas du monde écrit Jacques Pautard que s'apprennent au réel les solidarités humaines (p. 40 ). Et qu'apparaissent parmi ces garçons de force et d'affection sans autres bornes que leur corps (…) ce qu'il est de plus redoutable et de plus précieux aux cités: des gens capables d'engager entièrement leur existence, de prendre vraiment à leur compte le défi d'être des hommes.

Ces tout jeunes êtres niés, que la société veut réduire à leur seul usage pratique ( p. 47 ), en faire les serfs, le bétail que le monde les désirait, ont aussi faim, nous affirme Pautard, de beauté et de pensée. Et c'est, à nos yeux, l'un des mérites fondamentaux de son livre que d'évoquer l'importance vitale que la découverte d'œuvres littéraires et artistiques insoumises comme celles de Rimbaud de Van Gogh mais aussi de Marx, de Gauguin, de Cézanne ou de Picasso eurent pour lui et certains de ses camarades. Cette capacité des grandes œuvres et du savoir à "désemmurer" les esprits, à leur ouvrir des routes, Jacques Pautard craint toutefois qu'elle ait disparu, tant nous dit-il nous avons tout sacrifié de nous aujourd'hui à l'Amérique. Tant aujourd'hui du ciment dont on ouvrait autrefois des fenêtres on dresse aujourd'hui des murs. De même que semble avoir disparu l'ouvrière amitié de la mécanique. La possibilité aussi d'une vie à la seule force de ses bras. Ou d'une vie comme il la célèbre dans le premier et le dernier des textes de son livre, vouée tout entière à l'invention de la route. À cette mise en chantier permanente de soi avec le monde dont elle est, merveilleuse, la chance.

Reste nous dit cependant Jacques Pautard, la poésie qui est une autre façon de prendre aujourd'hui la route. Peut-être. Mais quand on voit le peu d'influence qu'elle exerce, le peu de temps qu'on lui consacre, la superficialité des commentaires que les rares "spécialistes" ou amateurs lui accordent, on peut se montrer un peu moins optimiste. Surtout quand on voit comment aujourd'hui s'est renforcée me semble-t-il la capacité de l'époque à étiqueter chaque chose. S'enclore dans les bien-pensances. Développer ses techniques subtiles de manipulations. En faisant croire à chacun qu'il est. Qu'il existe. Et, unique, qu'il compte ! Quand il n'est que compté. L'ombre même d'un nombre.

On aurait bien des choses à dire sur le livre de Jacques Pautard dont la lourdeur parfois extrême n'empêche heureusement pas de laisser passer le souffle éprouvé et toujours urgent de la vie. Chose aujourd'hui qui n'a pas de prix. Aussi lui souhaitons-nous de trouver ses lecteurs. Qu'il ne devrait pas laisser indifférents. Car, non seulement ce livre est un réquisitoire terrible contre tout ce qui, depuis toujours, constitue le crime toujours insuffisamment pensé de l'homme contre l'homme, une recherche obstinée de compréhension et de construction de soi par delà l'impossibilité reconnue d'y parvenir jamais, mais c'est aussi le poignant et vibrant témoignage d'une vie qui ne se sera jamais résignée et à travers laquelle chacun, qu'il soit victime ou bourreau potentiel, aura sa part encore, noire ET blanche, à reconnaître. À surmonter.

dimanche 21 juin 2020

QUE CARCASSE ET CORDAGES. POÉSIE DE CARTON-PÂTE, VRAIMENT ?

Difficile de faire comprendre parfois que mon attachement au contemporain n'est en rien exclusif d'une profonde admiration que je voue aux grands écrivains du passé. Aussi pensé-je utile de publier à nouveau la réaction qu'un texte peut-être un peu rapide d' Antoine Emaz, paru il y a quelques années sur POEZIBAO a suscitée chez moi. Cela ne remet évidemment pas en cause la considération que j'ai toujours eue pour ce poète dont je connais par ailleurs si bien, l'ouverture et la profonde sensibilité à la chose poétique.


QUE CARCASSE ET CORDAGES

Reconnaissons le. L’expression ne manque pas d’allure. Antoine Emaz a du style. Mais quand il parle ici – sous la forme d’ailleurs d’un bel hexamètre baroque - de textes tels que ceux de Du Bellay et de Ronsard, d’autres tels que Desportes ou Jean-Baptiste Chassignet, son propos ne manque pas d’affliger. D’inquiéter. Pour lui. A moins de se dire qu’il s’est laissé emporter. Piéger. Par le souci d’un bon mot. D’une posture. D’une phrase qui dès son départ ne demandait qu’à devenir injuste. Voici le fait. Dans un passage de son journal de bord, sur POEZIBAO, où se mêlent attention aux livres écrits, reçus, aux petites misères et merveilles formant le lot d’une vie fonctionnarisée qui s’envisage à ras, sans désir apparent de soulèvement héroïque, Antoine Emaz qui est aussi professeur écrit : Bossé sur L’isolement de Lamartine, pour une lecture critique : mettre à nu la rhétorique romantique du sentiment comme du paysage. Vu sous cet angle, le poème devient creux comme un décor de carton-pâte, à moins que l’élan lyrique ne soulève et n’emporte. Ce sont des poèmes sur lesquels il vaut mieux ne pas s’appesantir si l’on veut continuer d’admirer un peu. Même effet avec Ronsard et du Bellay, ou bien la poésie baroque ; si l’on prend le parti de suspecter le texte, on ne voit plus que carcasse et cordages.

