mardi 7 juin 2016

COMPATRIOTES DE L’AILLEURS : YOSHIKICHI FURUI, CHANT DU MONT FOU.

C’est un long chant de traversée. De traversée du monde. De traversée du temps. De traversée de soi. Encore pourrions-nous mettre les mots qui précèdent au pluriel tant les identités du narrateur, celles des époques qu’il évoque et des lieux et formes qu’il rassemble sont multiples et se pénètrent au sein d’une narration qui loin de s’écouler avec la majesté d’un grand fleuve possède tous les attributs de ces eaux dévalant les pentes célèbres du Yoshino, que dans son dernier chapitre, l’auteur décrit, avec leur courant qui bifurque, leurs bras faisant rayonner leurs tentacules  dans plusieurs directions autour d’un point central et qui semblant couler vers le sud, coulent en fait vers le nord...

Je le reconnais bien volontiers. J’ignore à peu près tout du Japon. De son histoire. De sa géographie. De sa culture. De ses traditions. Et même de sa littérature. Ou plutôt ce que j’en sais tient dans le bagage de ce que nous savons tous. C’est-à-dire clichés. Petits savoirs superficiels. Engouements déclenchés. Enthousiasmes de commande produits par l’énervante société culturelle à prétention élitiste à laquelle de force, sinon de gré, je me trouve appartenir. Pourtant Chant du Mont fou ce livre qui par bien de ses aspects se montre profondément ancré dans les spécificités d’un pays qu’il nous fait attentivement parcourir nous entraînant d’un lieu sacré ou historique à l’autre, d’un auteur ancien à l’autre, sans compter les évènements nombreux du passé et les figures mythologiques ou religieuses qu’il convoque au passage, Chant du Mont fou m’a presque toujours interpelé comme s’il me parlait finalement de moi-même. De cette difficulté que nous avons à habiter nos corps. À accepter notre âge. À nous sentir de notre époque. À ne pas nous perdre dans les multiples voix qui nous habitent. Ne pas constamment chercher ce qu’au fond nous ne trouverons jamais. Nous inventant des voyages d’humeur, des fièvres, des colères, des regrets, des peurs... des opéras d’impressions en fait, dont nous savons bien comme ils sont inutiles. Mais sans lesquels nous n’aurions pas de vie.

Véronique Perrin, sa traductrice, parle intelligemment bien dans sa postface du livre qu’elle a mis près de dix années à traduire. Elle en éclaire aussi bien le projet, la forme, qu’une grande partie des références culturelles qui animent le mouvement si fortement singulier de ce livre déambulatoire qui tourne autour d’une interrogation essentielle sur ce qui fonde le sentiment de notre présence – notre présence justifiée – au monde, par-delà toutes les conventions, les faux-semblants, les affadissements, les déguisements et les protections de surface. Elle dit bien comme, dans l’univers de Furui, à travers la chair que nous éprouvons de diverses manières, notre vif pris dans la conscience permanente du temps ne s’affranchit jamais de notre mort.

Ce qui ne signifie pas que le livre de Yoshikichi Furui soit un livre morbide. En fait, si le narrateur ne nous cache rien des faiblesses organiques – fièvres, gueules de bois, épuisements, délires, hallucinations – qui plus ou moins régulièrement, en apparence l’accablent, l’effet que produisent ses pérégrinations de temple en temple, d’auberge en auberge, de saison en saison, sa constance, son énergie à réinventer - d’un moyen de locomotion à l’autre - son voyage, à gravir ou dévaler toutes sortes de pentes en demeurant au plus haut point sensible à tout ce qu’il entend – ou d’ailleurs n’entend pas – voit et aussi goûte (voir notre extrait), la précision de ses descriptions, la subtilité de ses commentaires, le mouvement permanent de son imagination, le caractère phénoménal de la façon dont il interpelle la vie ou se laisse interpeler par elle, témoignent à l’évidence d’une capacité d’ouverture à l’existence d’un ordre bien supérieur à celle dont fait preuve la majorité des pseudos  vivants dont il sait nous tracer aussi les silhouettes vides, dans une salle de restaurant, le wagon d’un chemin de fer ou l’intérieur d’une salle de prière.

On sait que se trouve ici le beau paradoxe de la littérature : qu’en témoignant de notre misère, de nos finitudes ou  de notre folie, elle n’en fait que mieux ressortir ce chant singulier qui nous rattache plus fortement et joyeusement peut-être à la vie.