dimanche 27 décembre 2015

HOMMAGE. DEUX BEAUX COMPATRIOTES DE L’AILLEURS : ERNEST HAMY ET AUGUSTE PINART.

BALTHUS
BALTHUS
J’ai vécu mes premières années dans une rue de Boulogne-sur-Mer dont le nom, seulement maintenant, plus d’un demi-siècle plus tard, évoque autre chose que ces associations qui forment le fond ensommeillé, parfois plein de poésie, des esprits encore mal contrôlés que sont les esprits d’enfance.  
Ernest Hamy, cet élément de signalétique que je recopiais avec ma date de naissance sur les étiquettes de mes cahiers d’écolier, n’était pour moi qu’une séquence graphique intellectuellement vide  qui, même plus tard, lorsque je fus devenu moins ignorant et alors même que les hasards de l’existence m’eurent conduit à m’installer à deux pas du beau manoir  du Waast qui fut la résidence d’été de mon lointain compatriote, me laissa sans curiosité. Stupidement, ma pensée le rangeait parmi les vieilles notabilités, sans histoire et sans gloire. Pourtant Hamy fut dans la seconde moitié du XIX ème siècle, un de ces enfants de Boulogne que son époque et son tempérament généreux portèrent, pour reprendre les mots merveilleux de Montaigne à embrasser l’univers comme sa ville, à jeter ses connaissances, sa société, ses affections à tout le genre humain, persuadé aussi qu’il était, comme nombre de ses contemporains éclairés, des indiscutables bienfaits de la science, des sciences devrais-je dire, et de la marche irrésistible, juste un peu ralentie parfois, du Progrès.
POESIE BALTHUSLa rue Ernest Hamy où mon père possédait une maison qu’il fit reconstruire grâce à l’attribution de dommages de guerre, était une petite rue maigre. Coincée entre les arrières du théâtre qui servaient aussi d’urinoir public et les premières montées un peu raides vers la gare et les boulevards entourant les remparts de notre ville haute, son animation lui conférait cependant  un caractère unique. Dont le charme disparu demeure encore aujourd’hui pour moi dans certaines toiles de Balthus. Au début des années cinquante, la nuit venue, elle débordait, d’une faune qu’excitaient les trois ou quatre établissements faiblement éclairés où se pratiquait apparemment un commerce sommaire d’amours à bon marché. Le soir, des ouvriers, des employés et comme aurait dit Apollinaire, de belles sténodactylographes, venaient occuper le local du siège du Parti communiste installé dans la maison d’angle qui faisait face à la nôtre. Un cinéma, le Coliseum déployait un peu plus loin, sa large entrée, ses affiches géantes. Criardes et parfois inquiétantes. Une cordonnerie, un marchand de fleurs, une épicerie, un petit restaurant, l’Escargot, sans compter les enfants qu’on laissait volontiers à l’époque jouer dehors, ajoutaient encore à la vie de cette rue où plus rien n’existe aujourd’hui que de modestes façades plus ou moins chichement et médiocrement réhabilitées. 
 Tout académicien qu’il fut, président de nombreuses sociétés savantes, fondateur du Musée du Trocadero dont la visite qu’il y fit inspira vers 1907 à Picasso sa conception de l’art, en l’écartant définitivement du souci de représentation réaliste du visage [1], Ernest Hamy n’a pas dans notre histoire la dimension d’un personnage capital. Mais on ne saurait non plus  considérer son existence comme simplement accessoire. Curieux des origines, cherchant à retrouver le commun sous les différences les plus frappantes de culture, l’ouverture de son attention au monde, à la fois dans l’espace et le temps, fait de lui l’un des membres éminents de cette belle légion d’esprits qui peut nous permettre aujourd’hui de penser autrement l’admirable paysage de l’être en nous délivrant des prétendues supériorités, des supposés savoirs dans lesquels toute une part de notre culture et de notre éducation visant à tout uniformiser, a tenté de nous enfermer.