Certes, dès que l’esprit se met à suspecter quelqu’un, il le transforme assez vite en coupable. Les innocents passés entre les mains des polices de tous bords en savent malheureusement quelque chose. Et à ce titre je ne connais pas un seul poème qui pourrait trouver grâce. Chez l’un on suspectera le je, accusé d’être un autre, chez l’autre, on fera reproche à l’auteur de se cacher sous l’universel, accusé de n’être plus personne. Sans compter tout le reste. Toute l’histoire des 30 dernières années de la poésie du XXème n’a résonné que de tels procès. Multiples. Contradictoires. Qui ont bien failli finir, d’ailleurs, par lui coûter la vie.

Il ne s’agit pas bien entendu d’oublier de se montrer critique. Et d’accueillir béatement tout ce qui se présente. Il existe et existera toujours une poésie exécrable que l’amateur de poésie (j’emploie de terme d’amateur au beau sens du XVIIIème) n’aura aucune difficulté à reconnaître comme telle. Mais pour ce qui concerne la poésie véritable, celle qui relève avant tout d’une relation singulière au langage – singulière et éprouvée ; singulière parce qu’éprouvée – la suspecter, est le contraire même de ce qu’il faut commencer par faire. Pierre Drogi me paraît plus inspiré quand dans un entretien avec Serge Martin dont rend aussi compte Florence Trocmé dans son flotoir, il rappelle que si le poème est un point d’arrivée, il est aussi pour son lecteur, cette fois, point de départ, réclamant à ce dernier qu’il le fasse à son tour sien. L’accueille. Sur le modèle dit-il de la musique. Comme le musicien annote la partition qu’il lui faut interpréter.

Tout cela Antoine Emaz le sait. Comme il sait que la poésie française du moins jusqu’à Baudelaire relève en partie du discours. Qu’elle argumente. Et peut-être résumée. Et que l’analyse qu’en fait le professeur manifestant le savoir-faire rhétorique du poète ne peut prétendre dire le dernier mot de ces textes qui agissent par mille et une autres touches pour certaines infiniment discrètes dont la somme nous échappera toujours. Variations plus ou moins subtiles des rythmes, mystère des combinaisons de sonorités, dans leurs couleurs, leur hauteur, leurs nuances profondes. Résonances de leurs images. Accord particulier de ces dernières avec le paysage musical auxquelles elles sont subtilement nouées… Ce qui agit toujours dans l’Isolement de Lamartine et plus encore sûrement dans certains admirables poèmes de Du Bellay n’est pas l’idée sur laquelle ils sont bâtis. Mais leur musique. Leur corps insécable d’art et d’imaginaire. Ce qu’on peut bien continuer d’appeler leur charme (carmen). Lequel est le fruit, chez leurs auteurs, de cette expérience profonde d’êtres sensibles, immergés dans les mots. Pris dans les formes de leur temps qui les programment, certes – carcasses - mais auxquelles ils donnent un surcroît d’intensité, une puissance vitale toute particulière, y répondant par l’invention d’un geste personnel, une formule intime, qu’on ne trouvera pas ailleurs.

Faire comprendre à chacun que dans le Quand vous serez bien vieille de Ronsard ce n’est pas, d’un point de vue poétique, le fameux carpe diem qui importe mais l’invention de l’image pour la première fois rassemblée de la jeune maîtresse et de la vieille solitaire qu’elle sera, soutenue - autour notamment du puissant imaginaire, à l’époque, de la mort - par tout un réseau de résonances domestiques, d’extraordinaires jeux de contrepoints phoniques que l’oreille plus que l’esprit me semble-t-il doit s’exercer à sentir, éprouver, en en ruminant, remâchant la lecture, voila ce qui devrait être de nature à rendre un peu mieux justice à cette poésie qui certes n’est plus d’aujourd’hui, mais vers laquelle, fort d’ailleurs des leçons du dernier Barthes ( celui de la Préparation du roman) qui dénonçait la néomanie moderne, rien ne devrait nous interdire de continuer de regarder. Assidûment. Filialement. Librement.

NOTE :

Pour être juste, l' expression d'Antoine Emaz se trouve prise dans une tournure hypothétique qui la dégage de ce qu’elle pourrait avoir d’insupportable. N’empêche que son propos fournit des armes à l’imbécile prétention de certains neomaniaques qui ne valent pas mieux pour moi que toutes ces vieilles oreilles conservatrices incapables de curiosité envers tout ce qui compte aujourd’hui. Ou plutôt devrait compter aujourd’hui. Chose que fait fort pertinemment comprendre Walter Benjamin dans son Livre des passages quand il remarque que plus l’importance sociale d’un art décline, plus on assiste dans le public à une dissociation entre l’esprit critique et la disposition à la jouissance, comme on peut aisément l’observer en ce qui concerne la peinture. L’on apprécie fortement, sans le critiquer, ce qui est conventionnel, tandis que l’on juge avec répugnance ce qui est véritablement nouveau.

samedi 20 juin 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. OURSON LES NEIGES D'ANTAN ? DE LUCIEN SUEL & WILLIAM BROWN.

CLIQUER POUR TELECHARGER LE PDF

Septième et avant-dernier Cahier d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, celui que nous consacrons à OURSON LES NEIGES D’ANTAN ? édité chez Pierre Mainard, a ceci de particulier qu’il permet de découvrir la relation que le poète Lucien Suel aura entretenu durant plus de 10 ans avec l’artiste gallois d’origine canadienne William Brown. Le livre reprend en effet l’ensemble de leur collaboration et ceux qui seront curieux de plonger plus avant dans l’intimité de cet échange trouveront sur le site de Lucien Suel, SILO, de quoi satisfaire leur envie.

