Chacun à notre place nous sommes les acteurs de la vie littéraire de notre époque. En faisant lire, découvrir, des œuvres ignorées des circuits médiatiques, ne représentant qu’une part ridicule des échanges économiques, nous manifestons notre volonté de ne pas nous voir dicter nos goûts, nos pensées, nos vies, par les puissances matérielles qui tendent à régir le plus grand nombre. Et nous contribuons à maintenir vivante une littérature qui autrement manquera à tous demain.
vendredi 15 décembre 2023
DES NOUVELLES DE NOS ATELIERS DE TRADUCTION LITTÉRAIRE.
mercredi 13 décembre 2023
À PROPOS D’EXERCICES D’APPRENTISSAGE DU POÈTE PALESTINIEN TARIK HAMDAN PUBLIÉ PAR LANSKINE. ÉDITION BILINGUE.
Ne nous laissons pas prendre à ce que nous inspire a priori ce joli pot de citronnier qui figure sur la couverture du livre du journaliste, poète, palestinien, Tarik Hamdan, que viennent de publier les éditions LansKine. Ceux qui connaissent un peu la culture du citronnier savent d’ailleurs à quel point elle réclame au départ de soin, ayant à la fois besoin de soleil et d’eau. Ce qui la rend difficile. Difficile comme la condition d’un palestinien qui, né du fait de l’«occupation» israélienne, en Jordanie, se retrouve, après des études au Caire, « transplanté » à Paris où lui a été accordée pour finir la citoyenneté française[1].
Un poème, significativement intitulé Gouvernements – notez bien le pluriel – évoque allégoriquement cette douloureuse histoire qui se termine par l’arrachage par les autorités locales de ce pot de citronnier que l’auteur, voulant lui donner une chance de mieux s’épanouir, a fini par planter dans un jardin public. J’étais il y a quelques jours à Lille pour assister à l’émouvante représentation de Saïgon, la pièce de Caroline Guiela Nguyen, évoquant le profond bouleversement occasionné dans la vie de certains vietnamiens obligés de quitter leur pays, leur famille, par le départ imposé des français qu’ils avaient eu le tort, peut-être, de soutenir. Je me souviens aussi de longues discussions avec la regrettée poète syrienne Fadwa Souleymane, qui me disait à quel point son pays lui manquait… Le monde est plein de ces hommes et ces femmes que la folie meurtrière et la soif de pouvoir de quelques-uns, encouragées par le fanatisme bien entretenu de leurs partisans, pour le plus grand profit aussi des marchands d’armes et des industries d’armement, auront privés de leurs droits les plus fondamentaux. Comme d’habiter en paix sur leur terre. De vivre près de leur famille. Et de pouvoir envisager leur avenir avec confiance et clarté[2].
vendredi 25 septembre 2020
RECOMMANDATION. TOUJOURS L’INCONNU DE YANNICK KUJAWA.
En choisissant de faire entendre le monologue intérieur
d’une poignée de participants à cette rencontre que l’on peut toujours écouter
en cherchant un peu sur le net, Yannick Kujawa dont on sait l’attachement très
personnel qui le lie au bassin minier dont il a fait le cadre non seulement historique
et sociologique, mais aussi affectif de ses précédents romans, nous invite à
comprendre qu’au-delà de leur signification, disons intrinsèque, à supposer
d’ailleurs qu’il en existe une, les œuvres littéraires, romans ou poèmes, voire
essais, ne sont surtout pour leurs lecteurs qu’une occasion de relancer en soi,
et par un jeu constant d’associations, pas toujours prévisibles, toute une
activité psychique. Singulière et débordante [1].
Et c’est la belle idée de Yannick Kujawa que d’avoir imaginé
à partir de ce que nous révèle l’enregistrement radiophonique de la rencontre, cette
riche vie intérieure dont s’accompagnent les interventions de ses personnages,
épouses de mineur, mineurs eux-mêmes, étudiant qui a perdu son père à la mine,
ingénieur, et entraîné par la fiction, d’avoir jeté la lumière sur l’humanité
profonde, la dignité, de ces personnes que l’émission qui les donne à écouter,
ne pouvait que voiler.
Car il y a quelque chose d’un peu pervers dans cette
rencontre qui procède sûrement des meilleures intentions. Envoyer sans prévenir
un écrivain de la stature de Marguerite Duras, faire parler ex abrupto
les habitués d’une bibliothèque populaire perdue au fin fond d’un bassin
minier, à partir de textes inconnus, de Michaux, de Melville ou d’Aimé Cesaire,
c’est les plaçant dans une double ou
triple situation d’infériorité, rejouer en fait, sur le plan culturel, la
vieille scène bien connue du gentil colonisateur sensé, même s’il s’en défend,
se trouver du côté des Lumières. À
cet égard, le redoutable magnétophone Nagra dont il est régulièrement fait
mention dans le livre n’est pas sans me faire penser à ces appareils photos
dont nos anciens explorateurs avaient soin de se munir pour ramener chez eux
leurs fameux clichés ethnographiques.
