samedi 11 avril 2026

OH LE BEAU MONDE ! À PROPOS DE MA RÉCENTE DÉCOUVERTE DU MUSÉE COGNACQ-JAY À PARIS.



 

« Oh le beau jour encore que ça aura été. »

Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett

Sur le haut de leur coiffe, elles attachaient de longues barbes flottantes. Prolongeaient les courtes manches de leur robe, de deux ou trois volants de lin, de coton, le plus souvent de dentelles. Tout autour d’elles n’étaient qu’étoffes vaporeuses, de mousseline, de gaze, contrastant avec la rigidité de ces paniers dont elles élargissaient jusqu’à l’extravagance leurs hanches. Et cela faisait au XVIIIe siècle le grand bonheur des peintres qui trouvaient là matière à exhiber, quant à eux, leur talent.


C’est autre chose pourtant que je retiens de ma visite de l’exposition, au Musée Cognacq-Jay, intitulée Révéler le féminin, Mode et apparences au XVIIIe, où se découvrent c’est vrai d’assez magnifiques portraits de femmes posant dans d’impressionnantes toilettes, l’un des plus intéressants étant ce portrait de femme écrivant à ses enfants, d’une certaine Adélaïde Labille-Guiard, peintre jusqu’ici inconnue de moi, et qui, fille de mercier, était plus qu’aucune autre, sans doute, prédisposée à rendre sur la toile la beauté des matières et la finesse de leur exécution.

Non. M’auront surtout frappé dans les visages qui le plus souvent nous regardent, un certain naturel d’expression, cette impression assez rare finalement en peinture, de contempler une personne vivante. Un visage toujours frais bien qu’ayant traversé les âges. Qu’on s’arrête donc un moment sur le joli sourire de la jeune Émilie, fille du peintre Joseph Vernet, peinte par Lépicié en habit de femme à l’âge de 9 ans. Ne nous paraît-elle pas sortir toute entière de la toile, prête à nous faire entendre sa voix, à témoigner de son plaisir d’être là, bien vivante, avec nous, elle qui à peine 25 ans plus tard, mourut guillotinée pour une sombre affaire de vol de mobilier au château de la Muette ! Et ce garçonnet au Polichinelle d’un artiste anonyme, ne fait-il pas penser déjà à un Renoir qui fut dit-on le peintre de la vie heureuse[1].   

 
Du bonheur ou du plaisir de s’éprouver bien vivants parmi les autres, en mouvement au cœur du beau décor du monde, c’est aussi ce que montrent ces caractéristiques scènes d’extérieur où les mêmes dames dont je parlais plus haut, font cette fois parade de leurs mirifiques chapeaux. Chapeaux à l’Alexandrine, à l’Amazone, voire en Coquille, ornés de plumes et de fleurs. Comme le dit un satiriste de l’époque, ces considérables ouvrages pouvaient aussi bien se réclamer de l’art d’un perruquier que de celui d’un serrurier[2]. Mais il ne s’agit là encore que de détails. L’essentiel est qu’ici, dans ces tableaux dits autrefois de genre, la peinture encore continue de parler, à travers son langage propre de gestes, de regards, d’attitudes. Vivante peinture du XVIIIe siècle ! Oui. Qui aura su peindre le mouvement. Celui des appêtits, des corps, qui socialement s’entremêlent, tissent leurs liens dans ce qui peut nous paraître toujours comme une bulle d’insouciance, d’inconscience et de légèreté. Celle en fait que procurent à certains la richesse et ses privilèges.