Nous avons pensé intéressant parmi les liens que propose l’édition numérique de ce Cahier de renvoyer aussi à l’art de la gravure ainsi qu’à l’Art postal ou mail-art, forme pratiquée par nos deux auteurs, qui se trouve d’ailleurs à l’origine de leur rencontre. Enfin on trouvera de quoi comprendre l’origine, le fonctionnement et l’intérêt de ce vers justifié que Lucien Suel qui en est l’inventeur, pratique à l’intérieur de cet ouvrage.


mercredi 17 juin 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. SANDRA MOUSSEMPÈS.

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF

Le sixième des Cahiers d’accompagnement du Prix des découvreurs 2020-21 nous conduit dans ces espaces merveilleusement subtils qui s’animent aux frontières du son et de la voix.

Tout un travail autour de la voix, de ses vocabulaires, de ses principales dimensions, physiologique, organique, sociale, psychique, littéraire, mythologique, fantastique sans oublier la prise en compte des techniques visant à l’éduquer, la maîtriser, la conserver, peut être initié à partir de cette œuvre d’une grande richesse qu’est Cinéma de l’affect de Sandra Moussempès.

Comme pour les autres cahiers nous suggérons quelques pistes par tout un jeu de liens qui se révèleront actifs lors de la consultation sur l’écran du PDF ci-dessus ou du petit fascicule sous Calaméo. Découverte des plus prestigieuses salles d’opéra du monde, des histoires fantastiques générées à la fin du XIXème siècle par les inventions d’Edison, dialogue aussi avec l’œuvre d’une artiste contemporaine dont l’univers se rapproche étrangement par certains aspects de celui de notre auteur…

Mais bien entendu c’est au texte lui-même que nous demandons d’accorder la plus grande attention pour ce qu’il ouvre à la pensée par son approche inventive et sensible. En espérant que l’extrait que nous proposons éveillera en chacun le désir de découvrir l’ouvrage dans sa totalité.


mercredi 10 juin 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21.QUATUOR D'EMMANUEL MOSES.

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF

Pour ce cinquième des Cahiers d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, consacré au Quatuor d’Emmanuel Moses nous avons choisi à travers l’extrait que nous en proposons de mettre l’accent sur le caractère « philosophique » de cette poésie qui interroge non seulement les sentiments, les sensations qu’éveillent en elle les vissicitudes, comme on dit, de la vie, mais aussi les idées, les pensées, qui tentent d’en rendre compte. Cela ne rend d’ailleurs pas le texte d’Emmanuel Moses, comme on le verra, plus abstrait. Loin de là. Comme pour les autres Cahiers nous avons multiplié les renvois à l’histoire de la peinture, incitant qui le voudra à se plonger dans la contemplation comme y invite le texte de l’auteur des extraordinaires portraits du Fayoum et dans l’art du memento mori. Tout en écoutant au passage un extrait d’un des plus déchirants morceaux de musique que je connaisse, le second mouvement du quatuor n° 14, en ré mineur, de Schubert, connu sous l’intitulé de La Jeune fille et la Mort.


jeudi 4 juin 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. NAGER VERS LA NORVÈGE DE JÉRÔME LEROY.

CLIQUER POUR OUVRIR PDF

Quatrième des Cahiers d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, celui consacré au livre de Jérôme Leroy fait l’objet une fois encore de nouveaux prolongements. Le jeune lecteur y trouvera matière à réfléchir sur l’engagement et sur la nostalgie. Il découvrira peut-être cet univers particulier de la saudade, aura peut-être envie de suivre sur Google maps les itinéraires de l’auteur au cœur de la France profonde, réagira sans doute à la courte séquence d’un film de Jean Eustache que nous lui proposons de voir, regardera de façon peut-être plus attentive l’un des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme de Monet, appréciera j’espère l’une des plus belles toiles – Les Amoureux - d’un peintre naturaliste toujours trop méconnu Emile Friant, fera un petit détour vers les poèmes d’automne de Guillaume Apollinaire, le roman d’Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes et aussi, pourquoi pas le Bonjour tristesse de Françoise Sagan. Le tout j’espère sans rien qui pèse ni qui pose, à l’image de cette poésie attachante, ouverte et intimiste signée Jérôme Leroy.  

samedi 30 mai 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. ALVÉOLES OUEST DE FLORENCE JOU.

CLIQUER POUR DÉCOUVRIR LE CAHIER

Véritable petit objet interactif* notre troisième Cahier d’accompagnement du Prix des Découvreurs 2020-21, consacré au livre de Florence Jou, entraînera certes ses lecteurs dans l’important travail de lien et de résidence qu’elle a accompli au Centre d’Art Contemporain, le Grand Café de Saint-Nazaire en proposant d’écouter soit l’intégrale de la performance qu’elle y a réalisée à partir de son texte, soit simplement le teaser, comme on dit, qu’en propose aussi Vimeo. Mais il ouvrira d’autres portes à la curiosité. Une œuvre se doit bien sûr toujours d’être intéressante en elle-même. Cela ne signifie jamais qu’elle doive se replier sur elle. Bien au contraire. L’œuvre est un nœud, un carrefour de sensibilité, de connaissance et de réflexion. Elle a pour source la vie, toute la vie et pour finalité toujours aussi la vie, mais la vie avivée, augmentée, fortifiée, redoublée… nourrie.