De cela les personnages de Y. Kujawa sont bien conscients
eux qui se trouvent bien entendu flattés de l’intérêt qu’exceptionnellement on
leur porte, mais qui s’inquiètent des stéréotypes à travers lesquels
ils risquent d’être largement perçus [2].
Alors si certains se laissent aller à leur habituelle propension au bavardage, d’autres
préfèrent se réfugier dans un silence qui dissimule les réflexions les plus
profondes. Ainsi Michel :
On peut tout de même se
demander pourquoi les Parisiens sont venus précisément dans notre bibliothèque.
J'imagine qu'ils ont des contacts syndicaux, politiques. À moins que ce soit
France Culture qui se soit occupé de tout ça, qui ait passé un coup de fil. En
tout cas ils auraient pu se rendre dans une autre ville, une autre cité, et
c'est tombé sur nous. Je ne m'en plains pas, ils se montrent avenants, ils font
en sorte que ça parle, que ça réfléchisse, mais on se retrouve à représenter
une communauté entière sans avoir rien demandé. C'est une responsabilité. Je ne
dis pas que les intentions étaient mauvaises, seulement les actes ont des
conséquences. Si des gens des Mines écoutent l'émission ils auront forcément
quelque chose à redire. Pas par jalousie, non, parce que nous ne représentons
que nous-mêmes. On se retrouve à parler pour les autres, en quelque sorte, on
parle à leur place, même moi qui ne parle pas [3].
Cette histoire risque de nous retomber dessus.
Et c’est cela peut-être la grande leçon qu’on peut tirer du
livre de Yannick Kujawa. C’est que s’il n’y a pas comme l’écrit Marguerite
Duras de « petites gens », il n’y a pas non plus de gens du
Nord, de mineurs, de femmes de mineurs, d’ingénieurs, comme il n’y a pas non
plus d’écrivains, de producteurs de radio, il n’y a que des individus, des
personnes, dont chaque histoire est singulière, chaque sensibilité et chaque
intelligence possède ses propres caractéristiques. Derrière ce qu’est venue
chercher l’équipe de France Culture, l’image globalisante d’une « espèce »
sociale étrangère à son propre « habitus » parisien, image que
l’émission enregistrée est sensée figer et même un peu rectifier au montage,
existent dans la réalité des êtres dont le secret ne peut si facilement se
livrer. Que le romancier, lui, peut sans doute comme il le fait ici approcher
davantage. À la
condition de leur laisser toujours leur part irréductible d’inconnu. D’inconnu oui.
L’inconnu. Toujours et toujours l’inconnu.
[1] Yannick
Kujawa est aussi professeur de lettres en lycée. Tous les professeurs devraient
lire ce livre qui leur fera sentir comment un texte découvert en classe par
leurs élèves peut-être éprouvé de l’intérieur par chacun d’eux y compris par
ceux qui restent toujours muets. Personnellement c’est toujours ce type d’appropriation
qui en classe m’a paru le plus fécond du point de vue de l’enrichissement
personnel des jeunes que j’ai eus devant moi. Plus que le fameux dressage
herméneutique qui a bien sûr aussi son intérêt mais davantage d’un point de vue
technique et intellectuel que d’un point de vue humain.
[2] Surtout
à une époque où l’industrie touristique n’a pas encore suscité d’attrait envers
les régions marquées par un fort capital industriel ou populaire.
[3] Remarque qui concerne aussi bien entendu l’écrivain. Là est l’aporie à quoi se heurte ce type d’ouvrage c’est que pour donner corps à la parole profonde, intime de l’autre, il se voit obligé de parler à sa place.
mardi 15 septembre 2020
DEVENIR BLOCKHAUS. SUR LE DERNIER LIVRE DE MAUD THIRIA PARU CHEZ ÆNCRAGES & CO.
