mercredi 1 mars 2017

OÙ SE TROUVE TOUJOURS LA POÉSIE. TÉMOIN DE SOPHIE G. LUCAS.

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À quoi donc correspond cette poésie dépoétisée dont parlent aujourd’hui certains et qui s’élaborerait indépendamment des propriétés d’image et de chant sur lesquelles ce genre s’est, depuis les origines, construit ?

Le fait est que nous assistons depuis un certain temps déjà à l’affirmation d’une poésie en apparence prosaïque, appliquée au réel, délivrée de surcroît, du fameux besoin d’expression héritée de ces romantismes abâtardis dans lesquels se complaisent toujours tant d’affligeants et prétentieux poètes.

La sortie du livre de la nantaise Sophie G. Lucas, Témoin, me fournit l’occasion de dire quelques mots de ces ouvrages en grande partie inclassables, écrits par des auteurs qui ont décidé d’inscrire leur parole dans cet espace générique hybride, largement redéfini, où la poésie semble pouvoir emprunter aussi bien au récit qu’au théâtre, aux sciences, à l’ensemble des savoirs, pour témoigner à sa façon du monde. Et des diverses manières dont nous le construisons.

Nous avons vu en 2016 avec les Découvreurs comment le livre de Laurent Grisel, Climats entrait dans cette catégorie d’ouvrages qui subvertissait en profondeur les catégories traditionnelles au point qu’un certain nombre de nos amis enseignants se sont  émus de le voir considéré par nous comme un texte de poésie.

Il en sera peut-être de même avec le texte de Sophie G. Lucas, Témoin, qui dans la ligne ouverte par le poète américain Charles Reznikoff avec Testimony (1965), affirme avoir entamé son travail en « suivant des procès en correctionnelle au Tribunal de Grande Instance de Nantes de septembre 2013 à janvier 2014 pour essayer d’approcher ce qui se cache derrière les violences, les faits divers. »

Lisant ces lignes, les étudiants de lettres penseront, j’imagine, davantage à rapprocher le travail de Sophie G. Lucas de celui des romanciers naturalistes de la fin du XIXème siècle ou des déclarations d’un Balzac qui déjà voulait faire concurrence à l’état civil, que de celui d’un Rimbaud, d’un René Char ou d’un Guillaume Apollinaire. Peut-être, espérons-le, penseront-t-ils quand même un peu au Parti Pris des Choses de Francis Ponge qui fournit un relais essentiel à la compréhension de l’évolution d’une partie de notre poésie dite contemporaine.

Effectivement, le livre de Sophie G. Lucas se présente sous la forme d’une suite de compte-rendu croquant de façon rapide, sinon même elliptique, des scènes de la vie judiciaire à travers lesquelles se découvre la dureté, la violence, toute la souterraine et malheureuse âpreté de notre inégale société. Shéhérazade de ce début de troisième millénaire, Sophie G. Lucas raconte ainsi aux lecteurs d’aujourd’hui les Mille et un Désastres d’une époque habile à compliquer, empêcher, broyer, par toutes les déterminations de la misère matérielle, culturelle, psychologique ou sociale, les destinées de nos contemporains.

Cela se fait chez elle sans fioriture. Dans un style sec. Tranchant. Économe de mots. Avec l’apparent détachement de qui se refuse à juger. A décidé de taire ses émotions. De laisser se parler directement les choses. Qui sont ici des êtres. Pris dans leur émotion, leur émotivité propres. L’intelligence particulière qu’ils ont de leur situation. Leur besoin de reconnaissance aussi. Leurs petites stratégies personnelles. Leurs aveux comme leurs dénis. Leur soumission plus ou moins grande à la fatalité. Et la nécessité dans laquelle ils se trouvent de se dégager de l’image toujours défavorable que la nature du procès tend à imposer d’eux.

Dans cette écriture qu’invente ici Sophie G. Lucas tout parle. La parole bien sûr mais tout autant le geste, le regard, les silences. Le vêtement. Et surtout puisque c’est une écriture, le rythme. La ponctuation. Le montage. L’ellipse. La chute surtout qui met ponctuellement fin à la scène. Et impose au lecteur, en concurrence avec le titre, son essentielle tonalité.

Jusque-là, me direz-vous, rien de bien différent de ce que pourrait nous faire entendre une chronique bien écrite. Un journaliste talentueux. Certes. Si ce n’est que cette comédie humaine que l’auteur remet ici en scène, est aussi l’occasion, à partir de ses multiples personnages, d’évoquer, de façon plus intime la présence ou plutôt l’absence douloureuse d’un père dont l’auteur semble n’avoir jamais cessé tout au long de sa vie d’instruire le procès en négligence, en abandon, en violences diverses et qu’elle revoit en chacune des lamentables, pathétiques ou insupportables figures que son expérience au tribunal de Nantes lui permet de découvrir.

Alors, par le détour des autres peut se dire pour elle et se comprendre, le caractère jusqu’alors mal déchiffrable d’un être qui n’avait pas de loi, conciliait les contraires, coupable et victime à la fois d’une vie excessive, mal dirigée, et qui désormais ne relèvera plus pour elle du jugement à porter mais d’une forme puissante et surtout non démonstrative d’empathie qui l’amène à reconnaître simplement ce qu’il fut, dans sa complexe et difficile humanité. Instable. Inaccordé. Fuyant. En un mot inappropriable.

Et c’est peut-être là que nous touchons au poétique. Si par poétique non entendons, non plus simplement un certain caractère d’ornement qui s’impose au discours, voire plus ambitieusement une forme supérieure, énigmatique et parfois même absconse d’édicter la Vérité, mais une certaine reconnaissance à travers la parole de l’excédence du réel par rapport aux pensées, aux systèmes, aux morales.

Car le propre de la poésie est peut-être simplement là. Dans cet effort de langue qui, non pas appliqué au réel, mais s’efforçant avec, travaille à de réciproques ouvertures, de symétriques reconnaissances, s’emploie à libérer toute la puissance de métamorphoses et de compréhension que derrière les apparences, le bloc figé des représentations soumises, le monde, que nous réfléchissons et inventons par la parole, attentive, agissante, dure sans doute parfois, possède et continue depuis toujours à vouloir nous proposer.