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vendredi 3 avril 2020

DIT LA FEMME DIT L’ENFANT. CHRISTIANE VESCHAMBRE À LA RENCONTRE DE SON MOI PERDU.

Rudolf WACKER, Deux visages

Rares finalement sont les livres qui bouleversent. Non de cette facile émotion qui nous traverse au spectacle ou à l’évocation de ces situations où la vie dont nous nous croyons proches se voit ravager, violenter, mutiler, contrarier, par l’ordre naturel ou politique des choses. Mais de ce saisissement intime, de cette consolante tristesse, que produit la lecture d’un texte dont le filet lancé de phrases parvient à ramener à la conscience quelque chose en nous de l’épaisseur frémissante et incommunicable de la vie.

Ceux de Christiane Veschambre sont de ceux-là. Dans ce tout dernier ouvrage que publient les belles éditions isabelle sauvage, deux paroles s’échangent de part et d’autre d’une frontière en principe impossible à traverser, qui est de temps. Qui est aussi celle qui sépare les vivants et les morts. L’enfant qu’elle a été se tient devant une femme parvenue au crépuscule de sa vie au seuil de la maison qu’elle habite, trouant par sa présence fantasmée l’univers d’habitude et la consistance plus ou moins assurée de sa vie.

S’ensuit un étrange dialogue opposant moins des écritures que des consciences. L’enfant bien sûr restant ignorant de ce qu’est devenue la femme qu’elle sera ; la femme n’ayant accès à la conscience de l’enfant qu’elle fut que par le prisme retravaillé de la mémoire. Visuellement la scène s’ouvre sur un intérieur moitié bureau, moitié salon, aux fenêtres donnant sur une large campagne, dont les tapis pour l’enfant figurent comme une mer qu’il lui faudrait franchir pour avancer dans la pièce. Et dont chacun des meubles lui fait comprendre à elle, restée l’enfant d’un couple de femme de ménage et d’ouvrier d’usine, habitant l’espace étroit des pauvres, qu’elle se retrouve ici face à un autre monde.  

Si bien entendu, dans sa recherche du moi perdu, le dispositif imaginé par Christiane Veschambre lui offre toute latitude pour revenir, comme elle a l’habitude de le faire, sur ses origines familiales, de raviver bien des atmosphères, comme bien des détails précis de son existence passée, comme de faire le point aussi sur ce qu’elle est devenue, notamment par ce que lui auront apporté sa curiosité artistique, sa pratique personnelle de l’écriture, sans oublier la présence à ses côtés d’un compagnon aimé, les choses comme toujours chez Christiane Veschambre vont plus loin. Plus loin que les pittoresques évocations sur lesquelles elle s’appuie, plus loin que les considérations sociales même majeures qui ne sont jamais absentes de ses réflexions, plus loin au fond que le simple contenu de matière signifiante, que chacun trouvera à l’envie, dans ses livres.

Enfant docile et verbalement appliquée à collaborer avec le monde dans sa prétention générale à « habiller la vérité », « la blanchir », l’enfant porteur de monde qui se tient sur le seuil de la porte, « se tient dans le réel ». Mais c’est un réel sans mot. Alors que pour « la dame » devant elle, « il n’y a que les mots », son réel quant à lui  reculant au plus loin, « comme un animal s’engouffrant au profond du terrier ». De cette étrangeté réciproque, cette irréductibilité première, Christiane Veschambre ne sort qu’en substituant à « la langue berceuse », infantile et impuissante de l’enfant une langue d’enfance retravaillée par sa propre langue inquiète d’écrivain, aspirant à ce qu’elle a pu nommer dans l’un de ses précédents livres, essentiel,  la « basse langue » . Celle qui, au-delà de tout procédé, de toute rhétorique, creuse au fond même de l’incommunicable. Et finira par les unir, et la femme et l’enfant, à l’intérieur des mêmes phrases. Dans leur intime éloignement.

Alors pour reprendre l’intitulé d’un de ses précédents livres de poèmes, quelque chose approche, qui relève cette fois de la commune, vacillante et terriblement émouvante présence d’un temps qui ne tiendrait plus seulement à celui des montres et des horloges. Mais à cette disposition subjective qui fait ici le noyau secret d’une écriture qui rassemble. Et comme dans la chaleur fragile peut-être et hasardeuse d’un vieux poêle au matin, ramène autour d’elle son petit peuple de fantômes, d’êtres chers, d’aspirations, de curiosités et d’appétits illimités de vivre. Reprenant corps ou plutôt mouvement, battements silencieux de signes, sur les parois de ce livre-grotte, dont son auteur aura fini par faire le seul, unique, monde. Qui leur soit quelque peu commun.

dimanche 5 janvier 2020

HÉROÏSME DE L’ARTISTE. LE COMBAT AVEC L’ANGE D’EUGÈNE DELACROIX.