enfant tu te demandes
si toutes les maisons ont
leur repli
leur terrain de jeu de guerre
et leur cachette ouverte
qui ne serait pas celle des
greniers
des dessous d’escaliers
obscurs
tu te demandes
si dans toutes les maisons
on se tient voûté
tapi
là par effraction
Tous les enfants le savent. Chaque maison recèle en elle ou
dans son voisinage proche un lieu dont il peut faire son espace à lui, où
échapper au regard des autres et donner libre cours à son imagination. Et rien
n’est plus certain que ces espaces nous marquent et peut-être en partie nous
façonnent. Comme l’affirme Bachelard, ce grand explorateur de l’imagination
matérielle, « tous les espaces de nos solitudes passées, les espaces où
nous avons souffert de la solitude, désiré la solitude, joui de la
solitude, compromis la solitude sont en nous ineffaçables […] très
précisément l’être ne veut pas les effacer. Il sait d’instinct que ces espaces
de sa solitude sont constitutifs. Même lorsque ces espaces sont à jamais
rayés du présent, étrangers désormais à toutes les promesses d’avenir, même
lorsqu’on n’a plus de grenier, même lorsqu’on a perdu la mansarde, il restera
toujours qu’on a aimé un grenier, qu’on a vécu dans une mansarde. [1]»
Alors, qu’ayant établi, enfant, son propre espace de repli,
à l’intérieur d’un blockhaus, conservé parmi les ronces tout au bout du
jardin familial, Maud Thiria le transmue aujourd’hui comme l’écrit Jean-Michel
Maulpoix, « en lieu mental et en [fasse] la table d’orientation
de son écriture » n’a rien finalement pour surprendre. Si ce n’est que
le choix d’un tel lieu n’est pas chose courante.
Dans son étrangeté et la dureté de ses consonnes centrales,
le mot même, blockhaus, a quelque chose d’âpre, de calleux [2]
que la rudesse de matière et de forme de la chose n’a rien pour compenser. Sans
compter ce que l’on sait de sa sinistre histoire. Ainsi, pour l’auteur qui tente
dans son livre de rendre compte des marques que son blockhaus aura
imprimées en elle, rassemblant pour commencer les souvenirs conjugués du bloc
inhumain de béton barbelé et des diverses formes de vie végétale parmi quoi il
se trouve en partie enfoui, orties mais aussi groseilles, il importe de
comprendre qu’elle a toujours penché du côté des « textures rugueuses »
et que quelque chose peut-être du lieu plus vaste qui l’a vu vivre enfant, la
Lorraine, terre de guerres s’il en fut, l’a comme prédisposée à porter ces
ombres de l’Histoire, tout à l’intérieur d’elle.
On le voit, le parti pris par le livre de Maud Thiria, a
quelque chose de profond et d’ambitieux. Touchant à ce qui, dans le temps long
des choses, nous construit. Ce que vient d’ailleurs souligner la belle page de
remerciements qui commence par évoquer ses « ancêtres lorrains, les
enfermés en forteresse, les peintres verriers dont [elle dit suivre] la lignée
d’ombre et de lumière ».
On ne saurait toutefois évoquer cet ouvrage sans préciser la
nature proprement exploratrice et la puissance de pénétration dont le mot-titre
Blockhaus se trouve clairement investi tout au long de ce livre. Tantôt
perçu comme substitut du ventre maternel où trouver à se blottir, tantôt
éprouvé tout au fond de soi dans sa nature étrangère comme une sorte d’alien,
ou un cheval de Troie, ce mot qui aux yeux de l’auteur semble parfois contenir
tout le reste, se trouve en effet comme relié à toutes les dimensions de sa
vie. Comme on le sait les mots effectivement ne sont pas sur nous sans
résonances. Certains plus que d’autres irradient leur charge multiple et
complexe de significations ordonnant autour d’eux notre perception intime des
choses. Ainsi, lié bien sûr, comme on l’a dit, aux plus grandes atrocités de
l’histoire, ce terme ennemi de blockhaus, en véritable pharmakon,
s’impose également aux yeux de l’auteur, comme forme métaphorique condensée l’aidant
à reconnaître en elle cette armure sensible et mentale dont elle éprouve le
besoin pour échapper au vide. À la coulée en soi de l’informe.
tu sens à son contact
ce mot te structurer
face à la brutalité du monde
armer tes chairs
face au vide des matières
molles
où coule l’informe
non-dit
du béton s’arme l’acier
et ton bras
prêt à l’envol
C’est que l’étranger, l’ennemi, n’est peut-être pas toujours
ce qui cherche à nous détruire. À
la lourde évidence des perceptions communes qui rassemblent dans l’illusion d’un
monde partagé, l’auteur oppose finalement, à travers la succession de ces courts textes
ramassés, ses poèmes-blockhaus, où l’os de l’idée perce trop vite, peut-être,
la chair sensible de l’écrit, l’expérience intime du déchirement qui lui fait
finalement accepter sa différence, sa propre étrangeté. Devenue à son tour blockhaus,
il lui redevient possible de retrouver son jardin d’enfance puis, à travers
« les vieux murs fissurés » dans quoi l’être s’éprouve toujours
en partie reclus, accueillir dans son livre ses souvenirs comme autant de « trouées
de lumière/ inespérées ».