Ainsi le lecteur qui ouvrira notre cahier découvrira ce qu’est un Centre d’Art Contemporain, y verra le type d’œuvres qu’on y collectionne ou qu’on y expose et pourra s’interroger sur les différences qui fondent aujourd’hui les 3 paradigmes principaux de l’art que sont le classique, le moderne et le contemporain que trop souvent notre ignorance amène à opposer non pour les mieux comprendre mais pour se conforter dans ses malheureux préjugés.

La démarche de Florence Jou ayant une portée indiscutablement sociale et politique, et ne cachant en rien sa dimension d’engagement, nous avons aussi cru bon de renvoyer à l’esprit dit de Mai 68 à travers le rappel en illustration de certaines affiches mais surtout en proposant un lien vers un important travail sur l’esprit de révolution qu’on trouvera sur le site Gallica.

Et puis comme nous aimons les images élaborées par les artistes et la visite des musées auxquels nous consacrons finalement aussi bien du temps, nous avons attiré l’attention sur la grande figure, moderne, de Fernand Léger et le sympathique petit musée qui lui est consacré à Biot dans les Alpes maritimes, en proposant une découverte plus précise de son grand tableau intitulé Les Constructeurs. Pourquoi d’ailleurs ne pas profiter alors de l’occasion pour établir un parallèle avec les fresques réalisées aux usines Ford de Détroit, par le grand peintre mexicain Diego Rivera que nous avons évoqué dans notre cahier précédent consacré aux Autobiographies de la faim de Sylvie Durbec.

L’espace nous a manqué pour renvoyer au bien intéressant livre qu’Antoine Volodine a publié sous le patronyme de Maria Soudaïeva, Slogans, qu’on peut facilement utiliser pour motiver et orienter des ateliers d’écriture. Les curieux que nous n’aurons pas encore épuisés iront voir.

Note : dans ce Cahier, comme dans tous les autres, passer la souris sur le texte ou l'image pour voir apparaître les liens.

lundi 25 mai 2020

CAHIER D’EXTRAITS PRIX DES DÉCOUVREURS 2020-21. FAUT BIEN MANGER D’EMANUEL CAMPO.


Suite à la publication de notre sélection pour le Prix des Découvreurs 2021, nous avons aujourd’hui le plaisir de mettre en ligne le tout premier document d’accompagnement consacré au livre d’Emanuel Campo, Faut bien manger paru à La boucherie littéraire.

Ces documents doivent permettre de découvrir dans un premier temps l’ensemble des ouvrages sélectionnés à travers un choix attractif d’extraits. Les illustrations nombreuses qui les accompagnent ne sont pas destinées à faire joli mais à fournir outre des éléments supplémentaires de compréhension, quelques pistes pouvant donner lieu en classe à des parcours d’Education Culturelle et Artistique (les fameux EAC).

Le Prix des Découvreurs comme son nom l’indique a effectivement pour vocation de permettre à ceux qui y participent la plus large ouverture possible aux univers poétiques mais aussi artistiques contemporains. Ainsi le dossier de 6 pages que nous consacrons à Emanuel Campo propose une réflexion sur la figure de l’artiste contemporain et l’esprit d’autodérision dont il fait souvent preuve.

Enfin nous rappelons que notre association se propose de mettre en relation les élèves avec les auteurs qu’elle sélectionne. Ces derniers peuvent pour la plupart se rendre dans les classes, voire si cela n’est pas possible pour des raisons financières, échanger par les moyens virtuels que chacun a pu apprendre à apprivoiser au cours de ces derniers mois.

L’ensemble des dossiers devrait être disponible début juillet.

mercredi 20 mai 2020

METTRE EN PLACE DES PROJETS AUTOUR DU LIVRE, DE L’ECRITURE ET DE LA LECTURE DANS LE CADRE DE L’EAC.

CLIQUER POUR ACCEDER AU DOSSIER


L'Agence régionale du Livre et de la Lecture Hauts-de-France vient de diffuser un important et très complet dossier qui devrait aider bien des professeurs de lettres et des professeurs documentalistes à monter à la rentrée prochaine dans leur établissement des projets autour du livre et de la lecture et pourquoi pas plus spécifiquement autour de la poésie.
Il n'est pas impossible que les circonstances sanitaires obligent les établissements à limiter leurs sorties culturelles et artistiques. Des actions autour du livre couplées avec des rencontres d'auteurs et d'artistes, dont certaines peuvent d'ailleurs s'effectuer à distance grâce à l'emploi de ces outils numériques que chacun a plus ou moins appris sous la pression des événements à apprivoiser, vont retrouver, je pense, une nouvelle attractivité.
Avec le Prix des Découvreurs à venir nous nous y préparons.

Points abordés 

EAC, place au livre !

+ Politiques publiques
+ Témoignages d’auteurs
+ Comment monter un projet ?
+ Des actions EAC en région

dimanche 26 avril 2020

HOMMAGE : PIERRE GARNIER: UNE LIBERTÉ EN MOUVEMENT


Si Pierre Garnier nous a quittés, il y a maintenant plus de 6 ans, l'oeuvre qu'il laisse mérite toujours d'être interrogée, méditée. Comme celles de tous ces vrais poètes qui se sont employés non pas à se fabriquer une image, mais à resserrer  toujours davantage le lien qui  rattache la parole à la vie et la vie à la parole. C'est pourquoi nous reproduisons ici l'article que nous avons consacré à l'un de ses touts derniers livres sélectionné à l'époque pour le prix des Découvreurs.