à Dominique Tourte, valeureux maître d'oeuvre du Laboratoire Novalis

Ici le travail qui l’attend est considérable. Deux compositions de près de 8 mètres sur cinq à jeter sur des murs ; un plafond, ses trompes, des écoinçons, à orner d’un même thème imposé par le lieu. La décoration de la Chapelle des Saints Anges de l’église Saint-Sulpice que la Ville de Paris commande par contrat en avril 1849 à Delacroix, représente un véritable défi pour ce peintre vieillissant, athée, que ses jeunes confrères imaginent avoir désormais fait son temps. Et l’entreprise fut en effet longue et rude. Le peintre étant débordé de commandes. Les murs de l’église se révélant par ailleurs tellement humides qu’une première version posée, il fallut en gratter la matière qui très vite n’adhéra plus entièrement aux parois. Puis expérimenter de nouvelles techniques qui donneraient moins de chance au salpêtre. Tandis que le corps résistait comme il pouvait aux froideurs flottantes de l'hiver comme aux moiteurs étouffantes de l’été. Dix ans. Cela dura près de dix ans. Où l’auteur des Massacres de Scio et de la Mort de Sardanapale par ailleurs occupé par les mille et une activités que nous rapporte son Journal, tourna et retourna sans doute dans sa tête, cette même grande idée d’une ultime célébration de la Peinture qui, sous le couvert des toujours vives mythologies religieuses, parvînt à traduire, aux yeux du moins des quelques rares connaisseurs qui devaient bien exister quand même quelque part, le drame de tout Artiste confronté aux limites de son propre génie.

Des anges, on en voulait et en réclamait toujours plus à l’époque. Mais c’étaient des Anges gardiens. Musiciens. Ou des annonciateurs. Le Concile de Reims ne recommandait-il pas de « bien enseigner aux fidèles [leur culte] et de leur apprendre tout le soutien et l’appui qu’ils ont et peuvent trouver dans la protection et l’invocation des esprits célestes ». Or c’est d’anges combattants, d’un ange soldat même en la personne de Saint-Michel terrassant le Démon, ou punisseur sous les traits de la figure ailée qui fondant du plafond s’apprête à fouetter de verges ce pillard d’Héliodore, que Delacroix fit le choix.  Afin d’introduire « à grands traits [1]» et pourquoi pas « avec furie [2]» dans cette église sise au cœur d’un quartier tout encombré de boutiques proposant au chaland leur lot criard et plâtreux de bondieusailles, des grâces stupéfiantes qui elles, diable non, n’avaient rien de sulpiciennes.

Le Journal livre très peu d’informations sur ce Combat de Jacob avec l’Ange qui est assurément la pièce phare des trois compositions de Saint-Sulpice. Mais un texte daté du 1er janvier 1861 éclaire merveilleusement le climat mental qui présida chez Delacroix à l’achèvement de son œuvre. « La peinture me harcèle [écrit-il] et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante ; depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie ; ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? Heureuse compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles ; noble emploi des instants de la vieillesse qui m’assiège déjà de mille côtés, mais qui me laisse pourtant encore la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l’âme. »

Le thème du combat de l’artiste avec l’art est un thème infini. Qu’on remonte ou non au célèbre défi, rapporté par Pline, que le peintre Zeuxis lança à son confrère Parrhasios, force est de reconnaître que l’artiste se confronte toujours à la résistance que lui opposent aussi bien les formes que bien entendu la matière. Pour ne rien dire des préjugés et des prescriptions de son temps. Qu’il veuille soit imiter la Nature, soit atteindre quelque Beau idéal, voire plus romantiquement « plonger dans l’Inconnu pour trouver du nouveau », l’artiste est un athlète de la pensée, du sentiment, qui doit toujours pousser plus loin sa technique, exalter toujours davantage les ressources de son imagination. L’artiste est un être d’exigence et de dépassement. Nul sans doute mieux que Baudelaire dans Le Confiteor de l’artiste (1869) n’aura exprimé le caractère douloureux de cette condition qui n’offre à ses yeux d’autre issue que la certitude tragique de la défaite.

Rien de tragique toutefois chez Delacroix. Pour qui l’art n’est avant tout qu’empoignade. Mobilisation d’énergie en vue de faire sortir de soi le meilleur de soi-même. Certes, dans sa perspective, l’artiste s’affronte à des forces, des résistances qui de loin le dépassent. Mais de cet affrontement qui lui coûte ses forces naît, après-coup, comme un surcroît en lui de jouissance. Lui rendant quelque chose comme une autre plénitude de l’être. C’est ainsi qu’à la différence du démon ou d’Héliodore terrassés par les puissances supérieures du Ciel, son Jacob qui n’est venu ni pour faire main-basse sans effort sur des richesses qui ne lui appartiennent pas ou répandre autour de lui le Mal, se verra reconnu comme digne de son adversaire. Qui fera de lui finalement son élu.

