mercredi 26 septembre 2018

VINGT FOIS SUR LE MÉTIER ! DE NOTRE DIFFICULTÉ À SECOUER LE JOUG DES INDIFFÉRENCES.


Le Titien détail

On connaît la célèbre formule de Boileau : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». On se doute que pareille prescription n’a que bien peu de chance de se voir retenue dans le contexte d’impérieuse nécessité de vitesse et d’occupation quasi incontrôlée des espaces, auxquelles nous soumettent les univers médiatiques concurrentiels et marchandisés d’aujourd’hui. 




D’ailleurs, me remémorant les premiers vers de ce célèbre poème -  « Il est certains esprits dont les sombres pensées/ Sont d'un nuage épais toujours embarrassées » -  je me dis que nos difficultés à nous faire entendre ne relèvent plus tant de la répugnance naturelle de la pensée à travailler sur elle-même afin de se rendre plus claire, que de cet épais nuage dont l’univers du « cloud » et de la publicité généralisée a de fait obscurci l’ensemble de la sphère culturelle. Ce « cloud » ne constituant du reste pour nous qu’un espace illusoire dont la dévorante attractivité ne fait qu’ensevelir chaque nouvelle production sous la charge théoriquement illimitée de toutes celles qui dans le même instant quasiment la remplace.




Ainsi, participant récemment à une journée de réflexion réunissant autour de la poésie divers éditeurs de la Haute partie de France où je réside, c'est sans grand étonnement que j'ai pu constater qu’en dépit d’une présence pourtant régulière et je pense loin d’être superficielle ou narcissique, sur la toile - où j’essaie de faire partager d’assez nombreuses et solides expériences de médiation en faveur de ce que j’appelle la poésie vivante que je ne confonds pas, loin de là, avec les seules formes d’avant-garde pas plus qu’avec celles que la plupart des programmateurs d’occasion sont parvenus, pour faire jeune, à mettre à la mode -  la connaissance que les acteurs culturels de ma propre région peuvent avoir ou désirer avoir de mon action avec les Découvreurs, était des plus limitées.



Je comprends de ce fait assez bien les frustrations qui s’expriment face à la difficulté apparemment grandissante pour chacun de diffuser son travail, lui procurer cette modeste lumière qui le rende visible, même en un coin de la cité et par là recevoir la petite part de reconnaissance à laquelle il pense avoir légitimement droit.



Rappel. Je me souviens avoir déclaré lors d’une journée de formation organisée il y a quelques années par la région Poitou-Charentes à La Rochelle, à destination du petit peuple des bibliothécaires et des documentalistes, journée à laquelle j’étais convié avec Valérie Rouzeau, Gérard Noiret, Cécile Ladjali et Françoise Lalot, que, pour paraphraser une célèbre citation d’André Gide, « ne pouvait rien pour faire lire autrui, celui qui d’abord n’aime pas lire lui-même ». J’ajouterais, ce qui peut aussi s’étendre à cet autre petit peuple qui m’est cher, celui des professeurs, que « ne peut rien pour éveiller la curiosité d’autrui celui qui d’abord, n’est pas infiniment curieux lui-même ». Enfin, que « ne peut rien attendre des autres celui qui d’abord, n’est pas ouvert à leurs propres attentes ».



Combien sont-ils effectivement ces poètes qui ne lisent pas les autres ? Restent enfermés dans leur famille étroite. Ne « likent » leurs amis que pour être « likés » eux-mêmes. Attendent finalement tout des autres et ne travaillant qu’à leur immédiat intérêt, ruinent la possibilité de mettre en place les conditions d’une reconnaissance plus collective. En commençant par s’interroger réellement sur le sens et l’intérêt pour autrui, avant que pour eux, des expériences littéraires et artistiques qu’ils se proposent de lui faire partager.



Alors, bien qu’ayant eu plus de « vingt fois » déjà l’occasion d’exprimer ce qu’il peut y avoir d’important dans les expériences qu’avec nos divers partenaires nous tentons de faire le plus authentiquement vivre, je vois bien qu’il faut se résoudre à y venir et revenir encore. Afin que la poésie cesse de n’être aux yeux du monde qu’un mot dont on se gargarise à propos d'autre chose mais une réalité impliquant une relation essentielle allant « par les livres toujours plus nombreux, toujours plus présents, de la parole à la vie et de la vie à la parole ».



Soyons lucides : la littérature qui avait autrefois le privilège d’être un marqueur social et fournissait aux élites dirigeantes un surcroît comme on dit de « distinction », est de plus en plus délaissée, méprisée par ces dernières qui se sont plus largement reportées sur l’art dont elles sont parvenues à faire l’absurde et vertigineux marché qu’on sait. Rien d’étonnant alors qu’elles finissent par la laisser se réduire à cette misère qu’elle est déjà dans l’esprit de beaucoup, cette pacotille, propre à se retrouver multipliée à l’infini par les chaines interchangeables de l’industrie culturelle.



Dès lors, nos « tentatives pour surmonter l’indigence de notre langage » comme dit Peter Weiss dans son Esthétique de la résistance devront « devenir l’une des fonctions de notre existence ».



C’est pourquoi ce que nous proposons à ceux qui nous font confiance n’a radicalement rien à voir avec ce qui se cherche ordinairement à travers le terme d’animation qui n’est le plus souvent que simple « occupation » superficielle et simplement distractive des esprits. Rien non plus avec l’idée raide et religieuse de « cérémonie » impliquant toujours un certain idéal de soumission. Non, ce que nous proposons est d’une ambition plus haute. Et plus libératrice. Pour tous. Et pour chacun.



Dans ce travail, car c’est un vrai travail, nous nous engageons avec passion mais sans aveuglement. Et comme cela est de plus en plus nécessaire, avec obstination. Dans l’espoir à chaque fois d’éveiller de nouvelles curiosités, de nouvelles possibilités de parole et d’action à pouvoir opposer à ces conditions de vie de plus en plus difficiles que nous aurons sans doute à affronter.