Peut-être qu'on ne voit pas assez comment tout le génie de la culture consiste aussi à emprisonner les choses dans les mots, les mots dans les idées. Les idées dans les systèmes. Le tout s'abâtardissant finalement dans le prêt à penser aujourd'hui de l'industrie politico-culturelle qui permet à chacun ce luxe de pouvoir affirmer librement et hautement des opinions fabriquées en dehors de lui.

C'est ce qui fait à nos yeux tout l'intérêt de la démarche que mène avec constance depuis plus d'un demi-siècle maintenant le poète Pierre Garnier dont les éditions de L'herbe qui tremble viennent de sortir (louanges) un livre où ceux qui suivent le travail de Garnier comme ceux qui ne le connaissaient pas trouveront matière à s'émerveiller d'une poésie qui sur la base des moyens les plus simples, parvient à renouer à chaque instant le fil toujours fuyant des mots avec les choses. Dans une rencontre où, chacun, le mot comme la chose, se trouve comme excité, ranimé, revitalisé, par leur mise en contact réciproque.

Certes, à bien y réfléchir, c'est moins de la chose qu'il s'agit que de ce que les savants linguistes de notre adolescence appellent le signifié. C'est à dire la représentation mentale, en fait imaginaire, de la chose. Mais ne négligeons pas toutefois que c'est par le signifié, par tout ce qui s'accroche à lui d'attention, de résonance profonde aussi en nous, que nous penchons vers les choses. Que nous appelons le monde. Quand ce dernier, de son côté, nous bousculant à son tour, ne cherche pas en nous, les réclamant, les mots dont il a besoin, lui aussi, pour se dire.

Bien entendu encore, notre esprit est complexe. Et le monde, si l'on en croit les journaux mais aussi l'innombrable littérature, n'est pas non plus tout simple. Et c'est pourquoi les touts derniers poèmes de Pierre Garnier qu'on trouvera dans (louanges) ont ceci pour nous d'irremplaçables: ils manifestent à quel point la poésie n'a pas besoin d'être laborieuse, intellectualisée à l'extrême, pour exister. Qu'elle est capable de parler au vieillard aussi bien qu'à l'enfant. A celui qui dispose d'un réservoir de quelques milliers de mots comme à celui qui n'en maîtrise encore que quelques petites centaines. Nous ne voulons pas faire ici l'éloge de l'ignorance. Et de la facilité. Ni de l'antiélitisme primaire. Nous savons à quel point la connaissance élève. Mais à la condition qu'elle soit accompagnée d'une véritable sensibilité. Qu'elle conserve son inquiétude. Sa capacité aussi à toujours s'interroger. S'émerveiller. Dans le souci d'atteindre une plus grande liberté.

Cette sensibilité, cette capacité d'émerveillement qui rend proche de l'enfance, on la retrouve en effet de manière évidente dans la poésie de Pierre Garnier. A travers cette obsession dont témoignent ses poèmes spatiaux de libérer l'inépuisable énergie de notre imaginaire en affirmant par la multiplication des légendes, la capacité d'irradiation quasi infinie des formes les plus simples. Dans les poèmes de Garnier, du bout de ses brindilles, chaque arbre refait incessamment le monde. Rien n'est jamais immobile. Même le modeste petit fleuve, la Somme, se lève de son lit, pour survoler les terres. Question ici de regard. Rien, de fait, emprisonne. Et c'est la magie de la barque, même la plus étroite, qu'elle élargit les rives.

Ainsi, face aux verrous multiples qui nous ferment les portes incertaines du monde, la poésie de Pierre Garnier accomplit le voeu de Michaux qui enjoignait à chacun d'éparpiller ses effluves. D'écrire "non comme on copie mais comme on pilote" pour être fidèle à son transitoire. Ce besoin de libérer la pensée, le geste, va chez Pierre Garnier, semble-t-il, chaque jour, plus loin, comme en témoigne le passage, dans certains de ses poèmes spatiaux, du texte dactylographié à l'écriture manuscrite. L'imprimerie n'est-elle pas aussi comme l'affirmait l'inventeur des logogrammes, le poète Christian Dotremont , une autre forme de dictature ? Ne tue-t-elle pas la moitié de l'écrivain en tuant son écriture ? Précisant qu' "imprimée, ma phrase est comme le plan d’une ville; les buissons, les arbres, les objets, moi-même nous avons disparu. Déjà lorsque je la recopie, et me fais ainsi contrefacteur de mon écriture naturelle, elle a perdu son éclat touffu; ma main est devenue quelque chose comme le bras d’un pick-up."

On n'en finit jamais d'avancer sur le chemin des libertés .


mercredi 1 avril 2020

EMPÊCHER L'ESPRIT DE TOUJOURS PLUS S'INFIRMISER AVEC ARMAND LE POÊTE.