[1] Poétique
de l’espace.
[2] Dans une page de son livre M. Thiria s’interroge d’ailleurs sur les effets que ce mot, à la différence d’un autre, auront pu avoir sur elle : « s’il s’était appelé autrement/ ta vie aurait-elle été la même ?/ quelle vision pour la casemate au fond du jardin/ si le mot ne retient pas toute la brutalité du monde ? ».
lundi 22 juin 2020
POURQUOI NOUS DEVONS LIRE JACQUES PAUTARD.
mercredi 6 novembre 2019
INDIFFÉRENCES CANNIBALES !

jeudi 12 septembre 2019
FAUVELLE, MICHON, COETZEE, LA VENUS HOTTENTOTE ET L’ÉCRITURE BONNE.
![]() |
Gravure de Hans Burgkmair, vers 1508 représentant les khoekhoes |
mardi 10 septembre 2019
POÈTES EN PEAU DE LÉOPARD !
jeudi 15 février 2018
DÉCHIRER NOTRE FILET MENTAL. GALERIE MONTAGNAISE DE DIDIER BOURDA.
samedi 9 décembre 2017
RECOMMANDATION. KASPAR DE PIERRE DE LAURE GAUTHIER À LA LETTRE VOLÉE.
mercredi 7 juin 2017
SÉLECTION DÉCOUVREURS. POUR UNE INTELLIGENCE ÉLARGIE DU VIVANT. NÉ SANS UN CRI D’AMANDINE MAREMBERT.
CLIQUER POUR OUVRIR LE PDF |
mardi 30 mai 2017
HOMMAGE AUX TRADUCTEURS. 4 POÈMES DE SUSAN WICKS.
![]() |
Les Ménines Picasso-Velasquez |
CLIQUER POUR LIRE |
lundi 24 avril 2017
UNE BIEN GOÛTEUSE CHAIR DE PAROLES. RHAPSODIE CURIEUSE D’ALEXANDER DICKOW.
![]() |
MU-QI 6 kakis |
vendredi 2 septembre 2016
EXOTEN RAUS !
![]() |
Musée des Beaux-arts de Tours et son cèdre du Liban |
mercredi 29 juin 2016
C’EST L’ÉTÉ ! REGARDONS MIEUX POUSSER LES HERBES.
![]() |
HARTUNG |
mercredi 15 juin 2016
BASSE LANGUE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE. POUR UNE EXPÉRIENCE VITALE DE LA LECTURE.
![]() |
Mantegna, Descente dans les limbes |
« Occident. 2016. Peut-être qu'une époque se définit moins par ce qu'elle poursuit que par ce qu'elle conjure. La nôtre conjure le dehors. Il ne s'agit plus de combattre ce qui n'est pas nous : il s'agit de le faire nôtre. De le transformer en « nous ». Le sauvage, le naturel, l'inexploré, les opposants, l'étranger, le gratuit : rien ne doit rester en dehors du système. L'hétérogène est endogénéisé, l'altérité s'assimile et se métabolise. Le climat ? Il est climatisé. L'inconnu, quel qu'il soit, se radiographie, se cartographie, il est rendu comptable et compatible. Si quelque chose échappe encore, la lisière du géré, le système allonge ses tentacules pour le raccorder au réseau, qui se veut total. »
dimanche 8 mai 2016
ENCORE UNE BABEL PARFAITEMENT RÉUSSIE, AU CHANNEL, AVEC LES ÉLÈVES DU LYCÉE BERTHELOT DE CALAIS !
![]() |
BABEL BERTHELOT AVEC RYOKO SEKIGUCHI |
mercredi 4 mai 2016
POUR BABEL ! DU PAIN DES LANGUES ET DES OISEAUX. PARTAGER NOS DIFFÉRENCES !
![]() |
FRANZ SNYDERS CONCERT D'OISEAUX vers 1635 |
dimanche 21 février 2016
DEUX POÈTES TAÏWANAIS POUR DIRE AUSSI NOTRE HISTOIRE !
![]() |
GRAVURE DE NELIDA MEDINA |
samedi 23 janvier 2016
KATRINA. ISLE DE JEAN CHARLES, LOUISIANE. FRANK SMITH. CES LIEUX QUI SONT AUSSI DES FORCES !
![]() |
Habitation Isle Jean Charles |