mardi 18 juin 2024

UN JOURNAL DE CRISE PAS TOUT À FAIT COMME LES AUTRES. AU FAIT & AU PRENDRE DE JEAN-PASCAL DUBOST CHEZ TARABUSTE.


 

Il est ce qu’on pourrait appeler l’un de nos plus prodigues et aventureux logophiles, pour ne pas dire logolâtres. Depuis des décennies, Jean-Pascal Dubost s’ingénie, puisant à quantités de réserves verbales, force même étant présumées mortes, à tenter d’insuffler vie à d’ébouriffants objets de langue dont les matières par lui mâtinées, empiécées, recousues, surfilées, s’attachent au finir, à figurer le monde sans en passer par les communes illusions des parlages plus ou moins mal partagés du moment.

Vue la façon dont, par ce travail, se voient nocturnement déterrées tant d’états disparus de langue et ramenées par lui nombre de voix supposées s’être tues, quelque chose un peu du Docteur Frankenstein doit en ses fonds animer Jean-Pascal Dubost qui à travers la « monstruosité » revendiquée de ses façons, leur bigarrure, galvanise une langue revendiquant crânement sa Forme dressée par lui en Créature. En très impure et buissonnante et frémissante création.

Bon. Au fait & au prendre, le tout dernier ouvrage de Jean-Pascal Dubost, que font aujourd’hui paraître les éditions Tarabuste, se présente comme le Journal d’une année. Une de ces années de Covid que nous avons plus ou moins douloureusement vécues entre 2020 et 2022. Dans l’Argument qui introduit l’ouvrage, comme dans son tout dernier texte, intitulé Envoyé spécial, ainsi que dans celui en date du 13 décembre 2020 intitulé Envoi d’un neuvain sextuple, Jean-Pascal Dubost nous offre toutes les clés de compréhension de sa nouvelle entreprise. Un fait d’actualité par jour, traité en strophe de neuf vers, se mêlant « à un ou des vers du pa/trimoine historique ou contemporain/ médiéval/ grand rhétoriqueur renaissant/ classique moderne on verra bien/ en palimpseste », voila ce qu’il se propose ici de partager. Sans illusion toutefois sur la capacité de la poésie d’agir contre la marche, disons le plus souvent horrificque du monde, « le poète constate et note les dégâts », mais « ne [pouvant] rien pour les bélougas », ni contre « les conneries en séries » des hommes, « sérial rieur », il déclare amasser pour de rire les rimes car « ce n’est pas rien rire et rioter en fâcheries».

À la différence - pour ne bien sûr pas parler de toutes ces plates narcissiques publications qu’auront favorisées les enfermements liés à la pandémie - du remarquable Journal de la Crise 2006 2007 2008 d’avant et d’après qu’aura tenu pendant plusieurs années l’ami Laurent Grisel, mais qui lui est en prose et tient essentiellement de l’essai économico-politique engagé, le journal tenu par Jean-Pascal Dubost tout au long ou presque de la crise du Covid ne sélectionne pas ses matières et s’il fait œuvre engagée c’est moins en s’appliquant à démontrer de façon rationnelle le caractère destructeur des systèmes régissant à l’heure actuelle nos sociétés, qu’en prenant chacun des faits qu’il découvre à travers le prisme joueur d’une personnalité qui, sans doute un peu misanthrope et à la sensibilité puissamment écologique, reste emportée par une vis comica qu’on pourrait dire radicale ou pour reprendre la terminologie baudelairienne, absolue.

On ne fera bien sûr pas ici l’inventaire impossible des faits ni même des thèmes évoqués dans les quelque 200 pages de ce journal d’une année. Qui se lira sans doute comme le recommande son auteur, à l’aventure. Passant de l’un à l’autre on verra comment les petits faits succèdent aux grands, de sorte comme le remarque Dubost qu’à la « parfin » tout « devient grattouillis ». Ainsi, l’assassinat de Samuel Paty à propos duquel l’auteur pointe l’infantilisme meurtrier des « enfants de dieux », puis l’attribution du Prix Nobel de la Paix 2020 au Programme alimentaire mondial des Nations Unies, se voient accompagnés dans l’actualité par la mention du report du championnat du monde de pâté-croûte et l’annonce des ridicules et hypocrites avertissements ajoutés par l’entreprise Disney au début de ses films cultes pour prévenir toute accusation de racisme et préparer avec le spectateur « un futur plus inclusif [1]».  La mention d’un lama éventré dans son enclos par une meute de chiens de chasse à courre trouvant plus loin son répondant dans l’arrêt d’un tribunal condamnant un artiste à avoir lancé des flèches sur le bison en plastique d’un Buffalo Grill [2]!

C’est donc à tout le théâtre le plus souvent affligeant du monde que s’en prend la suite ininterrompue de ces neuvains caustiques. A l'inconsistant theatrum mundi d'une actualité bavarde, on remerciera le poète de répondre ici par la fermeté d’une structure concise qui, s’appuyant sur l’inventive richesse d’une écriture plongeant dans l’espace et le temps ses racines, nous conduit à considérer sinon l’inanité, du moins la vanité de nos humaines et tant prévisibles agitations. Dont ne reste peut-être pour nous, philosophiquement qu’à sourire, « vu qu’on n’est pas prêt d’en finir de souffrir ». Et pourquoi pas, tenant la dragée haute au renoncement où pourrait nous entraîner la méchantise des choses, à nous efforcer de continuer à jubiler avec lui dans la langue, pour y trouver à sa démesure comme il l’écrit en conclusion « un Bringuebruyant/ Ostensible Simplement Tonifiant » réconfort.



[1] L’expression est de Disney, pas de J.P. D. On la trouve dans un article en ligne de 20 minutes publié le 20/10/2020. Le texte de J.P.D. est du 21.

[2] Voir p. 123, en date du 10 janvier 2021 : « car le plastique est un animal dont le carnage/ est condamnable ».

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