Ferons-nous grincer quelques dents en proposant aux élèves des collèges et des lycées d'entrer dans la poésie contemporaine à partir d'un ouvrage dont l'auteur annonce lui-même sur la page d'accueil de son site qu'il est dangereux pour les enfants et déconseillé par l'Education Nationale, a (sic) cause de l'orthographe ?
Composé de courts poèmes d'amour maladroitement calligraphiés, accompagnés de dessins tout aussi maladroits et naïfs, d'annotations désabusées, sans compter de nombreuses ratures, Amours toujours, le livre d'Armand Le Poête (avec un circonflexe) possède en apparence tout d'un brouillon de collégien loin d'être le premier de sa classe et risque de passer aux yeux de ceux qui se contenteront de le feuilleter, pour une provocation, une façon de tourner en ridicule les Poêtes eux-mêmes, du moins ceux qui en sont restés à ne voir dans la poésie que le moyen d'y exprimer les sentiments les plus convenus, voire un divertissement, une pochade un peu débile.
Il est de fait symptomatique que très peu de poètes qui publient régulièrement sur leurs confrères dans les revues de poésie qui leur sont pourtant assez généreusement ouvertes se sont attachés à rendre compte de façon un peu poussée des ouvrages d'Armand dont on dévoilera quand même pour ceux qui ne le connaissent pas qu'il est en fait la créature d'un autre poète très différent de lui et lui aussi sélectionné pour le Prix des Découvreurs 2015, le lyonnais Patrick Dubost.
Passionné de scène, amateur de performance, esprit remarquablement créatif, par ailleurs prof de math, Patrick Dubost est parfaitement à l'aise avec les techniques de communication et d'expression les plus actuelles. Il faut donc prendre les livres d'Armand qu'il publie avec constance depuis une vingtaine d'années avec, sinon tout le sérieux, du moins toute l'attention qu'ils méritent.
Il n'est pas nouveau que les poètes qui sont avant tout des artistes c'est-à-dire des inventeurs de formes, des expérimentateurs d'être, s'inventent des hétéronymes leur permettant, à travers la conception d'écritures et de dispositifs pour eux inédits, de donner corps à des aspirations différentes de leur personnalité. Tout le monde aujourd'hui reconnaît l'importance à côté du nom de Pessoa de ceux d'Alvaro de Campos, de Ricardo Reis ou d'Alberto Caiero pour ne citer que trois des quelques 70 hétéronymes jusqu'ici recensés du grand poète portugais. Sans passer par de tels pseudos - on dirait peut-être aujourd'hui avatars - il faut aussi bien admettre que l'éclatement puis la libération au cours du XX siècle de la figure et des potentialités de l'homme, préparés par la célèbre formule de Rimbaud: " Je est un autre", rendent de moins en moins acceptable pour un auteur conscient des multiples dispositions de son être et des non moins multiples propositions que lui adresse la vie, de s'enfermer dans un style. De se réduire comme disait Michaux parlant de son adolescence à sa boule hermétique et suffisanteMoi n’est jamais que provisoire. On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité écrit ainsi l'auteur de Plume dans une postface de 1938. Avant de s'intimer, dans Poteaux d'angle, avec toute l'énergie dont il était capable et en réponse aux préceptes d'Epictète qui recommandait à l'homme qu'il se fixe une fois pour toute en société un style et un modèle, de tâcher au contraire de sortir de son style. Et d'aller suffisamment loin en lui pour que ce dernier ne puisse plus suivre.
Il faut donc bien admettre au cœur de l'inventive personnalité du très sérieux et très contemporain Patrick Dubost, le droit à l'existence d'un petit personnage né bien avant lui - ce serait en 1911 - qui, parce qu'il se livre follement, sans tabous, seulement soucieux du plaisir de dire et de la découverte, n'a pas tout perdu de son enfance, du temps où les bêtes allaient encore de compagnie avec les cœurs, où l'amour pouvait encore physiquement venir éclairer, transfigurer le monde, un monde à la rencontre duquel on ne craignait pas, calme orphelin d'aller, riche de ses seuls yeux tranquilles quitte à ce qu'il ne vous trouve pas malin.
Bien entendu Patrick Dubost n'a rien de l'absolue naïveté du Gaspard Hauser de Verlaine et dans le monde très intellectualisé de la poésie française actuelle, l'ingénuité retorse qu'il prête à l'œuvre d'Armand le Poête ne trompe et ne cherche à tromper personne. Jouant subtilement et plaisamment sur les attentes, les codes, il fait que la délicate et même parfois fraîche émotion dont ses livres sont assurément porteurs reste largement recouverte - il suffit d' entendre les réactions réjouies de son public - par une bonne couche d'humour drôle ou blagueur. Évacuant peut-être un peu vite la belle question de l'innocence et celles plus dures de l'absence, du ratage, de la fêlure et surtout de la mort. Formes par excellence du manque qui marquent en creux bien des propos de son personnage.
N'empêche, qu'en ces moments où l'on voudrait nous ramener à ces fondamentaux que sont, pour les disciplines littéraires, la maîtrise de la langue et de la pensée claire, et pour l'économie, pour ne parler que d'elle, la rigueur et la discipline, il est salubre de voir combien des poètes comme Patrick Dubost se rient de nos asséchantes gravités, nous démontrant comment, avec les moyens les plus simples mais aussi les plus fous, on peut par l'esprit d'invention, la manipulation décomplexée des mots, des images et des identités, interpeller les imaginaires qui leur sont reliés, pour empêcher l'esprit de toujours plus s'uniformiser, s'infirmiser. Jusqu'à manifester, au passage, ce que montrent bien ici les ratures, combien toute pensée d'abord bredouille, se cherche, s'élabore dans le manque et trouve, dans l'appel, l'ouverture, sa véritable respiration. Qui est par nature d'enfance.
Sans oublier de souligner que si la vie est une équation avec plein d'inconnues, il est bien normal de s'inventer plusieurs vies pour pouvoir les aimées toutes (sic). En toute liberté.


mardi 31 mars 2020

POUR UNE CONNAISSANCE ÉMOTIVE DE LA VIE. QUATUOR D’EMMANUEL MOSES AU BRUIT DU TEMPS.




Ne nous laissons pas abuser par l’arlequinade finale. Le livre d’Emmanuel Moses Quatuor, récemment paru au Bruit du temps, est un livre grave. Qui nous apprend « qu’être c’est mourir » et « qu’il faut mourir d’être ».