Dès lors tout sur l’humide paroi sur laquelle elle éclate fait à Saint-Sulpice advenir un hymne à la Peinture. Jacob peut bien toujours figurer quelque grande et obscure révélation divine, il n’en représente pas moins avant tout, l’obstination du peintre qui jamais ne se décourage jusqu’au moment où le jour se levant, sa création à son tour, même imparfaite, peut enfin se montrer au regard lui-même créateur des hommes. Cette magnifique composition qui ne présente de surnaturel que les ailes d’un ange, bien campé sur ses pieds, Delacroix l’aura toute emplie de ses lectures, de ses expérimentations, de ses souvenirs de voyages, en Orient ou dans les campagnes profondes. Et surtout, de sa liberté d’artiste. Dressant par exemple trois des plus magnifiques arbres - des chênes ! - que l’on doit en Occident à l’art de la peinture. Et sous leur ombre désormais traverse devant nous le troupeau rassemblé de ses rêves, de ses conceptions, comme celui de ses rages, de ses emportements et de ses célèbres colères.

On dit qu’à la toute fin de l’aventure Delacroix vint un jour exécuter en l’espace de quelques minutes la grande nature morte occupant le premier plan du tableau juste au-dessus du regard du spectateur. Posée sur l’ensemble formé par le bouclier, le carquois, la gourde, dont Jacob se sera débarrassé pour affronter à mains nues son adversaire, une lance forme comme une hampe sous laquelle viennent s’assembler trois pièces de vêtements dont les couleurs successives – le bleu, le blanc, le rouge – apparaissent comme un rappel symétrique du grand drapeau qui glorieusement claque au sommet de La Liberté guidant le Peuple. On n’insistera pas sur la signification de cet emblème ici jeté à terre que le peintre aura ironiquement caché en le plaçant sous le nez même du regardeur. Préférant remarquer une autre symétrie. Une autre métamorphose. L’artiste qui dans la Liberté s’était représenté en jeune bourgeois hésitant, le doigt maladroitement posé comme l’écrit Peter Weiss dans une très belle analyse[3], sur la gâchette d’un fusil dont on sent qu’il l’encombre, est maintenant devenu un terrible lutteur affranchi de toutes les marques vestimentaires de son appartenance sociale. Un grand bloc d’énergie, fondu dans la couleur. Que plus rien ne peut abattre.


C’est la raison peut-être pour laquelle il aura abandonné son ténébreux haut-de-forme pour le simple chapeau de paille des peintres qui, lui, repose jaune au tout premier plan de l’œuvre. Car déjà sans doute il sait que, par la grande liberté qu’il a donné à la couleur, sa véritable passion, il a ouvert la voie à toute la Peinture à venir. Que son chapeau un jour couvrira la tête d’un autre grand lutteur héroïque dont bien sûr il ignore le nom. Mais dont nous savons nous maintenant que ce sera Van Gogh[4].



[1] « Il faut des tableaux à grands traits » Journal, 9 avril 1856

[2] « J’ai été aujourd’hui à Saint-Sulpice. Boulangé n’avait rien fait et n’avait pas compris un mot de ce que je voulais. Je lui ai donné l’idée des cadres en grisaille et de la guirlande, le pinceau à la main et avec furie. » Journal, 6 avril 1860.

[3] « Ayschmann montra l’homme en redingote et chapeau noir et la large écharpe autour du col de sa chemise. C’était l’autoportrait de Delacroix. Ce détail biographique conférait au tableau une valeur de plus car il évoquait une décision imposée par les circonstances de l’époque. Plutôt conservateur par nature, l’artiste se plaçait néanmoins au premier rang des révolutionnaires, il n’était pas encore tout-à-fait à la hauteur de son rôle, il était à genou, reculant légèrement comme pour chercher un appui derrière lui, tenant le fusil d’un geste un peu craintif, le doigt maladroitement posé sur le chien, et cet instant exprimait parfaitement la situation dans laquelle il se trouvait. Ce qu’il rendait là, c’était une image idéale et c’est pour cela qu’elle avait quelque chose de l’étrangeté du rêve, on pouvait lire sur son visage que sa place n’était pas ici en réalité, il s’étonnait, à peine conscient de ce qu’il faisait lui-même dans ce qu’il avait peint de façon très réaliste, et se désavouant d’ailleurs bientôt, il prenait là, en visionnaire, la position d’un homme qui restait à venir. » Peter Weiss, Esthétique de la résistance.

[4] « Mon cher frère, c’est toujours entre-temps du travail que je t’écris, je laboure comme un vrai possédé, j’ai une fureur sourde de travail plus que jamais. Et je crois que ça contribuera à me guérir. Peut-être m’arrivera-t-il une chose comme celle dont parle Eugène Delacroix : “ j’ai trouvé la peinture lorsque je n’avais plus ni dents ni souffle ”, dans ce sens que ma triste maladie me fait travailler avec une fureur sourde, très lentement, mais du matin au soir sans lâcher, et c’est probablement là le secret, travailler longtemps et lentement. »  Van Gogh, Lettre n° 604, à son frère Théo, datant de septembre 1889.