C’est une belle ambition que celle de cette toute récente collection, Poésie commune, que d’entreprendre, par ses publications, de générer du commun, à travers des formes inventives affirmant ce nécessaire continuum entre expériences de vie et expériences de langage, les deux travaillant comme il se doit à s’enrichir l’une par l’autre.
Quatre livres par an, publiés au printemps, tel s’affiche le programme qui donne pour cette seconde livraison, quatre ouvrages au petit format de 9,7/ 13cms, à couverture cartonnée, petits carnets donc de poésie aux contenus bien diversifiés, témoignant aussi par là de l’immense et peut-être aussi redoutable liberté que notre époque contemporaine laisse, en matière de poésie, à chacun, dans le choix de ses sujets comme de son écriture.
Quatre ouvrages donc, qui sont ici tous quatre composés par des femmes, à la notoriété diversement établie, de Katia Bouchoueva et Elke de Rijcke qu’on connaît assez bien dans le milieu, à Fanny Lambert qui publie là son second recueil et Lucile Leloup dont on découvrira ici la toute première mais pénétrante (infusante ?) publication.
Chaque lecteur se tournera de préférence vers l’une plutôt que vers l’autre de ces propositions, en fonction bien entendu de ses centres d’intérêt propres. Personnellement, ayant plus de goût pour l’exploration géographique comme historique des mondes qui m’entourent que pour ceux que nous nommons intimes, encore que la démarcation entre les deux ne soit pas toujours si évidente qu’on l’imagine ou le dit, j’ai privilégié pour commencer, le livre d’Elke de Rijcke qui tourne à sa façon autour de l’image autant que des réalités multiples et flottantes du lac de Constance qui, après le lac Balaton et celui du Léman, est le troisième plus important d’Europe, à la frontière de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Suisse.
Sans craindre d’incarner comme le réclamait Nietzsche sa « dissonance » propre, Elke de Rijcke nous présente son lac comme « un espace à miroitements, un ensemble de surfaces réfléchissant le ciel et la terre à temporalité complexe, entraînant la dissolution de la réalité et l’invasion de rêves. » Elle en fait aussi et surtout le lieu d’une dispersion comme d’une reconjugaison de l’être qui, à travers l’ensemble des relations qu’il entretient avec les choses, transforme le paysage comme on disait à l’époque médiévale, en « miroir » de soi-même mais d’un soi non plus limité, réduit aux tristes frontières de l’égo, mais, à travers les mille et un brassages de l’attention, de la sensibilité comme de la pensée active, le réanime, l’élargit pour finir par le transmuer en véritable corps-monde. Lac-Opéra donc. Poème symphonique où tout le sans nom originel de la chose se fait réponse chorale, par l’invention d’une quarantaine de personnages, des amants roulant en Citroën jusqu’à la crête du Bodan aux volets de l’hôtel ou aux charpentes du village qui vibrent sous le coup d’un mouvement de cils, en passant par l’étal de fruits d’un marché, les cartes d’un jeu de tarot, le retable baroque d’une église, mais aussi l’œil, le Saint-esprit, le cœur, des gravures anciennes…
Composé à partir de textes écrits sur une période de plusieurs années qui aura vu leur auteure y séjourner à diverses reprises, cette évocation de la région du Lac de Constance, n’intéresse donc pas que par son pittoresque, mais, à travers tout tout ce qui la nourrit aussi d’atteintes, d’attentes et bien sûr d’attentions, par le sentiment qu’elle nous fait retrouver de l’ouverture fondamentale qu’il nous incombe de préserver, prolonger, envers tout ce qui nous déborde, traverse et puissamment depuis toujours, nous constitue.
Extrait :
QUELLE CHANCE
où le lac baigne le ciel
ils se dissolvent
entre rochers
airbnbs
messies, horloges et glaïeuls
(qui propulsés par un élan inné)
mettent le cap sur leur port
dans le doublejour.
sous une brillance puissance mille
le lac dessille leurs yeux
sur le royaume des gouttes.
pure soie
dans les collines
où le cancer espiègle se précipite sur son bélier.
ce qu'ils étaient depuis toujours
n'explose qu'aujourd'hui
sous un ciel
d'une si fine poussière
où leur destination est ici et maintenant
et toutes les destinations imaginables
qui pourraient en résulter
Paradiso Canto, 2023


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