Suscité par l’irrépressible besoin de donner sens à une expérience vécue tout à la fois dans l’exaltation et dans la douleur, le poème de Moses se fait puissamment réflexif en appelant constamment à l’interrogation philosophique pour creuser toujours davantage en profondeur le sentiment particulier de la vie dont depuis ses touts premiers livres, il tente de communiquer à son lecteur la couleur ou la note.

Rassemblant allusions éparses à l’histoire personnelle, références puisées aux sources multiples de sa large culture, nous entraînant de la sphère intime, personnelle, aux territoires les plus larges de notre histoire et de notre culture collectives, variant constamment les focales d’espace et de temps, nous amenant à déambuler dans la Jérusalem fantastique de son enfance comme dans le Paris d’aujourd’hui couvert toujours pour lui des signes terribles d’un passé qui ne veut pas s’éteindre, Emmanuel Moses fait s’imbriquer dans son poème les multiples strates d’une mémoire qui n’a jamais cessé d’alimenter son présent. De lui servir comme il l’écrit, de « combustible ».

S’ensuit un poème en quatre mouvements qui pour être pensif vise essentiellement, pour reprendre le mot de Pessoa, à une « connaissance émotive de la vie » et plus précisément, me semble-t-il, du mystère déchirant de l’amour, l’amour seul, aux dires de Moses, infusant la totalité.

S’achevant sur un vibrant carpe diem qui comme tout carpe diem ne prend sens qu’à la lumière du memento mori qui l’accompagne, Quatuor s’organise autour de ces quatre grands motifs qui structurent toute véritable relation amoureuse, celui d’abord de la rencontre, celui de la relation fondamentale entre différence et indifférence, celui du passage du temps, celui enfin de la souffrance et de la disparition qui, par effet de boucle, ramène par l’évocation d’un paysage de Beauce à la scène de deuil évoquée dans la toute première partie.

Rendre compte ici d’une telle richesse n’est pas moins impossible que pour l’auteur lui-même d’atteindre avec les mots l’insondable réalité qu’il poursuit dans ses vers. Partout, « Entre l’idée/ Et la réalité » […] « Entre l’émotion/ Et la réponse » le disait bien T.S. Eliot, l’auteur des Quatre Quatuors, « Tombe l’ombre ». Mais c’est en cela que réside le pouvoir particulier de la parole poétique qui dans l’incertaine relation qu’elle entretient entre sentir, dire et vivre, trouve chez les meilleurs, à charrier du vivant dans le mouvement singulier de ses phrases, parvient quand même à s’incorporer quelque chose de l’intensité de notre existence, par les images et la musique qu’elles déploient. Y trouvant à la fois le reflet où la vie se contemple. Et le gouffre où elle se noie.

Et puis c’est au lecteur aussi d’aller à la rencontre. Car la rencontre qu’elle soit amoureuse ou simplement « littéraire » comme on dit, est « une formidable création à deux », par quoi la vie se fait plus lyrique et s’emplit d’énergie. Alors peut se comprendre l’énigme de tout feu. Qui comme celui qui embrase la plaine de Beauce au-dessus de Pécreuse, au moment des adieux,  ne resplendit que de ce qu’il dévore et laisse d’autant plus de cendres que le bois dont il se sera nourri aura été plus généreux et plus tendre.

« Consume-toi en moi/ Afin que nous devenions une unique poignée de cendre à répandre dans le vent » implore Emmanuel Moses dans le dernier mouvement de son poème. « Soyons intimement lointains » ajoute-t-il peu après dans la pleine conscience de cette lèpre que constitue pour l’existence les désirs d’identité ou de similitude. C’est pour cela que l’ombre finale de la mort nous est si nécessaire. Pour cela aussi sans doute que la porte de la maison mortuaire s’ouvre pour finir sur une place vénitienne où se poursuivent Colombine, Arlequin mais aussi Pantalon. Car avant de prendre « éternellement congé de nous/ Sur les vertes collines des adieux », et de ne laisser au monde à la semblance des antiques portraits du Fayoum, qu’une image peinte à l’encaustique sur une tablette de bois, « il est nécessaire de demeurer debout/ De rire jusqu’au bout de l’amour fou/ De faire des cabrioles/ Et de trinquer au nez et à la (fausse) barbe du diable, s’il existe/ En s’éjouissant de vivre comme de devenir un jour une ombre bienheureuse/ Parmi les ombres bienheureuses. »

mercredi 18 mars 2020

MIEL, LITTÉRATURE ET MODE D'EMPLOI DES MACHINES Á LAVER !

CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF
J'aurai bientôt l'occasion, j'espère, de présenter et commenter un peu le livre de réflexion de Pierre Vinclair qui accompagne chez Corti la publication de La Sauvagerie qu'il définit comme une "épopée totale concernant l'enjeu le plus brûlant de notre époque, la crise écologique et la destruction massive des écosystème".
En attendant je propose au lecteur de se pencher sur quelques pages de cet ouvrage qui ne devrait pas laisser indifférent.

vendredi 13 mars 2020

JEUX DE PISTES. LIRE SANDRA MOUSSEMPÈS AUX ÉDITIONS DE L’ATTENTE.


Dira-t-on du livre de Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, sous-titré Boucles de voix off pour film fantôme, qu’il défie tout commentaire : la complexe élaboration que son auteur fait subir aux confidences qu’elle y adresse à ses lecteurs, les laissant finalement comme face à une « porte sans serrure dont nul ne possèderait » comme elle l’écrit, le code secret, « code intérieur bien sûr, aucune combinaison chiffrée ne pouvant être efficace ». 

