« Oh le beau jour encore que ça aura été. »
Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett
Sur le haut de leur coiffe, elles attachaient de longues barbes flottantes. Prolongeaient les courtes manches de leur robe, de deux ou trois volants de lin, de coton, le plus souvent de dentelles. Tout autour d’elles n’étaient qu’étoffes vaporeuses, de mousseline, de gaze, contrastant avec la rigidité de ces paniers dont elles élargissaient jusqu’à l’extravagance leurs hanches. Et cela faisait au XVIIIe siècle le grand bonheur des peintres qui trouvaient là matière à exhiber, quant à eux, leur talent.
C’est autre chose pourtant que je retiens de ma visite de l’exposition, au Musée Cognacq-Jay, intitulée Révéler le féminin, Mode et apparences au XVIIIe, où se découvrent c’est vrai d’assez magnifiques portraits de femmes posant dans d’impressionnantes toilettes, l’un des plus intéressants étant ce portrait de femme écrivant à ses enfants, d’une certaine Adélaïde Labille-Guiard, peintre jusqu’ici inconnue de moi, et qui, fille de mercier, était plus qu’aucune autre, sans doute, prédisposée à rendre sur la toile la beauté des matières et la finesse de leur exécution.
Non. M’auront surtout frappé dans les visages qui le plus souvent nous regardent, un certain naturel d’expression, cette impression assez rare finalement en peinture, de contempler une personne vivante. Un visage toujours frais bien qu’ayant traversé les âges. Qu’on s’arrête donc un moment sur le joli sourire de la jeune Émilie, fille du peintre Joseph Vernet, peinte par Lépicié en habit de femme à l’âge de 9 ans. Ne nous paraît-elle pas sortir toute entière de la toile, prête à nous faire entendre sa voix, à témoigner de son plaisir d’être là, bien vivante, avec nous, elle qui à peine 25 ans plus tard, mourut guillotinée pour une sombre affaire de vol de mobilier au château de la Muette ! Et ce garçonnet au Polichinelle d’un artiste anonyme, ne fait-il pas penser déjà à un Renoir qui fut dit-on le peintre de la vie heureuse[1].
C’est ainsi que la belle peinture du XVIIIe siècle, si prompte à célébrer la grâce et les plaisirs de vivre reste en fait une peinture en grande partie aveugle. Aveugle à ce qui rend cette grâce et ces plaisirs possible. Et c’est pourquoi sans doute à la célébration consensuelle des apparences on peut préférer celle plus nue de la simple présence humaine, qui n’a pas besoin d’ornements pour traverser le temps.
[1] Pour les amateurs voici comment identifier les différents portraits rassemblés dans le montage figurant en tête de cet article. Dans la partie gauche, en allant de gauche à droite en partant du haut, on trouvera :
1. Portrait de femme, par Adélaïde Labille-Guiard, 1787, Musée de Quimper, détail.
2. Emilie Vernet par Nicolas-Bernard Lépicié, Musée du Petit Palais, Paris
3. Portrait de Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, en habit de ville, attribué à Jean-Marc Nattier
4. Portrait d’une actrice tenant un bouquet de fleurs, sur le modèle de la célèbre toile de Van Loo représentant la Pompadour en Belle Jardinière, attribué àJohann Anton de Peters, après 1763, Musée d’Arts de Nantes
5. Portrait de Madame Perrin, épouse du peintre, par Jean-Charles Nicaise Perrin, 1791. Musée de Valenciennes.
6. Portrait d’Emily et Laura-Anne Calmady, attribué à Sir Thomas Lawrence, après 1824.
Dans la partie droite, toujours de gauche à droite à partir du haut :
7. Les enfants déguisés, dit Les Atours, de William Artaud vers 1790
8. Portrait présumé de Madame la Duchesse de Beaufort par Nicolas de Largillière, 1714. Détail
9. Portrait de garçonnet tenant un Polichinelle, œuvre anonyme.
10. Autoportrait de Maurice-Quentin De La Tour en jabot de dentelle. Pastel sur papier vers 1750.
[2] Qu’on en juge sur cette description tirée d’un magazine de l’époque : « Chapeau à la coquille, ou le char de Vénus ; les bords sont environnés d'un ruban pareil à la robe pour la couleur ; le côté gauche, appanagé de deux roses avec tige et boutons : du côté droit s'échappent en serpentant deux petites branches de roses ; le tout est couronné par un panache à trois feuilles accompagné de deux plumes badines et surmonté d'une aigrette à trois flèches. Ce chapeau, aussi noble que gracieux, marche de pair avec le chapeau ou pouf à la victoire. Frisure à la phisionomie, ouverte ou à tempérament ; trois boucles de chaque côté, la troisième tombante et accompagnant un chignon bas et natté, avec les nageoires couvrant les oreilles. ».




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