S’il existe une rue Pinard au Canada, dans la ville de Saint Hyacinthe entre Montréal et Trois Rivières, il n’existe toujours pas à ma connaissance de rue Pinart à Boulogne-sur-Mer. Sans doute qu’un tel patronyme dans un département suspecté de détenir l’un des taux record d’alcoolisme a refréné le désir des édiles de témoigner ainsi leur reconnaissance à l’un de leurs concitoyens à qui la ville doit pourtant l’un de ses prestiges majeurs. Ce n’est d’ailleurs que récemment que le monde savant s’est avisé que le Château-Musée de Boulogne possédait avec sa collection de masques du Grand Nord issus des îles aléoutiennes et plus particulièrement des îles Kodiak un trésor unique au monde. L’aventure par laquelle ces masques, qui eurent en octobre 2002 l’honneur de faire l’ouverture du Musée du Quai Branly, sont aujourd’hui la propriété de la ville a quelque chose de fascinant et d’infiniment romanesque. C’est vers l’époque à peu près où Rimbaud imagine de son côté sa fameuse Lettre du voyant, qu’Alphonse Pinart,  un jeune et riche bourgeois n’ayant qu’à se laisser vivre, se retrouve, âgé tout au plus de  vingt ans, pagayant à bord d’un kayak, au large de la péninsule alaskienne, pour un périple de plus de 5000 kilomètres, porté par le désir d’établir que les premiers peuples du Nord sont en fait des asiatiques arrivés en ces lieux par le détroit de Béring !  De cette expédition qui durera d’avril 1871 à mai 1872, le jeune homme rapportera les ultimes et superbes témoignages d’une civilisation de pêcheurs que les états-uniens progressistes, nouveaux propriétaires de ces terres jugées par eux primitives, allaient naturellement s’employer sans attendre, à détruire.
PICASSO
PICASSO 1907
C’est sur l’intervention d’Ernest Hamy qu’Alphonse Pinart né à quelques kilomètres de la ville, fit don au Musée de Boulogne de la majeure partie de sa collection « alaskienne ». Et c’est à leur action conjuguée qu’on peut donc aujourd’hui y admirer les grands masques chamaniques et les petits masques profanes par lesquels s’est maintenue pendant cinq à six millénaires sans doute, la civilisation des Sugpiaq (les « vrais hommes »). Le public qui saura ne pas s’arrêter à la simple beauté esthétique indéniable de ces pièces étranges y trouvera l’occasion peut-être de remettre en perspective notre manière convenue de nous situer dans l’échelle des êtres et d’affronter l’inconnu toujours là et au fond toujours aussi paniquant du monde. 
MASQUE SUGPIAK
Masque Kodiak Chateau-Musée de Boulogne-sur-Mer
Comme l’avait compris Picasso lors de sa visite au Trocadéro, l’art qu’on appelle primitif est en réalité magique. Il est outil. Un instrument d’exorcisme destiné à « aider les gens à devenir indépendants », à les protéger « contre les esprits inconnus, menaçants ».  En choisissant de surmonter les oppositions entre humains et non humains, entre lui par exemple et la baleine qu’il chasse, l’homme kodiak fait du masque l’arme qui lui permet plus encore que son harpon de trouver le courage d’affronter seul sur son embarcation ce qu’il ne pourrait considérer autrement que comme un monstre qui paralyse. Par la transe chamanique il rassemble à l’intérieur de son masque fétiche les esprits agissants du monde après leur avoir communiqué une forme où la représentation humaine essentielle mais ramenée à de grands traits fondamentaux se voit conjuguée aux évocations animales gravées à sa surface, associée aux forces végétales du bois dans lequel il est sculpté, aux couleurs symboliques des pigments qui y sont déposés… Le masque devient ainsi moyen de contenir le tout, présent et absent du monde. Le visible et le caché. Et d’ordonner dans un cérémonial autour du visage de l’homme un concentré interactif et dynamisant de toutes les formes de vies, qu’elles soient passées, présentes et aussi bien futures.
Un peu, finalement, comme le masque des personnages énigmatiques de Balthus m’a ramené aujourd’hui à l’époque indécise de la fin de mon enfance, conjoint dans le plus grand mystère à ces autres jamais oubliés et pourtant jamais connus que je vois à mes côtés. A ces façades à la fois grises et chaleureuses. Leur horizon tout autant ouvert que fermé. Dans cette rue Ernest Hamy que je n’ai jamais quittée.




[1] Au printemps 1907, Picasso visite le musée du Trocadéro. Voilà le récit qu'il en a fait à André Malraux :
"Quand je suis allé au Trocadéro, c'était dégoûtant. Le marché aux puces. L'odeur. J'étais tout seul. Je voulais m'en aller. Je ne partais pas. Je restais. Je restais. J'ai compris que c'était très important : il m'arrivait quelque chose, non ?
"Les masques, ils n'étaient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques. Et pourquoi pas les Égyptiens, les Chaldéens ? Nous ne nous en étions pas aperçu. Des primitifs, pas des magiques. Les Nègres, ils étaient des intercesseurs, je sais le mot en français depuis ce temps-là. Contre tout ; contre les esprits inconnus, menaçants. Je regardais toujours les fétiches. J'ai compris : moi aussi, je suis contre tout. Moi aussi, je pense que tout, c'est inconnu, c'est ennemi ! Tout ! Pas les détails ! Les femmes, les enfants, les bêtes, le tabac, jouer... Mais le tout ! J'ai compris à quoi elle servait, leur sculpture, aux Nègres. Pourquoi sculpter comme ça et pas autrement. Ils n'étaient pas cubistes, tout de même ! Puisque le cubisme, il n'existait pas. Sûrement des types avaient inventé les modèles et des types les avaient imités, la tradition, non ? Mais tous les fétiches, ils servaient à la même chose. ils étaient des armes. Pour aider les gens à ne plus être les sujets des esprits, à devenir indépendants. Des outils. Si nous donnons une forme aux esprits, nous devenons indépendants. Les esprits, l'inconscient (on n'en parlait pas encore beaucoup), l'émotion, c'est la même chose. J'ai compris pourquoi j'étais peintre. Tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussièreux. Les Demoiselles d'Avignon ont dû arriver ce jour-là mais pas du tout à cause des formes : parce que c'était ma première toile d'exorcisme, oui!"

Extrait de "Besoin d'Afrique", Fottorino, d'Orsenna et Guillemin, Livre de Poche