C’est vrai que le livre de Sandra Moussempès n’est pas de ceux qu’on peut lire d’un œil distrait et qui se comprennent avant même d’être lus. Si la maîtrise de la langue, contrairement à ce que vers quoi s’oriente de plus en plus la logique du temps, y est absolument parfaite, donnant des phrases d’une précision et d’une évidence syntaxiques remarquables, l’univers référentiel, comme on dit, vers lequel ces phrases font signes, interroge par son apparente opacité. Et la diversité des pistes – j’emploie le mot ici dans le sens que lui donnent les actuelles techniques d’enregistrement audio-visuelles – la façon dont elles sont combinées, superposées, ont de quoi dérouter.

Qu’est-ce toutefois que dire sa propre vie, sinon entrer tout entier en relations. Au sein d’un espace-temps formel où la matérialité des choses dont on fait multiplement l’expérience, apparaît toute tissée d’affects mobiles qui s’accumulent en nous pour s’exprimer en pensées, se voir traduire en voix, à travers des opérations d’organes et d’intelligence qui nous demeurent en grande partie obscures.

C’est bien consciente de tout cela que Sandra Moussempès se met ici en scène. Avec cela qu’elle nous fait, si je peux dire, tout un cinéma. Non pour épater le bourgeois. Mais pour se libérer de certaines angoisses. Et continuer à se construire. Par une compréhension plus affinée sinon des opacités, du moins de ces divers brouillages, occultations ou effets parasites imposés à toute volonté d’expression.

Dédié à un certain R., présenté comme « l’amoureux errant de ce dédale », Cinéma de l’affect, doit être d’abord lu comme une chronique amoureuse. Une relation apparemment bousculée, difficile dans laquelle la complicité première des corps, des voix et des projets, les attachements, le « conte de fée psychique sans dialogue » qu’ils génèrent, finalement se désagrègent, laissant l’esprit s’interroger sur la nature réelle de ce qui a eu lieu : « escroquerie ou flamme jumelle, connard ou amour vrai, la reconstitution des faits se trouve dans une sacoche vide jamais retrouvée ».

Mais comme l’esprit – pourquoi ne pas d’ailleurs dire ici l’âme ? -  a besoin de sens, d’insérer chaque séquence de son propre vécu dans une sphère d’existence et de compréhension plus large, la rumination à laquelle Sandra Moussempès se livre dans cet ouvrage, passe par l’interrogation des principaux domaines d’expérience qui lui sont chers et façonnent depuis longtemps son imaginaire. Ainsi de sa relation singulière à la voix. Comme à ce que nous avons en nous de plus intime. Et qu’on aurait bien tort de ne considérer que comme un simple organe de parole. Du son. Du bruit. A la fois appareil et produit de langage. La voix c’est ce qui porte. Et nous porte vers l’autre. De la chair et de l’être. Pris dans une même tension. Et dans un même appel.

Ainsi Cinéma de l’affect interroge t-il la voix. Celle de son auteur d’abord. Dans son rapport au chant. Et par suite dans son rapport au père. Puis à l’ensemble de sa « lignée ». Insistant plus particulièrement sur cette Angelica Pandolfini, cette arrière-grand-tante qui au début du XXème fut une cantatrice célèbre et dont Sandra Moussempès dit avoir hérité de son timbre. La découverte sur YouTube d’un enregistrement de la voix de sa lointaine parente l’amenant à ce constat, renforcé par une certaine confiance accordée aux expériences spirites, que « les voix ne se dispersent jamais tout à fait » même si « on ne sait pas où elles vont et si elles montent au ciel avec les défunts ».

Alors, que se conserve-t-il ou s’invente-t-il de nous, dans la voix ? Celle que par exemple on aura laissée s’enregistrer sur le répondeur de l’amant. Celle qu’on aura conservé de lui sur tel ou tel appareil. Rejoindront-elles un jour toutes celles qui aujourd’hui remisées dans « un hangar désaffecté au département des rubans sonores démagnétisés », conservent dans le fouillis des appareils devenus obsolètes – vieux magnétos à bandes, K7 audio, répondeurs téléphoniques ou Walkmans sans leur casque -  « les messages des années 80, 90, des voix de défunts ou d’enfants à présent adultes ».

De fait, toutes ces voix, chacune avec son timbre propre, qui auront tenté de se trouver passage, de s’éterniser sur la cire d’un microsillon, dans la chambre numérique d’un appareil enregistreur, et se seront posées comme autant de voix off sur les images saccadées du film étrange de leur vie, ne sont-elles pas figures de cette condition qui fait de nous, fondamentalement, fantômes ? Egarés parmi d’autres fantômes, esprits, revenants, simulacres, phantasmes, ectoplasmes… , toutes formes que nous désirons pour les aimer ou les avoir aimées, saisir ou ressaisir, sans que bien sûr cela nous soit possible. Même avec les meilleurs appareils – le cœur en est-il un ? – du monde.

Reste l’art. L’écriture conçue comme un art, venant tresser ses filets de mots, ses emboitements de formes, imposer ses miroirs déformants. L’art qui, comme dans un vieil épisode de Colombo, n’en finit pas de tourner autour de ses sujets, jusqu’à ce que l’approximation devant laquelle il nous laisse, nous lasse. Nous réduisant pour conclure à la sommaire définition de ce que nous sommes. Défilant sur l’écran à la façon rapide d’un générique. Ici : « une Emily Brontë parisienne, d’origine basque et sicilienne, sub-londonienne d’adoption, devenue quasi Normande. »