Car ce que nous montrent bien pour finir ces toiles de Cognacq-Jay, c’est ce Paris des privilégiés dont nous parle cette fois avec toute l’application nécessaire le très sérieux ouvrage de Gilles Postel-Vinay et Jean-Laurent Rosenthal, Le Capital d’une capitale, sous-titré 200 ans de richesses et d’inégalités à Paris.  Il explique de manière imparable comment les pauvres même actifs y sont condamnés à rester pauvres et les riches même oisifs assurés de voir leur fortune augmenter. Me revient en mémoire alors ce tableau de Michel Garnier représentant un saute-ruisseau comme on les appelait à l’époque portant sur son dos l’une de ces élégantes pour lui éviter de se mouiller les pieds et gâter ainsi ses fragiles et trop jolis souliers. Pas de dentelles ni de soie pour ces obscurs travailleurs. Encore moins de Fêtes galantes ou de Concerts champêtres. Le monde du travail est rude au XVIIIe siècle. Et peu d’artistes s’en soucient si ce n’est par goût, comme le fait Garnier, du pittoresque. Quant à la misère, si elle apparaît comme par exemple dans certains tableaux de Greuze, c’est pour en rendre responsable non le système économico-politique qui la nourrit mais l’affreux catalogue des vices dont l’individu est le seul responsable. Peinture essentiellement morale donc à laquelle échappe heureusement le fils du fabricant de billards, Chardin, qui sans jamais dénoncer l’exploitation dont elles sont victimes sait cependant toujours montrer ses figures domestiques, lavandières, cuisinières, dans leur parfaite dignité.

C’est ainsi que la belle peinture du XVIIIe siècle, si prompte à célébrer la grâce et les plaisirs de vivre reste en fait une peinture en grande partie aveugle. Aveugle à ce qui rend cette grâce et ces plaisirs possible. Et c’est pourquoi sans doute à la célébration consensuelle des apparences on peut préférer celle plus nue de la simple présence humaine, qui n’a pas besoin d’ornements pour traverser le temps.



[1] Pour les amateurs voici comment identifier les différents portraits rassemblés dans le montage figurant en tête de cet article. Dans la partie gauche, en allant de gauche à droite en partant du haut, on trouvera :

1.       Portrait de femme, par Adélaïde Labille-Guiard, 1787, Musée de Quimper, détail.

2.       Emilie Vernet par Nicolas-Bernard Lépicié, Musée du Petit Palais, Paris

3.       Portrait de Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, en habit de ville, attribué à Jean-Marc Nattier

4.       Portrait d’une actrice tenant un bouquet de fleurs, sur le modèle de la célèbre toile de Van Loo représentant la Pompadour en Belle Jardinière, attribué àJohann Anton de Peters, après 1763, Musée d’Arts de Nantes

5.       Portrait de Madame Perrin, épouse du peintre, par Jean-Charles Nicaise Perrin, 1791. Musée de Valenciennes.

6.       Portrait d’Emily et Laura-Anne Calmady, attribué à Sir Thomas Lawrence, après 1824.

Dans la partie droite, toujours de gauche à droite à partir du haut :

7.       Les enfants déguisés, dit Les Atours, de William Artaud vers 1790

8.       Portrait présumé de Madame la Duchesse de Beaufort par Nicolas de Largillière, 1714. Détail

9.       Portrait de garçonnet tenant un Polichinelle, œuvre anonyme.

10.    Autoportrait de Maurice-Quentin De La Tour en jabot de dentelle. Pastel sur papier vers 1750.

 

[2] Qu’on en juge sur cette description tirée d’un magazine de l’époque : « Chapeau à la coquille, ou le char de Vénus ; les bords sont environnés d'un ruban pareil à la robe pour la couleur ; le côté gauche, appanagé de deux roses avec tige et boutons : du côté droit s'échappent en serpentant deux petites branches de roses ; le tout est couronné par un panache à trois feuilles accompagné de deux plumes badines et surmonté d'une aigrette à trois flèches. Ce chapeau, aussi noble que gracieux, marche de pair avec le chapeau ou pouf à la victoire. Frisure à la phisionomie, ouverte ou à tempérament ; trois boucles de chaque côté, la troisième tombante et accompagnant un chignon bas et natté, avec les nageoires couvrant les oreilles. ».

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