Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités. Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :
On se dit qu'il faudrait
S'en tenir à des mots de tous les jours
pour dire un peu :
Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu ? Le vert de l'herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués,
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis.
On entend le mot rouge
On ne sait pas ce qu'on voit.
Faudrait s'en tenir
À montrer l'image,
Se taire.
On voit le rouge peint dans l'image
On ne sait pas comment le dire.
Oui James Sacré sait que la poésie ne représente pas. Qu’elle ne peut articuler comme elle peut tout au plus qu’une présence autre. Et qu’il n’est par conséquent pas besoin de se livrer avec les mots à une sorte d’acharné combat qui les amènerait à force de contraintes, de torsion, à se confondre enfin et malgré tout avec les choses. Et là peut-être est la raison de l’intérêt qu’il montre ici pour les linogravures de Raphaël Segura qui montrent les choses simples qu’il aime et qu’il connaît : du ciel, des arbres, des collines, des maisons, en les ramenant, privilège ici de l’artiste qui peut donner directement à voir, à une composition de formes des plus élémentaires et d’aplats de couleurs se souciant peu de réalisme.
Pourtant, comment expliquer la constance du poète a sans cesse ajouter des mots à ses mots. Des livres à ses livres. « Un ensemble de poèmes / Est-il jamais complet ? » s’interroge à la fin de l’ouvrage, James Sacré, dans un poème qui comme souvent chez lui revient à l’enfance, son enfance, celle ici de l’apprentissage des tables de multiplication et des couleurs tranchées des jeux d’enfant. Bien sûr, on connaît la réponse. Qui interroge au plus profond le sens même de notre existence. Si avec notre enfance la parfaite quoique sans doute aussi illusoire simplicité de notre rapport au monde nous a quittés, l’artiste ou le poète – encore que les deux ne soient pas tout-à-fait à la même enseigne logés - ne seraient-ils pas avant tout ceux par lesquels, il nous serait permis d’en retrouver la voie ? Je crois qu’il suffit simplement de tendre un peu l’oreille à ce que s’épuise depuis ces dernières années à se dire, nous dire, James Sacré, pour comprendre que la réalité est sans doute un poil sinon plus tragique, au moins quelque peu déceptive. Comme le faisait entendre cet autre livre intitulé De la matière autant que du sens, consacré à l’évocation d’un autre artiste montpelliérain, Mustapha Belkouch :
On entend la pierre des mots
Rouler au fond du temps. Et le temps
C'est là juste à côté, un poème (une fumée).
Fumée donc le poème. Mais qui n’en demeure pas moins signe. Signe, peut-être un peu pointant vers les choses elles mêmes. Mais qui surtout veut dire que nous sommes vivants. Dans l’épreuve recommencée toujours et toujours à redire, du temps.

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